Affichage des articles dont le libellé est roman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est roman. Afficher tous les articles

mardi, septembre 29, 2009

Le rouge est mis

C’est toujours vêtue de rouge qu’Aurore apparaît sur de vieux films dont le narrateur – l’espion au second degré ? l’enquêteur ? Celui-ci restant dans l’ombre, on pourrait tout aussi bien écrire ces substantifs au féminin – achète un carton entier et anonyme au marché aux Puces de Clignancourt. Aurore, ce n’est sans doute pas son prénom, mais ça lui va bien à cette jeune femme dont on suit la naissance radieuse dans les années 50, l’enfance dorée, l’adolescence ensoleillée, la jeunesse clinquante par bribes énigmatiques – la contrainte des pellicules 8 mm et Super 81 – sans montage, à travers une chronologie rétablie par celui qui redouble de précisions géographiques et temporelles autour de ce mystère, comme pour contrecarrer le terrible destin de cette existence sans nom, de cette histoire sans épilogue.

La passion d’Aurore pour le rouge ou plutôt le fait qu’elle soit définie par la couleur rouge, le narrateur le déduit après le passage à la couleur, puis l’interprète, en noir et blanc, comme il interprète l’effacement du filmeur-voyeur, la distance vaguement lasse de la mère, planquée derrière ses bijoux, le geste quasi systématique de la protagoniste détournant le visage et qui agit comme un idiolecte – je suis l’objet, presque la proie, je sais, mais laissez-moi. « Le rouge est mis »2 : les jeux sont faits – tout est sans doute décidé dès la première image. Ou bien : « Silence ! On tourne. »

De toute évidence, Aurore est née dans une famille aisée qui va aux sports d’hiver en hiver et dans des lieux de villégiatures aussi dispendieux qu’à la mode en été. Sans doute du même niveau social que la famille de A., héritière de Champagne et de banque suisse, héroïne du récit entrecroisé avec celui d’Aurore, comme un négatif ou un reflet. Car A. n’est pas traquée par un objectif curieux ni aplatie sur pellicule, c’est elle qui débusque, souvent malgré elle, les pensées des êtres qui se trouvent à proximité. A. est télépathe et cette impossibilité du silence est un fardeau. Aurore pose devant la caméra, apprivoise sa grâce photogénique. A. se crée un masque, en permanence, pour dissimuler le trouble provoqué par cette rumeur obsédante. Leurs traits pourraient se confondre comme l’initiale de leur prénom : époque, lieux, bourgeoisie… Dos à dos, elles seraient une sorte de Janus recelant toutes les potentialités, se tenant au seuil de la vie : leurs deux histoires s’arrêtent net, comme une fin de pellicule, à l’orée de l’âge adulte. Des récits de rêves hoquettent, en italique, entre les épisodes de leurs existences, offrant des clefs ambiguës, des pistes énigmatiques.

Par effraction3, le filmeur capte les prémices d’Aurore. Par effraction, A. force les pensées des gens, s’immisce dans leurs secrets. Par effraction, le narrateur se fait voyeur de la jeunesse d’Aurore, omniscient des pouvoirs d’A. Douce violence du délit, ambivalence d’un bonheur affiché, labyrinthe des destins. Hélène Frappat crée un roman au charme étrange, aquatique, interrogeant l’identité – dans la lignée de ses deux premiers livres : Sous réserve et L’Agent de liaison – le pouvoir de l’image, la question de la vérité et du mensonge, sans grandiloquence, à travers des fils ténus, le pouvoir mystérieux de l’écriture fragmentaire, du montage qui, comme au cinéma, à la fois interprète et love le spectateur dans un fauteuil de souveraineté fragile.

----------------------------------------
Notes :
1- Le 8 mm est un format de film de cinéma amateur lancé en 1932 par Kodak. En 1965, il évolue en Super 8. Prenant la suite de l’enquête du narrateur et poursuivant sa quête du détail, on extrapole, imaginant que le filmeur a commencé en 8 mm noir et blanc – même si la couleur était disponible en 8 mm dès 1935 – pour poursuivre en Super 8 couleur.
2- Outre les définitions de cette expression – utilisée par Hélène Frappat dans le livre – empruntées au vocabulaire des courses et du spectacle, Le Rouge est mis est un film policier de Gilles Grangier sorti en 1957.
3- « Effraction » vient du latin « frangere » – avec le préfixe « ex », bien sûr – qui est un verbe très intéressant car aux définitions contradictoires, selon le contexte. Il peut ainsi notamment signifier : briser, casser voire détruire ; mais aussi : adoucir, fléchir, apaiser (comme dans « risus frangit vultus » : « le rire adoucit le visage »).


Par effraction d'Hélène Frappat, éditions Allia.

Article à paraître dans La Revue Littéraire n°42
N.B. : Vous pouvez également lire des articles sur Sous réserve et L'Agent de liaison dans La Revue Littéraire, respectivement n°6 et 32.

vendredi, septembre 04, 2009

« Madame Laure à son balcon, derrière une jalousie. »

« Saint Pierre était un pêcheur d’homme. Je suis un semeur de révolution. »
Santiago, Mike Resnick



On avait découvert Jérôme Lafargue grâce à L’Ami Butler, son premier roman paru en 2007 – illuminant la rentrée littéraire d’alors –, jeu de miroirs époustouflant, variation policière entre rêve et réalité. Dans les ombres sylvestres poursuit cette veine troublante en s’attachant à la généalogie de la famille Gueudespin, teintée de secret et de magie. On retrouve ce qui a fait le succès de L’Ami Butler : une langue orfèvre offrant de vertigineuses descriptions de la nature, des personnages complexes aux prises avec des situations tragiques, des émotions à la frontière du fantastique, mais aussi un goût de l’érudition – les portraits d’écrivains inventés dans L’Ami Butler, les portraits d’insoumis dans ce dernier livre – alliant à ce moment intense de littérature une énigme captivante.

Vous l’aurez compris, bis repetita placent, Dans les ombres sylvestres est, à nouveau, l’une des trop rares raisons pour lesquelles, à mon sens, la rentrée littéraire vaut la peine d’être attendue.

Sur la côte landaise, le village de Cluquet semble aux confins du monde, encerclé d’un côté par l’océan, de l’autre par le bois du Loup Gris. Une presqu’île battue par les vents animée des contes naissant à l’ombre des arbres. En 1905, Elébotham Gueudespin – c’est du moins le nom qu’il se donne après avoir lu Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand – rencontre les gemmeurs* qui y vivent, s’y installe, bâtissant une maison sur la dune dominant le village. Cet être solitaire aux yeux vairons se révèle un sorcier puissant aux pouvoirs dépassant l’entendement. Il aura un fils qui lui-même aura un fils qui lui-même aura un fils, Audric, chercheur en histoire et narrateur – de l’histoire. Tous sont nés un 2 décembre. Tous ont les yeux vairons. Tous, à travers une existence retirée et singulière, semblent poursuivre à leur manière le message confus initié par Elébotham, ayant disséminé des signes difficiles à interpréter.

Elébotham croit en la complexité des choses ou, tout du moins, leur absence de binarité : le bien et le mal ne sont pas deux pôles étanches mais se nourrissent sans cesse l’un de l’autre. L’ombre et la lumière doivent trouver un équilibre. Comme dans les tableaux de Hieronymus Bosch – d’ailleurs évoqués –, l’enfer se mêle au paradis, un irréalisme agressif et fantastique contamine l’esprit de rationalité dominant chaque jour davantage le monde. L’aïeul chaman lègue à sa descendance quelques carnets consignant les plantes de la forêt, détaillant leurs vertus, une petite flûte étrangement confectionnée en bois du Dahomey, ses peaux de sorcier qui semblent imputrescibles, un écusson représentant un écureuil… rébus qui égare les héritiers de la légende Gueudespin.

