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jeudi, avril 10, 2008

« On va pas sortir comme ça » pour Thomas Braichet

« Il ne devait pas mourir ! » C’est la phrase de Suite suisse d’Hélène Bessette que j’étais en train de mettre en page quand j’ai appris la nouvelle. Énoncée deux fois, écrite deux fois, à la suite, et avec points d’exclamation. Et cette phrase s'incarne donc dans mon histoire. Avec cette absurde révolte contre ce qu’on ne maîtrise pas.

« Il ne devait pas mourir ! »

Et pourtant il est mort.

Dans le livre et dans la vie.

Monsieur B.D. et Thomas Braichet.

« Qu’est-ce qu’on fée ? »

On n’a plus qu’à rester là, comme des cons, avec nos guillemets, pour le faire parler, et nos points d’exclamation, pour le pleurer et rire de nos souvenirs.

Je donnerai toute la poésie du monde pour la vie d'un poète.

Mais je sais, c’est une pensée d’enfant triste, je n’ai pas le choix, on n’a pas le choix.

Dans le train qui m'amène à Lyon, une femme, derrière moi, dit : « Quant je rêve, je rêve d'endroits qui n'existent pas, d'endroits que je ne connais pas et je les retrouve dans d'autres rêves et j'y reviens. C'est étrange cette seconde géographie. »

En dédicace à Conte de F——, il m’a écrit « Qu’est-ce qu’on en fée ? »
Le Conte de F—— à mi-chemin entre le bleu du ciel et le cri des rats dans un mur creux, invente une forme à la fois expérimentale et sensible. Tout comme son premier livre. Une poésie terriblement ancrée dans le réel et assumant l’émotion, réinvestissant l’héritage formel des avant-gardes, le détournant, le virussant et l’incarnant, « saturant les possibilités ». Un style jouant de tous les supports, avec agilité, ironie (non cynique), humour et qui n’appartient qu’à lui.

« Qu’est-ce qu’on en fée ? »

On le fée savoir.

« Qu’est-ce qu’on en fée ? »

Juste, on écoute et on lit.



(Fragments des pages 13 & 14 de Conte de F——)

mardi, mars 04, 2008

Bredouille

… N’ayant peur de rien, ou presque, ou animée d’un certain sens de l’ironie, je ne sais, j’avais contacté l’entreprise Ovomaltine pour leur proposer un partenariat concernant la publication de Suite suisse d’Hélène Bessette, qui ne se nourrit presque que de ce produit, dans le livre :

« L’ovomaltine est mon bonheur.
J’ai vu un panneau indicateur en forme de flèche marqué « Ovomaltine » « La route Ovomaltine ».
J’ai suivi la route.
Depuis deux jours je vis d’Ovo.
Je bois Ovo. Buvez Ovo. Je consomme Ovo. à raison de trois doses par jour. »

J’avais donc écrit, en janvier dernier :

« Madame, Monsieur,

Je suis directrice de collection et je publie en mai prochain un livre d’Hélène Bessette, qui s’appelle Suite suisse. L’auteur bénéficie d’une bonne reconnaissance en France et a été plusieurs fois inscrite sur des listes de prix littéraires.
Cette publication devrait être portée par un engouement à la fois critique et publique.
Dans ce livre, l’auteur, qui s’est exilé en Suisse en raison de conditions de vie difficiles, en France, pour un écrivain, ne se nourrit quasiment que d’Ovomaltine et le répète à de nombreuses reprises.

C’est pourquoi j’ai songé à vous demander si vous seriez intéressé par un partenariat pour la publication de ce livre : financièrement ou à travers le pré-achat d’un certain nombre d’exemplaires. Il s’agit, certes, d’un objet littéraire dont la visée n’est pas explicitement publicitaire, mais qui fait, indirectement, la promotion de votre marque. Il pourrait donc constituer un cadeau d’entreprise original, et de cachet.

Je joins également à cet email une sélection d’articles sur Hélène Bessette. Mais la totalité est actuellement mise en ligne sur notre site Internet.

N’hésitez pas à me contacter pour tout renseignement complémentaire ; je tiens également à votre disposition les épreuves du livre qui seront prêtes dans une dizaine de jours.

En espérant que ma proposition saura attirer votre attention, je vous prie de recevoir, Madame, Monsieur, mes meilleurs salutations.

Laure Limongi »