Mais pour ne pas évoquer davantage la trame du récit – on s’en voudrait d’en gâcher l’intensité et le suspense –, tentons une interprétation. La nôtre. Avec toute sa fragilité, sa subjectivité, l’une des forces de ce roman étant d’offrir de nombreuses pistes, pas forcément convergentes. Et pour cela, comme la baïne entraîne irrépressiblement vers le large, d’un courant impérieux, le nageur téméraire, prenons le livre à l’envers.

À la fin, se trouve un rapport du Ministère de l’Intérieur, les autorités étant supposées avoir retrouvé le manuscrit d’Audric Gueudespin, le roman, donc, considéré comme un dangereux ouvrage de propagande destiné à poser les fondations d’une sédition d’un nouveau genre. Avec le plus grand sérieux adapté à sa fonction, l’enquêteur de classe 1, habilitation n°23-BH, analyse ce qu’il assimile à un récit de vie, relève les incohérences, pointe la vérité, démasque ce qu’il estime être de la fiction, multiplie les pièces à conviction d’un procès dont l’issue semble déjà sûre. Parmi les protagonistes de l’histoire, il inscrit même le poète Aloysius Bertrand, soulignant ses activités séditieuses. C’est lui, J.L., enquêteur de classe 1, habilitation n°23-BH, qui donne au livre le titre Dans les ombres sylvestres, d’après le nom d’une librairie apparaissant dans le récit. Là encore, nous userons de l’ellipse, même si l’appétit de commentaire nous taraude, pour ne pas dévoiler les tenants et les aboutissants. Disons simplement que, lecteur pris aux rets de l’histoire, on espère l’évocation de Santiago de Mike Resnick au détour d’un chapitre, en quelque sorte prémonitoire, on attend de ce récit qu’il soit ce que redoutent les autorités : un mythe fondateur. Un terreau d’indocilité. Et même si l’enquêteur de classe 1, habilitation n°23-BH porte les initiales de l’auteur, Jérôme Lafargue, on imagine qu’il a pris le masque, incarné ce double profil de Janus préconisé par Elébotham, écrivant cette geste fascinante tout en conseillant, sous oripeaux de rond-de-cuir, de la mettre au secret.

Dans les ombres sylvestres est un moment de littérature grandiose, empruntant sa sublime majesté à la forêt. Les phrases y bruissent, les chapitres s’enchaînent comme les saisons colorent diversement les rameaux, les personnages y vivent leur vie d’allégorie. C’est aussi une arme idéologique, pour qui veut bien la lire comme telle, mais je ne serai pas pythie, je vous laisse trouver votre chemin dans le bois du Loup Gris.


Dans les ombres sylvestres de Jérôme Lafargue, Quidam éditeur.
En librairie en septembre 2009.

–––––––––––––––––––––––––––
Notes :
Titre du billet : « La Sérénade », Gaspard de la nuit, Aloysius Bertrand
* « Gemmeur » : Ouvrier agricole (en général métayer, à l’époque que l’on évoque) dont l’activité consistait à inciser l’écorce des pins maritimes afin d’en recueillir la gemme (résine). Dans un appendice en fin d’ouvrage, Jérôme Lafargue précise : « Les gemmeurs étaient considérés, avec les cheminots, comme l’un des corps de métier les plus virulents et les plus activistes. »
Photo forêt © boreally.org

Photo vague © photo-trafic.com
© lien au rire sardonique

{Texte paru dans La Revue littéraire n°41.}

jeudi, août 27, 2009

En attendant Mauricette

Mauricette Beaussart a un secret. Ce secret ronge Mauricette Beaussart. Mais la rongeant, il s’enfle de mots, bégaie les souvenirs, colorie le quotidien noir cèdre ou jaune cahier, hoquette en bouffée d’angoisse, énigme les indices, déroule son chemin sonore, polyphrène. Mauricette Beaussart a 75 ans. Elle est née à Steenbecque, dans le Nord. Elle sera institutrice comme sa mère, amatrice de poésie, voyageuse, sédentaire, souvent perdue, toujours étrange. Elle porte un cabas vert en guise de sac à main. Vit chichement dans la maison héritée de ses grands-parents. Elle a deux proches amis, Christophe Moreel et Alfonsina Vandenbeulque. Elle vient de s’enfuir de la clinique arborée où l’on soigne sa santé mentale.

On ne découvre pas Mauricette Beaussart à l’occasion de la sortie de sa Patience puisqu’on lisait son blog , en 2006, Étoile point étoile, blog détruit – dans le livre et dans la « vraie vie » – puis recommencé – les archives semblant irrémédiablement inaccessibles – le 6 mai 2009 : « Je ne suis pas usurpatrice, mais j’ai des blancs à compléter sur la pointe des pieds au risque des crampes. Je ne suis pas tombée malgré la mise dans l’abyme de ma santé mentale. Je suis l’authentique Mauricette Beaussart revenue de la maison des remords. » Mauricette Beaussart a également publié dès 1991 en revues papier ou Internet ainsi que dans l’anthologie Cadavre grand m’a raconté (Le Corridor bleu, 2006). Liens tissés entre toile et papier, frontière floutée entre fiction et réalité, apparaît donc un personnage pas comme les autres, hétéronyme plus que protagoniste, dans la tradition – et l’amitié – des doubles foisonnants et picards d’Ivar Ch’vavar – grand ordonnateur de Cadavre grand m’a raconté, entre autres aventures éditoriales.

On ne découvre pas non plus Lucien Suel romancier à force de Patience, puisque son Mort d’un jardinier (La Table ronde, 2008), nous l’avait déjà révélé, brillamment, comme tel. Ce bas monde étant parfois bien fait, La Critique Elle-Même s’en était émue, filant la métaphore en rivages mondiaux, célébrant l’avènement en chant de Figaro, ici et là. Lucien Suel réalise donc, en Monsieur Jourdain de l’ambition, l’idéal de nombreux poètes : être reconnu dans l’épreuve de l’écriture romanesque. J’ajouterai que s’il y réussit, c’est justement parce qu’il ne l’a pas cherché, il ne veut pas séduire, il écrit. Il est lui. Simple, raffiné, généreux. S’il y réussit, c’est que pour lui, le roman n’est pas épreuve, étape ou tapette à Prix mais prolongement logique de son œuvre poétique – à découvrir absolument si, fasciné par les méandres lunaires de la petite fille septuagénaire, on veut comprendre la genèse de sa création.

On ne dévoilera pas le mystère de Mauricette Beaussart. Pour le découvrir, il faudra vous donner la possibilité de vivre une belle aventure esthétique et lire impatiemment les épisodes de sa Patience. Juste une précision lexicographique en pâture d’avant-première : « Patience » vient du latin « patientia » : « supporter, endurer » – ce que l’on tait. L’évolution lexicale voit apparaître son adjectif substantivé « patient », désignant notamment le malade par rapport au médecin. « Patience » peut également signifier « réussite », en jeu solitaire – cartes tirées ainsi en 1811 chez Stendhal, page 90 chez Madame Beaussart. On ajoutera simplement en guise de cerise d’épilogue que son phrasé rappelle les grands noms de l’Art Brut. Que le roman charrie cette langue dans toute sa précieuse rugosité tout en ménageant les effets requis par le genre. Qu’enfin, oui, c’est confirmé, elle est retrouvée Mauricette, plus en forme que jamais.


La Patience de Mauricette
Lucien Suel
La Table Ronde
En librairie le 3 septembre.

{Texte à paraître dans quelques jours dans La Revue littéraire n°41.}

mardi, juillet 21, 2009

Alain Farah : je décisif

Tous les sujets mènent à Napoléon et Napoléon mène à Mariage, de son prénom Joseph, agent de l’un des Alain du livre – car il y en a plusieurs de Robbe-Grillet à Farah –, agent que l’on pense de prime abord en son sens de 1578 (selon Robert) : employé, intermédiaire, mais qui se révèle plutôt agent façon 1337 (la rousse confirme) : actif, moteur. Mes digressions étymologiques ne vous disent sans doute pas grand-chose de Matamore n°29, je le concède. Je m’en voudrais de gâcher le plaisir de sa lecture. Je préfère donc rester dans ma réserve analogique. Et puis, pour être honnête, je ne saurais pas trop par quel bout l’attraper pour en faire un résumé – quel intérêt ?

Croyez-moi sur parole, lecteurs que je n’ai jamais fourvoyés, lisez ce livre rusé et délectable maniant érudition et désinvolture, remportant son défi littéraire de façon écrasante, jeu, set et match, contre les productions « regrettables » – aurait dit Bessette – bouffies de narcissisme, ronronnant des flonflons rances d’émois – et moi et moi. Car il a tous les culots, ce matamore Farah, il se coltine l’autobiographique, oui, mais depuis un miroir se baladant aux quatre coins du monde, reflétant les œuvres aimées (littéraires, artistiques, cinématographiques…), rendant les frontières entre le passé et le présent aussi volatiles que le poulet Blinky (personnage), semant des indices colorés à la façon d’un Lynch, refusant la linéarité pour truffer d’opérette, de vers, de considérations sur Joyce…

Par un étoilement analogique – j’y reviens –, on circule dans le temps et l’espace, les généalogies, la conscience tragique des destins, de l’Histoire, on saute d’événements heureux en manigances de « LE-SOMBRE » – la sale faucheuse qui n’est jamais bien loin –, ça sent le lilas de l’Égypte au Québec, on entend des échos, des légendes, des relations inédites (« Rien n’aura eu lieu que le lieu » – la sole se dérobe sous nos pas), le chant du Patatore, la possibilité d’une vie que l’art rendrait plus intéressante que l’art.


(bis)


Tous les sujets mènent à Napolé on ne saurait mieux déc rire mais avec la con science du tragique des destins, de l’Histoire, un ré s’il en existe encore, un ro ’man liquéfié pour avoir croqué une fève



Alain Farah dit : « J’essaie d’écrire des livres qui exigent d’eux-mêmes ce qu’ils attendent des lecteurs. »


Matamore n°29 d'Alain Farah
Le Quartanier





(Article à paraître dans CCP. Ici : version longue.)

samedi, septembre 13, 2008

Festino ! Festino !

Cette semaine, en librairie, Festino ! Festino ! d’Élodie Issartel, paru aux Éditions Léo Scheer. Dans la trombe actuelle, je n’ai pas vraiment le temps d’écrire le texte que j’aimerais écrire sur cette merveille de livre – et puis, je n’ai pas pour habitude d’écrire sur les Laureli ou les Léo Scheer, la schizophrénie ayant ses limites…

Mais

Dans la trombe (2) de la r(R)entrée, je n’aimerais pas que ce livre passe inaperçu. Car c’est un premier roman qui fait découvrir un VRAI écrivain, sachant manier voix et personnages, univers, montage…

Et puis (anecdote personnelle), en général, certains de mes amis sont déjà écrivains. Je veux dire : lorsque nous sommes devenus amis, ils avaient déjà publié ou m’avaient fait lire leurs textes. Je les connaissais donc d’emblée sous leur double facette personnelle et artistique, ou plus exactement, la facette artistique m’était offerte, je n’avais plus qu’à entreprendre la découverte humaine. C’est l’inverse qui s’est passé avec Festino ! Festino ! Je connaissais Élodie, amie d’amis, comme une jeune femme adorable, discrète, prévenante. J’ai ensuite découvert son travail d’écriture en étant stupéfaite par son extrême maturité et son audace. Tantôt baroque, tantôt oral, souvent cru, à la fois cruel et généreux… Il y a une scène de viol que j’aurais aimé écrire ! Oui, je sais, ça peut surprendre, dit comme ça, mais voyez donc ma motivation, vous n’avez plus qu’à lire le livre pour comprendre…

Photo © Arthur Aillaud

vendredi, septembre 12, 2008

He's Pynchon

Une atroce photo de téléphone portable (j’essaie de la passer en noir et blanc pour masquer l’effet cyan à la Derrick) pour évoquer l’extraordinaire soirée Pynchon à la bien-aimée librairie Le Comptoir des mots, avec THE Claro himself (dixit « I’m not Pynchon », ça reste à prouver) ainsi que deux Incultes et pas des moindres, Arno Bertina et Mathieu Larnaudie. N’ayant pas d’arme sous la main pour vous la coller sur la tempe, je ne peux que vous conseiller vivement la lecture des 1216 pages de Contre-Jour et de Face à Pynchon, le collectif Inculte chez Lot49, plus maigre mais pas moins dense. D’ailleurs, moi-même…

vendredi, août 22, 2008

Lacrimosa

Lacrimosa est un livre en ré mineur1. Un livre de deuil dont le titre emprunte au requiem, comme un repentir : « J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai écrit parce que je ne sais pas composer de musique. Un concerto aurait été moins impudique, plus élégant. Un requiem aurait été de circonstance, et les paroles seraient venues du fin fond du Moyen Âge, mystérieuses et anonymes. » (p. 215) Mais puisque les portées sont abstruses, puisque c’est à travers l’écriture que l’écrivain accorde les bassons et les cuivres, il reste la prosopopée, ressort ancien mais néanmoins efficace pour faire parler les absents et les morts.

La trame est simple : une jeune femme se suicide, laissant derrière elle un amant écrivain, un autre skipper et des parents. Sans compter un travail débilitant. L’écriture complique, bien entendu, cette trame. L’écrivain raconte l’année qui a précédé ce suicide, l’année pendant laquelle la jeune femme et lui ont vécu une histoire d’amour, à travers un roman épistolaire à deux voix : les lettres de l’écrivain adressées à sa « chère Charlotte », qu’il vouvoie (on y retrouve le fameux « vous » Jauffret) et les lettres de la défunte commençant toutes par « mon pauvre amour », généralement du registre de la protestation véhémente, signalant sans cesse l’imposture du procédé : « Tu crois que c’est facile ici de lire les lettres des hurluberlus qui écrivent aux filles qui ont balancé leur vie par-dessus les moulins comme un jeans parti en quenouille, histoire de se faire offrir une belle robe sur mesure en pin des landes ? (…) Tu ne veux pas mon email par la même occasion ? Un truc du genre, neantcharlotte@lamortsilecœurvousendit ? » (p. 28)
L’un reconstruit de façon souvent contradictoire – troublant l’illusion de vérité du récit – une histoire et un personnage, l’autre refuse violemment de se laisser enfermer dans ce statut de personnage, s’indignant sans cesse de la vanité de l’écriture. La tension entre les deux voix, entre les deux états (la vie, la mort) crée un espace dramatique qui place l’écrivain au purgatoire des accusés. Accusé d’impuissance et d’orgueil : « Toi et les tiens vous êtes des charognards. Vous vous nourrissez de cadavres et de souvenirs. Vous êtes des dieux ratés, les bibliothèques sont des charniers. Aucun personnage n’a jamais ressuscité. Dostoïevski, Joyce, Kafka, et toute cette clique t’a dévergondé, sont des malapris, des jean-foutre, des fripons, des coquins, des paltoquets ! Ils ont expulsé leur époque par les voies naturelles pour en barbouiller toutes ces feuilles de papier aux traînées noires et tristes comme des canaux où les mots flottent ventre à l’air comme des poissons d’eau douce bouillis par la canicule. » (p. 113) Le fossé se creuse ainsi entre la vie et la fiction, l’écrivain prenant les oripeaux du démiurge à la petite semaine qui n’a plus que ses yeux pour pleurer et son logiciel pour coucher des histoires dérisoires.