Mais bon, ça ne marche pas à tous les coups – voir, peu souvent…

dimanche, novembre 26, 2006

Faces de crêpes



« Au tea-room je mets Porgy and Bess.
Je le mets deux fois de suite.
J’aime bien Porgy and Bess.
Je suis amoureuse de tous les grands artistes qui font des Porgy and Bess.
Pour un peu je m’y mettrais à l’anglais quand j’entends Porgy and Bess.
Et puis ça me bouleverse.
Je suis au bord des larmes. Encore une fois.
Je suis bien plus malheureuse avec Porgy and Bess
Que avec les Français.
Aussi je le mets deux fois.
Porgy and Bess.
Puis je craque une allumette.
Quel cinéma !
Un vrai film dans ma petite allumette rouge et jaune.
Je vais lui faire un procès à l’auteur.
Il a pris mon nom. Je me sens outragée.
Je ne suis pas une grande Noire.
Je suis une petite Blanche.
Je vais lui faire un procès.
Je le gagne.
Et je vis de mes rentes.
Je ne cherche plus du travail.
Je ne vais plus à la Police.
D’un geste désinvolte
J’envoie ma petite allumette par-dessus l’épaule.
Il y a un Smith qui la ramasse.
Poliment.
Les Smith sont comme moi. Ils vont au tea-room. Puis ils mettent Porgy and Bess.
Et le reste.
et
« Que sont devenues les fleurs ? »
Il y a un Smith qui n’arrête pas de mettre :
« Que sont devenues les fleurs ? »
Je suis obligée de supporter ça.
Pour enfin mettre
Porgy
and Bess
.
Je vais peut-être en faire un de Porgy and Bess.
Je veux dire un opéra.
J’essuie mon allumette et je continue de la fumer.
Je ferai ça avec Dothy.
Dothy c’est un chic type.
C’est un as.
Pour faire les opéras. Les films. Les concertos. Les symphonies.
Et tout.
Il est très intelligent.
J’aime bien être avec Dothy. Il voit les choses comme moi.
Par exemple Porgy and Bess. Il le met trois fois de suite.
Je lui dis
— C’est trop.
Il soutient que non.
Puis il dit qu’il va en faire un. Un. De Porgy and Bess.
Avec moi.
— À percussions. Dit-il.
Alors là.
C’est à crever.
Quand Dothy est parti sur la percussion. Il faut patienter.
Mon allumette une fois encore écrit au bleu de sa fumée. Que le rêve. Le rêve opéra est terminé.
La réalité éclaire les Smith en grappe. Sirotant des litres entiers de lait. Avec une paille.
Paraît qu’ils sont très dangereux les Smith.
Inquiétants.
Il paraîtrait que le collège aurait été supprimé d’une réunion pour indécence.
On a murmuré ce triste mot après moi.
C’est triste.
Je suis triste en regardant les Smith.
Voisinage périlleux pour « Chants d’Oiseaux ».
Vers 10 heures du matin le travail m’appelle.
Je lui réponds.
Je longe en flânant cette jolie promenade fleurie.
Le long du lac bleu.
Je contemple les voiliers pliés bien rangés. Se balancent. Tanguent. Dans un bruit de chaînes. De grincements. Avec le vent qui se lève. Tempête sur morceau d’Océan. Soudain bien démonté. Mâts et voiles à l’aventure. Vieille image inattendue.
J’achète un magazine. Au bord de l’eau solitaire. Je dénombre les images de la réalité.
Puis je me lève. Pour aller travailler.
Inopinément j’entre dans la salle à manger des Professeurs. (Des professeurs.) Je suis seule.
Madame R. F. buste penché sur son ardent passé entre à son tour.
— Bonjour. Je dis.
Elle m’ignore.
Puis toutes les Dames sont là.
Vite elles se mettent à parler. De leurs châteaux.
Du moins du château qu’elles ont eu. Ou du château de leur sœur.
Ou du château qu’elles ont mais qu’elles n’habitent pas. Elles parlent de leurs serviteurs. Du moins des serviteurs qu’elles ont eus. Ou des serviteurs qu’elles ont connus. Il paraît que ces Dames avaient des cuisiniers, des chauffeurs jadis (et toute la suite). Maintenant elles vivent en communauté. À 500 francs par mois. Ou 600. Tout retranché reste 430. Mais l’auréole du passé fait le reste.
Vient s’ajouter l’éternel décor du dehors. Là où s’ouvrent les hautes fenêtres de cette belle pièce. Sur les terrasses les pelouses les balcons les arbres d’ornement les allées bordées ombragées les parterres fleuris.
Aussi la superbe des Dames est-elle sans égale.
Je me demande si je dois parler des oliviers de ma sœur.
Ils ont gelé en 56.
Ça fait déjà moins bien des oliviers gelés.
Enfin je le dis.
Je parle des oliviers de ma sœur.
Ça ne va pas très bien.
On n’a pas l’air de me croire.
Surtout quand j’affirme qu’ils ont gelé.
Pour couper court Madame J.S. parle de leur cuisinier.
Paraît-il qu’il était très bon.
Puis tout le monde apprend que quelque part en Catalogne un étang romantique vient d’être transformé en piscine hollywoodienne.
Les oliviers s’effacent devant des gloires plus sûres.
L’affaire de la piscine nous la savons.
Mais à la cinquantième fois toutes les personnes très bien élevées sont absolument ravies et surprises de l’entendre.
Puisqu’il s’agit d’une affaire très importante qui mérite d’être connue je tiens donc à redire au cas où ce livre serait édité à trois mille exemplaires. Comme d’habitude.
Je tiens à redire.
Pour trois mille personnes possibles. Qui seront je le souhaite. Ravies et surprises. Il y a quelque par en Catalogne un étang romantique transformé maintenant en piscine grand luxe.
C’est la piscine de sa sœur bien entendu. »

Hélène Bessette, Suite Suisse (extrait)