« And on this day
Full of tears
When from the ashes
There arise
Guilty man, to be judged
Lord
Have mercy upon him
Gentle lord Jesus
Grant them rest » 2

L’incipit est loufoque. De l’« écriture massacrante » qu’on lui connaît bien. Il décrit un suicide d’une Charlotte – alors que la suite du livre racontera un autre suicide d’une autre Charlotte – en autocaricature du style Jauffret : des parents hystériques surexcités de la cinquantaine, une sœur du nom de Jérémia au cerveau creux – et qui a nommé son enfant, déjà gravement dépressif, Pindo –, un médecin charlatan, zoophile et cleptomane, une tentative absurde de remonter le temps, le tout se passant dans la Marseille natale de Jauffret. C’est-à-dire, vainement solaire. Mais c’est un faux départ et une autre Charlotte se dessine qui, si on sait qu’elle ne fait pas davantage partie de la réalité (« Et de quel droit me donnes-tu un nom de gâteau ? Ce n’étais pas assez qu’à ma naissance mes parents m’aient bâtée d’un nom de bête de somme ? » p. 27), s’inscrit dans un univers plus vraisemblable. Les effets de réel sont nombreux : identification de l’écrivain (auteur d’Univers, univers), description de son appartement véritable (la situation, le canapé blanc qu’on reconnaît sur des vidéos de lecture), situation familiale, dates du Salon du Livre de Paris… De surcroît, on peut lire dans un entretien donné au Monde le 23 mars 2007 une réponse de Régis Jauffret : « Écrire, c’est peut-être aujourd’hui rendre hommage à tous ceux que la société, l’entreprise broie et a broyés. Je suis venu aujourd’hui pour rendre hommage à une amie qui s’est pendue hier et qui a été broyée par l’entreprise, la société dans laquelle nous vivons. » Il semblerait donc bien que Lacrimosa ressorte du genre autofiction, intriquant avec virtuosité fiction et réalité, ne cessant de porter le soupçon sur la véracité des situations et des souvenirs. Un texte intime et pudique qui prend le risque de la douleur. Un geste d’amour et d’irrévérence.

« We keep on burying our dead
We keep on planting their bones in the ground
But they won’t grow
The sun doesn’t help
The rain doesn’t help » 3

Un geste qui s’inscrit dans une tradition littéraire, comme on l’a suggéré, comme le révèle le livre lui-même : « Tu ne seras pas le premier, Hugo vendait sa fille. Adèle (sic) s’est noyée, Charlotte s’est pendue. Elle a fini dans un poème, je finis dans un roman. Elle est passée à la postérité, et moi plus modestement par ton entremise, je passerai peut-être à la télévision. Car il faudra bien que tu t’expliques, que tu fasses des aveux. Tu diras que je suis une fiction, une femme sortie tout habillée de ton imagination. On fera semblant de te croire… » (p. 214) Car à travers ce double mouvement permanent de résurrection et d’éreintement de l’entreprise par la voix même de celle que le livre doit fugacement ramener à la vie, malgré les charges d’ironie et d’autodénigrement du pouvoir de l’écriture, ce livre est croyant. À la mort de Charlotte, l’écrivain – du livre – demande de prier, par tous les moyens, à tous, partout, lui qui ne croit pas. Son livre, quelle que soit l’insignifiance de l’entreprise 4, fait vivre une Charlotte de papier donnée en pâture aux lecteurs qui en feront chacun leur Charlotte pour lui chuchoter un Lacrimosa5 aérien en berçant leurs propres morts. Cela fait partie, après tout, des fonctions de la littérature : catharsis, identification, sublimation. Et du noir de la salle Roland Topor du Théâtre du Rond-Point en décembre prochain, avec Régis Jauffret sur scène6 en Orphée volubile qui resterait au seuil, les spectateurs pourront constater que le théâtre est bien le lieu où l’on fait parler les morts.

--------------------------------------------

1-La référence à la musique est constante chez Régis Jauffret qui parle d’« oreille absolue » pour désigner la justesse d’une phrase et énonce dans un entretien : « l’écriture n’est pas très éloignée de la musique. Je suis comme un violoniste : je joue, on m'enregistre, on me repasse la bande, et je sais que je n'ai pas fait de fausses notes. »

2- « Lacrimosa » des Melvins, tirée de l’album Stag, Atlatic, 1996.

3- Extrait de « Lacrimosa » de Regina Spektor, tirée de l’album Mary Ann Meets The Gravediggers And Other Short Stories, Sire Records, 2006.

4- « Un écrivain doit accepter de sombrer dans le ridicule, autrement il ne serait même pas un humain. » (p. 216)

5- « Lacrimosa dies illa,
Qua resurget ex favilla
Judicandus homo reus
Huis ergo parce, Deus.»

6-Spectacle donné au Rond-Point des Champs Elysées du 5 au 30 décembre 2008 d’après Lacrimosa de Régis Jauffret, lu et interprété par l’auteur sous le regard d’Anne Bourgeois.




Lacrimosa de Régis Jauffret, Gallimard, 224 pages, 16,50 euros, à paraître le 25 août.
Texte à paraître dans La Revue Littéraire, aux Éditions Léo Scheer, chroniquant, entre autres, "la rentrée littéraire", en librairie le 15 septembre.

vendredi, août 15, 2008

« Tout cela. Oui, c’était malheureusement la vérité. »

Quand il était jeune, Arno Schmidt vénérait Alexandre le Grand et sa haute stature de conquérant. Le propagateur armé de la culture hellénique à l’Orient barbare. Revenu de la seconde guerre mondiale, après avoir été combattant et prisonnier, il ne l’admirera plus du tout. En 1949, Alexandre ou qu’est-ce la vérité (qui fait partie de ses récits « antiques » *) exprime violemment ce rejet, à travers le journal d’un admirateur d’Alexandre, peu à peu désabusé.

Lampon de Samos est un jeune élève d’Aristote, timide et naïf, adulant Alexandre le Grand. Il doit rejoindre son oncle qui est un officier de sa garde rapprochée, et pour cela, descendre le fleuve Euphrate, long voyage qu’il accomplit en compagnie d’une troupe de comédiens rencontrée par hasard. À son grand étonnement, tous ne semblent pas partager son aveugle vénération, même pas l’affolante Monika, danseuse et chanteuse au pied léger qui anime le récit d’une grâce gourgandine.

Parallèlement à cette initiation progressive à la lucidité, on retrouve, comme toujours chez Arno Schmidt une peinture saisissante des paysages et des ambiances qui annihile la distance temporelle et physique avec ce 323 avant JC à Babylone, des tableaux qui s’impriment en détails chromatiques, odorants et petite phrases lancées à la vue qui défile. Hop, on est sur le bateau, on sent le roulis et tout éclate à l’imagination dans une évidence aux couleurs inconnues.

Et justement, si tout est là (artillerie de vocabulaire hellénistique, fragments d’Histoire réelle, allusions à Aristote…) pour nous entraîner dans cette Antiquité suréelle, c’est bien de coïncidence des temps qu’il s’agit, Arno Schmidt osant une explicite superposition – faisant fi des anachronismes, comme toujours – entre Alexandre le Grand et Adolf Hitler à travers de nombreux détails, comme ce « jour de la Phalange » qui fait référence au « jour de la Weirmarch » (p. 9) ; ou encore « La Source vitale » : « Un ordre du jour d’Alexandre en personne (que nous écoutâmes attentivement) : installation de “ La Source vitale ” qui prendra en charge les enfants nés de “ l’union de ses soldats ” avec des femmes asiatiques. Liquidation discrète garantie. » (p. 16) qui rappelle une fondation SS, « La Source de vie » (« Lebensborn ») destinée à recueillir de tels enfants nés hors mariage – pour peu qu’ils ne présentent pas de tares héréditaires…

Cette ombre du IIIe Reich contamine même l’imaginaire du héros : « Midi passé : un rêve idiot : j’étais un aigle qui volait autour de ma tête. Avec par intervalles des choses ineptes : me laissais nourrir de petits pains et abondamment admirer par de jeunes ouvrières. » (p. 36)

La condamnation du tyran Alexandre, ex héros, vainqueur déchu, peut s'appliquer mot pour mot à Hitler : « À propos d’Alexandre, je songeais aussi à ceci : celui qui est chargé de porter une coupe de feu à travers la vie prend le risque de la voir projeter des étincelles (déborder, écumer). Mais cela serait plutôt une image pour le poète, pensai-je aussi ; pas du tyran : celui-ci court comme un flambeau et incendie villages et cités. » (p. 28, 29) Même si l’interrogation de Lampon de Samos porte plus lucidement encore sur la responsabilité du peuple, dont il fait partie : « Encore un exemple de l’incapacité du peuple à rendre compte de manière fiable d’un fait, en eût-il été le témoin oculaire. » (p. 14) « … mais une isophrène (une ligne de bêtise égale : amusant !) relie tous les humains sans exception. Et tous les peuples. ” (…) Mais si Alexandre est un salaud, que dire de nous autres ?! (…) C’est-à-dire : peu à peu j’en arrive à tout envisager. » (p. 31) « “ Le peuple ne se rend-il pas compte de la tyrannie ?! ” demandai-je. “ Non, non ” répondit-il, “ 95 pour cent sont vraiment pour lui ; aveuglés par le cirque, saoulés par l’idée d’une hégémonie mondiale ; chacun aspire en permanence à avoir une des innombrables décorations, à accéder à un échelon supérieur. » (p. 56) On imagine la portée de telles paroles sous la plume d’un ancien soldat de l’armée allemande, écrivant après la défaite, après l’illusion, après la vérité. « Tout cela. Oui, c’était malheureusement la vérité. » (p. 30) La violence de la culpabilité d’avoir fait partie de cette séquence d’histoire inconcevable. « J’ai appris nombre de choses, mais j’ai trop peu réfléchi. » (p. 44)

La prospective de Lampon et de ses compagnons va plus loin encore : « “ Oui, oui : dans mille ans on en sera au point où il y aura sur l’agora de chaque cité un appareil muni d’une poignée et de cette inscription : Tire la poignée et tu pulvériseras le globe ! ” » (p. 19) Et l’étrangeté des derniers jours de l’empire macédonien de ressembler étrangement à la folie des guerres contemporaines. Ces quelque 96 pages ne décrivent pas un navire en 323 avant JC transportant des personnages au quotidien révolu, elles sont une machine à penser, un navire intemporel peuplé de tyrans, d’écrivains et de lecteurs, une arche qui aurait accepté l’humanité tout entière, transmettant la conscience de ce qui a été et de ce qui pourrait être encore si on se laisse aveugler, abuser d’orgueil et de gloire : « Notre manière de nous déplacer a valeur de symbole : le monde a commencé de basculer. » (p. 31)

--------------------------------------------------------
* Qui comptent, outre Alexandre ou qu’est-ce que la vérité : Enthymésis ou C.J.V.H. (= combien je vous hais) en 1946, Gadir ou connais-toi toi-même en 1948, Cosmas ou la Montagne du Nord en 1955.


Alexandre ou qu’est-ce que la vérité, Arno Schmidt, Tristram, 96 pages.
Note à paraître dans La Revue Littéraire, aux Éditions Léo Scheer, le 15 septembre.

lundi, juin 23, 2008

Bibi-la-Bibiste

Raymonde Linossier
(1897-1930)

leaf.gif

Bibi-la-Bibiste
roman
par les
Sœurs X...

leaf.gif



Chapitre Premier

Enfance

Sa naissance fut semblable à celle des autres enfants.
C'est pourquoi on la nomma Bibi-la-Bibiste

(Ceci fut l'enfance de Bibi-la-Bibiste)



Chapitre Deuxième

Adolescence

Le sang coulait rouge dans ses artères ; le sang coulait noir dans ses veines (1).

(Telle fut l'adolescence de Bibi-la-Bibiste)



Chapitre Troisième

Amour

À seize ans, elle travaillait dans un atelier.
— Aïe ! mon nez me démange ! s'écria-t-elle.
— C'est un vieux qui t'aime, répondirent ses compagnes, interrompant leurs chanson.
Une violente émotion la saisit. Son cœur fit volte-face dans sa poitrine.

(Telles furent les amours de Bibi-la-Bibiste)



Chapitre Quatrième

Déception

Elle sortit.
Dans la rue populeuse, les vieux messieurs passaient, nombreux. Bibi-la-Bibiste les examinait de son regard anxieux. Mais aucun ne répondit à son appel. Un seul lui lança un coup d'œil enflammé, et il était jeune !
Ne voulant pas s'opposer aux desseins mystérieux de la Fatalité (2), Bibi-la-Bibiste poursuivit son chemin.

(Et ceci fut la déception de Bibi-la-Bibiste)



Chapitre Cinquième

Rideau

Dans un lit d'hôpital s'éteignit Bibi-la-Bibiste. Comme Marie sa patronne, comme Jehanne d'Arc, elle était vierge. Mais sa fiche portait la mention « Syphilitique ».
Ô puissance magique d'un regard amoureux !

(Et ceci est le dernier et le plus tragique chapitre du roman de Bibi-la-Bibiste)


(1) Cf. Caustier, Anatomie et physiologie animale et végétale.
(2) Nous aurions mis « Providence » si le roman avait été destiné à La Croix.


N.D.E. : le livre a été publié en 1918 à compte d'auteur, imprimé par Paul Birault et réédité par les Éditions La Violette noire (surnom que Léon-Paul Fargue avait donné à Raymond Linossier). La première édition est évidemment denrée rarissime ; la seconde n'est plus vraiment trouvable non plus mais encore un peu, en cherchant bien... Guettez, ça vaut le coup !
Une traduction en anglais de Keith Waldrop ici.

dimanche, mars 23, 2008

Les fantômes de la célébration

« Faux barrage 10

La vie continue.

D.A.F. : Deutsche-Amerikanische Freundschaft. Non la supposée amitié germano-américaine de l’après-guerre, mais un groupe, allemand, composé de 2 et chantant d’une voix virile sur des rythmes annonçant la techno autre chose que l’amitié entre les peuples dans les années 80.

C’est mon idée de D.A.F. et je ne vais certainement pas, aux jeunes Algériens, imposer par un texte qui probablement ne les atteindra pas – ou l’équivalent en nombre de ce que nous sommes ici : poignée – un rappel (vaccinatoire) du D.A.F. : Déserteur de l’Armée Française

et peut-être qu’après tout ce rappel nous concerne plus qu’eux, car les méthodes et modèles de gouvernement en vigueur aujourd’hui en Alger sont, d’après ce que j’en sais, assez mal librement inspirés des modèles et méthodes de l’A.F.

créatrice de la guerre contre-subversive.
inventeur du faux maquis.
poète puis poiein c’est faire du faux barrage.

on voit alors à quel point la pensée de l’Armée Française me concerne et m’informe à l’égal de Molière dont le Géronte pleure la disparition d’un fils enlevé par des barbares en Alger
que cela justifierait bien, 2 siècles plus tard, une intervention préparée

je peux donc à bon droit me demander si parfois je n’écris pas comme un caporal et si parfois vous ne me lisez pas comme un adjudant
peut-être êtes-vous en ce moment même en train d’entendre un texte scout
mais comment pourrez-vous le reconnaître si vous-même vous êtes scout
vous, imprégné de scoutisme, jurerez vos grands dieux que ce texte n’est pas scout

— Ce texte n’est pas scout, la preuve : il est anti-militaire.

(par exemple), Mais chacun sait que le scoutisme fondé par un militaire anglais, tout en continuant à cultiver des techniques et pratiques militaires, peut se proclamer anti-militaire, Et que le fils d’un général, formé par un général, peut ne pas aimer les généraux, il n’en aura pas moins été formé par un général, Alors comment pouvez-vous savoir que vous n’êtes pas scout au fond Et Donc comment pourriez-vous m’apprendre si mon texte est scout ou ne l’est pas ?

Je n’ai plus qu’à travailler seule à débarrasser ce texte – qui peut-être n’est pas scout du tout – de tout scoutisme. »

Nathalie Quintane, Grand ensemble, POL, pages 33 à 35

mardi, novembre 13, 2007

Tout autour de PanAmérica

... Je prépare la publication de PanAmérica, mi-janvier 2008. Un roman de José Agrippino de Paula traduit du brésilien par Emmanuel Tugny qui me parle, à l'occasion d'une expo à Porto Alegre, d'un artiste que je ne connaissais pas, Nelson Leirner (Galeria Brito Cimino) et dont l'esthétique est en effet très proche de l'univers fou et luxuriant de José Agrippino de Paula que j'ai hâte de vous faire découvrir.
Voici quelques clichés de ces œuvres (peintures-collages ou installations).


Sem título, da série Assim É... Se lhe Parece, 2003, c – print, 120 x 218 cm


A Lot(e), 2006, 248 x 900 x 400 cm (27 módulos), técnica mista, detalhe da instalação


A Lot(e), 2006, 248 x 900 x 400 cm (27 módulos), técnica mista, detalhe da instalação

dimanche, septembre 23, 2007

Malle (tribu) – suite de Lit la brume*

(Sous-titre – or fredonnement repère alarme**)


Sur L’Ami Butler de Jérôme Lafargue, Quidam éditeur.


Ah la la, quel bonheur d’enfin tomber sur un roman comme celui-ci en pleine rentrée littéraire, merci Georges-Marc Habib, merci Pascale Casanova de m’avoir parlé de ce livre que la critique évoque forcément peu – ya davantage à faire avec les livres sur les présidents de petite taille, le bégaiement des listes de prix saisonniers & autres crêpages de chignons, bien sûr.

La situation de départ est policière. Un couple, Timon et Ilanda Lunoilis, vivant dans une ville éloignée de tout, a disparu. La police locale contacte le frère jumeau du mari, Johan, seule famille qui lui reste, pour tenter d’élucider le mystère. Timon est écrivain de romans historiques à succès. Il s’était retiré des agitations mondaines pour prendre soin de sa femme, atteinte d’un cancer. Dès l’arrivée de Johan à Riemech, la ville mystérieuse de leur retraite, on comprend que le roman devra davantage à Borgès ou Cortazàr qu’à Simenon puisqu'effets de réel et glissement dans l’imaginaire et la fantaisie se mêlent inextricablement. Avec des coups de théâtre fantastique qui rappelleraient presque Maupassant. Sitôt la situation de départ enclenchée, je vous en avertis, ô lecteur, on ne peut plus lâcher le livre sans crainte de ne cesser d’être hanté par ses personnages. Timon et Johan étaient brouillés depuis quelques mois mais ce dernier venait de recevoir une courte lettre de son frère, d’un ton étrangement exalté, lui laissant à penser que cette disparition serait volontaire et non un fait-divers dramatique. Johan décide donc de lire les derniers travaux de Timon ainsi que son journal afin de tenter de comprendre ce qui s’est passé. Il découvre que son frère, terrassé par la maladie de sa femme, sa mort prochaine, avait délaissé le roman historique pour se lancer dans le projet de biographies d’auteurs fictifs, à travers le FACTICE : « Front autonome qui cherche et trouve d’imaginaires et curieux écrivains. » Arriva ce qui devait arriver à Riemech (anagramme de « chimère), un des personnages créés par Timon Lunoilis (= illusion), Owen W. Butler (peut-être un cousin de Louis Watt-Owen) entre dans sa réalité pour lui proposer un échange… Je m’en voudrais terriblement de gâcher le plaisir de lecture de quiconque donc je n’en dirais pas plus concernant le suspens mis en œuvre.

On dévore avec délectation les portraits d’écrivains inventés par l’auteur (enfin, les deux auteurs, Timon Lunoilis & Jérôme Lafargue… sans compter les personnages-auteurs, puisque tout est jeu de miroirs), qui brocardent parfois magnifiquement des profils littéraires bien connus (cf. l’extrait que j’ai cité précédemment). Mutatis mutandis, ils m’ont fait penser à ceux que crée Ivar Ch’vavar – mais les siens sont disséminés en revues et pour lui c’est une façon d’incarner mille identités, mille écritures – ou bien au numéro 100 de la collection « écrivains de toujours » consacré à un auteur… qui n’existe pas : Marc Ronceraille.

Jérôme Lafargue tient magnifiquement cet entredeux entre rêve et réalité, avec grâce, d’une écriture à la fois simple (« plain » dirait Gertrude Stein) et délicieusement baroque, parfois. Un sens de l’image presque pictural qui fait surgir les paysages et les situations et renforce l’étrange sentiment de curiosité et de peur presque enfantine qui traverse le texte. Ce texte qui joue du montage (situation proprement dite, fragments de textes… mis en abyme dans le texte à travers l’écrivain fictif Ricardo Rekarte) privilégie l’efficacité narrative. Il ne se perd pas en vains enchevêtrements expérimentaux mais transforme les textes de Timon en personnages à part entière du récit. Ce livre pour qui la forme est essentielle parvient également à aborder des « thèmes » que d’autres galvaudent et rendent nauseux, avec une simplicité, une justesse évidentes. Car il s’agit de la souffrance et du deuil de la femme aimée dont il est question. De la maladie, de la mort. De la perspective de la disparition d’un être cher. Et de comment vivre, écrire, avec ça. Comment un écrivain peut-il se transformer lui-même en personnage de fiction pour entrer dans son œuvre. Comment abolir les frontières entre la réalité et un monde qui se créerait lui-même, au sein duquel la mort n’existerait pas. Et là, je dis, messieurs dames, pas besoin d’autofiction à la con pour être son livre – cf. Madame Bovary, etc. (Je sais, ça a l’air évident, dis comme ça, mais tripotez un peu les têtes de gondole, vous verrez.) Dans une époque qui ne cesse de superposer de façon trop évidente création d’objets littéraires et vies réelles, ce roman incarne le pouvoir (la victoire !) de l’imagination et de la forme sur la reality-littérature.

* = L’Ami Butler
** = mon roman préféré de la rentrée
EUH, JE RÉPÈTE À L'ATTENTION DE MES AUTEURS OMBRAGEUX : MIS À PART CEUX QUE JE PUBLIE CHEZ LAURELI, BIEN SÛR, HÉ OH !!!

mardi, mars 13, 2007

maternA

«… À ce moment même M. PierA paraît et se hasarde dans la cour aux mille obstacles.
De loin il fait un signe amical à Djem qui porte encore sa main devant la bouche.
Il vient chercher Mme PierA. Il a mis son chapeau claque (il a une situation).
M. PierA se met au volant de la Vedette.
Mme PierA qui porte son Blizzand et son chapeau assorti s’asseoit près de son mari.
Sur le siège arrière Mlle PierA coiffée queue de cheval et près de Mlle PierA, le danois avec son pedigree.

car

il y a quatre vitres à la vedette de M. PierA
Première vitre : chapeau claque
Deuxième vitre : mon Blizzand
Troisième vitre : queue de cheval
Quatrième vitre : chien de luxe
comme sur les réclames papier glacé des magazines select.
— Il y a une chose que vous ne savez pas mais que nous les PierA nous savons, crie Mme PierA passant la tête au-dessus de la vitre descendue :

AM + AR = B

L’amour AM nous l’avons : ils s’embrassent pratiquant ainsi ce qui s’appelle la conduite voluptueuse,
et l’argent, AR, nous faisons tout ce que nous pouvons pour l’obtenir.

AM + AR = B (Bonheur)

et nous avons raison. RAISON.
Là-dessus elle fait signe au revoir et M. PierA d’une pichenette remet en place son chapeau claque.
— Ce n’est pas un rêve, dit PierA, je rougis quand la haute silhouette de M. PierA me surprend et de ce pas je cours acheter un frigidaire que je désire tant (autant que je désire M. PierA).
et
je suis heureuse…»

Hélène Bessette

Première édition : Gallimard, 1954. À reparaître en mai 2007.

samedi, décembre 16, 2006

Yapou 2



On l’avait énoncé en parlant du premier volume de Yapou bétail humain : sa découverte tardive, en France, est un événement de pensée majeur auquel il faut se frotter au plus vite (si ce n’est déjà fait), un séisme éthique et esthétique tant le monstre créé par son auteur constitue le chaînon manquant entre Sade, Sacher-Masoch et les pensées plus récentes de l’excès tout comme les univers de l’abjection.

Yapou, bétail humain a d’abord été publié en feuilleton à partir de 1956, créant un scandale retentissant. C’est sans doute le texte le plus célèbre de la littérature masochiste du Japon de l’après-guerre. Applaudi par Yukio Mishima et une partie de la critique, le livre fut honni par d’autres qui le considéraient – à juste titre – comme une critique virulente du régime et de l’Empereur. Phénomène de masse, le livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires avant d’être adapté en manga.

Cette fresque post-moderne crée le fictif, futuriste EHS, gouverné par les femmes (des femmes d’origine anglo-saxonne majoritairement blondes) et au sein duquel la « race jaune », les « Yapous » – variation transparente de Japan – ne sont plus considérés comme humains mais comme une matière première intelligente et servile servant au confort et aux caprices de l’élite blanche. Une conscience « viandeuse » à modeler selon ses besoins et désirs. « Les Voyages de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait seule de faire des narrations utopiques (je préférerais dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité quotidienne » écrit Shozo Numa dans une postface de 1970. Reprenant cette tradition, il imagine qu’un vaisseau spatial chute sur terre dans les années 196X, découvert par un jeune couple : Clara Cotwick, une Allemande et Sebe Rinichiro, un Japonais. Les tribulations de la rencontre de la pilote et des deux jeunes gens les amèneront à découvrir l’étrange univers d’EHS que nous décrit l’auteur avec force détails dignes d’un Jules Verne loufoque, alternant adresses au lecteur (dont l’humour pourrait également faire penser, parfois, à Laurence Sterne) et digressions techniques diaboliques de précision. On devine aisément, dans un tel monde, quels seront les sorts respectifs de la jeune femme allemande à la peau d’albâtre et aux yeux clairs et de son fiancé japonais, tout intellectuel et judoka soit-il… sans pouvoir s’attendre au débordement d’imagination de l’auteur qui secoue et stupéfie à chaque page. Car Shozo Numa parvient à reconstruire tous les éléments d’une civilisation en imaginant de nombreux livres scientifiques ou philosophiques, des études, des machines, des inventions… dans une surenchère permanente d’outrance et de merveilleux.

Happés par l’univers magnétique de l’auteur, spectateurs adoubés de cette société au-delà de toute immoralité, nous avions, à regrets – presque au désespoir –, fermé le premier tome de Yapou bétail humain au moment où Rinichiro venait d’être baptisé Yapou. Les crocs de cette civilisation albiniste s'étaient refermés sur lui, déchirant ce qui lui restait d’illusion et d’identité… et de virilité, d’ailleurs, aussi, au passage. Le baptême se fait par purification à la « sainte Eau », autrement dit, l’urine de Clara (« amarita shower »), scandant des « yamen ». Devenu TEVIN 1267, Yapou parmi les Yapous, le destin de Rinichiro est à présent lié à celui de son ancienne fiancée, mais d’une façon qu’il n’aurait jamais pu imaginer… il est devenu sa chose viandeuse, tirée en laisse, à modeler à loisir, dans la douleur et l’humiliation – notion absente, bien sûr de la pensée d’EHS, puisque les Yapous y sont considérés comme des animaux.

Le deuxième volume commence pendant les premiers pas de Rinichiro, yapou. Il se trouve attaché sous un sofa sur lequel se repose Clara – sans que celle-ci s’en doute le moins du monde – en constituant, donc, le matelas et la structure, tout en vivant une expérience télépathe avec elle – ce qui devrait lui permettre, par la suite, de mieux la servir (tel est, du moins, le sens du dispositif). Avec horreur, il se rend compte que son bien-être relatif – dans de telles conditions – dépend de sa dévotion à Clara, au dieu Clara. Lorsqu’il est en colère ou jaloux la charge semble insupportable, ses articulations prêtent à craquer. Lorsqu’il la prie, tourne des pensées dévouées vers son image magnifiée, tout s’allège. La survie dépend de l’acception de sa condition.

Ainsi, ligoté sous un meuble, meuble lui-même, souffrant les mille morts de l’accoutumance à la pisse blanche devenant son propre sang, Rinichiro voit par les yeux de Clara ce que cette Candide découvre peu à peu de la société et des protagonistes d’EHS. Car c’est grâce à elle, sa fraîcheur et son étonnement, son adaptation rapide aux nouveaux codes qu’elle rencontre, que nous sont dévoilés les fondements, l’histoire, les héros, les divertissements de ce monde. À travers le luxe démesuré qui lui est offert, elle ne peut que trouver que tout se déroule pour le mieux dans le meilleur des mondes, du moins, de son point de vue privilégié. Nouvelle déesse et Yapou de frais tannage découvrent ce que sera leur présent et ce qu’aurait pu être leur avenir, avant l’accident. C’est ainsi que ce deuxième volume répond à l’ellipse temporelle qui nous avait tenue en haleine pendant les 440 pages enlevées du premier : qu’a t-il bien pu se passer pour qu’en l’an XL une minorité blanche ait réduit les Noirs en esclavage et transformé les asiatiques en Yapous ? Comment les femmes ont-elles pris un pouvoir si absolu sur les hommes ?...

Shozo Numa parvient à une surenchère du sentiment d’horreur hypnotique qui avait présidée au premier tome. L’humour irrésistible du texte, la création minutieuse d’une cohérence historique et scientifique (même délirante) emporte le lecteur malgré lui dans une logique qu’il suit docilement dans son déroulement, enrôlé de force par la fascination de la fiction. Le sort des Yapous est plus qu’inacceptable, inimaginable par une conscience humaine ; pourtant, l’auteur nous délecte de leurs tribulations les plus infâmes, de scénarios sado-masochistes, de descriptions minutieuses des rôles du « setten » (Yapou WC) ou du « pouky » (Yapou skis) qu’on découvre dans le deuxième tome. Ce qui sauve le lecteur dans cette découverte d’EHS, c’est justement le fait qu’il s’agisse d’une dystopie située dans le futur : l’humanité des Japonais aurait été annihilé par d’autres hommes, dominants, à la suite d’événements qu’on imagine aussi terribles que la disparition des dinosaures de la surface de la Terre.

Oui mais voilà, la suite va plus loin en relisant les mythes fondateurs de l’humanité en général et du Japon en particulier à l’aune de la domination violente exercée sur les Yapous et du rôle de dieux que les blancs y jouent. Point par point, Shozo Numa démonte chaque légende, chaque texte sacré en en montrant l’incarnation blanche et cruelle à travers les yeux de Rinichiro, entravé. Ainsi page 9 : « Inutile de préciser que l’être fabuleux présenté comme un monstre moitié homme (tête et torse) et moitié cheval, le Kentauros que mentionne la mythologie grecque n’est que le fruit d’une rétroprojection historique, une invention ingénieuse du monde d’EHS. » « Rétroprojecion historique » les angelots des tableaux de la Renaissance (en vérité des « pangels », sorte de mini-Yapous ailés), les dieux fondateurs du Japon (la déesse Ama-terasu se nommant en réalité Anna Terrace), etc. C’est-à-dire que la civilisation d’EHS, la fiction, entre de plain-pied dans notre réel, à travers une justification historique délirante… mais terriblement cohérente ! On pensait que le scandale de Yapou bétail humain résidait dans le déboulonnage consciencieux de la figure de l’Empereur et de la grandeur du Japon qui y apparaît, mais cela va plus loin. L’ironie de l’auteur n’épargne rien ni personne, et surtout pas les bonnes consciences dominantes. Surtout pas, non plus, le lecteur.

Pour tenter un parallèle plus qu’osé, je dirais qu’il y a du Matrix dans Yapou ou plutôt du Yapou dans Matrix (folklore christique en moins), Yapou agissant comme un révélateur des fonctionnements sous-jacents de la société. Yapounisé, entravé, Rinichiro alias TEVIN 1267 avale (malgré lui) la pilule rouge et découvre non seulement ce qui fera son futur mais l’illusion qui a été son passé – l’existence transhistorique d’EHS. (Le parallèle s’arrête là. Nul Neo ici. Aucun horizon de revanche des Yapous ne semble pour l’instant, dans ces deux volumes, possible – à l’inverse de Matrix qui encense la révolte et la dialectique du retournement des forces au service de valeurs humaines et généreuses.)

Enfin, en guise de non-fin – c’est bien le moins concernant une fresque inachevée d’une telle ampleur – je voudrais souligner le travail extraodinaire de traduction réalisé par Sylvain Cardonnel. Son rapport à la langue japonaise n’est pas complètement indifférent à la manière dont il parvient à traduire les néologismes avec une évidence subtile pour le lecteur – basée sur des strates temporelles et culturelles. Une histoire aux échos signifiants. On l’apprend dans un entretien réalisé avec Morgan Boëdec pour Chronicart : il y a quinze ans, il débarquait en touriste à Tokyo sans connaître un mot de japonais. Le retour en France de la femme (encore !) qui l’accompagnait a scellé son initiation à la langue japonaise… Depuis, plusieurs traductions avant la rencontre – que l’on imaginerait presque programmée par un destin venu tout droit d’EHS en « rétroprojecion historique » – avec les 1500 pages de Yapou bétail humain à recréer plus qu’à traduire afin d’en faire vivre les mécanismes dans une langue dynamique pour le lecteur français.

Ce n’est pas un hasard non plus que cette publication voie le jour à un moment où les Éditions Désordres, menées par Laurence Viallet, se trouvent menacées. Gardons à l’esprit une évidence essentielle : il FAUT que le troisième volume de Yapou bétail humain sorte. Il FAUT que Laurence Viallet poursuive son travail éditorial unique (Kathy Acker, Peter Sotos, Samuel R. Delany, Dennis Cooper, David Wojdranowicz…) dans le paysage éditorial – souvent déprimant, tout de même, il faut bien le dire – français. Hey, on n’est pas des Yapous du Marché. On n’est pas les « settens » des proses anxiolytiques distillées insidieusement. Je n’ai guère envie de m’expatrier en juin 2007, vous non plus, je suppose… faisons donc en sorte que la création vive, l’indocilité, la pensée soient possibles dans tous les espaces qui s’y consacrent. Merci pour nous – pour vous.

Yapou bétail humain volume II de Shozo Numa, traduction Sylvain Cardonnel, Éditions Désordres/Laurence Viallet, sortie janvier 2007.

L'image est de Remka qui avait illustré le dossier paru sur le premier volume de Yapou dans Chronicart.

lundi, décembre 11, 2006

Jaume Roiq Stevens



Tout d’abord, un conseil d’ami, pour votre bien – car votre bonheur m’importe chers lecteurs : que tous ceux qui n’ont pas encore lu de livre de Céline Minard se ruent sur R. (aux Éditions Comp’act) et La Manadologie (aux Éditions MF) et n’en fassent qu’une bouchée – enfin, en mâchant un peu, tout de même, ce n’est pas coriace mais dense ! (Comme tout bon aliment.) Je vous assure une claque esthétique que vous n’aurez – dans des conditions normales d’immersion littéraire inféodée à l’actualité des productions – pas connue depuis belle lurette.
On vous pardonnera néanmoins de commencer par Le Dernier monde qu’il n’y aura qu’à cueillir, nonchalamment, après les fêtes, en retirant une moufle, sur les tables de votre librairie favorite parmis les reliefs de la rentrée de janvier – mais gare. Toutes les étapes ayant conduit à cette dernière histoire comptent.

Il n’est donc pas anodin que ce roman-ci débute à brûle pourpoint au milieu d’une phrase et même d’un mot, déboulant dans la description d’un réel énervant fait de compromission et de patience face à de menues – mais nombreuses – irritations. Un réel quotidien que l’on reconnaît, traduit in medias res par la fiction pour incarner les personnages avant d’en dérouler la singularité.

On les saisit au vif de leur aventure, débarquant sans crier gare en plein milieu de la narration tout en captant, du même geste, une étape de l’œuvre de Céline Minard qui en compte et en comptera beaucoup d’autres. Et des illustres. On en tient le pari mordicus. Car elle parvient à un équilibre unique en son genre : allier le dynamisme d’une narration soutenue, drôle, à rebondissements… une histoire qu’on ne lâche pas ! à un travail ciselé de la langue : une œuvre de recréation polyphonique, brassant les idiomes, les niveaux de langues et de discours, les rythmes temporels…
Une histoire captivante à travers une écriture écrite – et pas des réflexes langagiers banalement enfilés comme les perles en toc d’un flot verbal indifférencié –, sans être, pour autant, « de laboratoire », une écriture créant un monde tout en capturant le lecteur aux rets d’un suspens d’une efficacité redoutable.

Ce devrait être l’une des définitions les plus excitantes de la littérature du genre romanesque… une définition restée théorique, ces derniers temps, hélas, si l’on excepte, donc, les livres de Céline Minard et de quelques autres écrivains dont on a parlé et dont on reparlera. Le Dernier monde est, à mon sens, l’un des livres-clefs de ces dernières années, de l’ampleur d’un Arno Schmidt à la française – pour donner dans la comparaison, mutatis mutandis.

Et en plus, vous savez quoi ? Céline Minard est une femme qui n’écrit pas un roman de femme – ce genre de prose qu’Hélène Bessette évoque dans ses entretiens avec Jean Paget, les romans propres sur eux, peignés, souriants ou chignants, aux thématiques consensuelles... Ça ne veut peut-être rien dire pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup : ici pas de couple déliquescent, de trentenaires à cheveux longs qui le valent bien, de bavures autofictionnelles, de crises sentimentales, d’interrogation sur l’amour, de prose parturiente, fluide… et ce en plein cœur de l'une des rentrées littéraires ! Ouf ! Des vacances ! De l’air ! L’univers (la science-fiction) et le héros seraient plutôt masculins… et le résultat, donc, clairement sans identité sexuelle à renifler et apprécier en conséquence selon le premier chiffre de son numéro de sécu. On sort enfin d’une certaine idée du « roman de femmes » – ce livre-ci parmi quelques autres, heureusement – et c’est tant mieux – je dirai même plus : vital.

Un des plaisirs de la lecture de ce livre résidant dans la découverte de son histoire et ses rebondissements à addiction immédiate, ne comptez pas sur moi pour en dévoiler les éléments, ce ne serait pas très gentil… Voici juste l’amorce du Dernier monde, accompagnée de quelques éléments de description du dispositif stylistique mis en œuvre par l’auteur et dont vous ne sortirez pas indemne.

Une équipe de chercheurs travaille dans une station orbitale. Le narrateur, Jaume Roiq Stevens, est l’un d’eux. Le moins maniable, assurément. (Le héros, quoi). Rétif à la hiérarchie, ironique, instable, un peu loufoque, entêté, soupe au lait et amateur d’alcools, il est à l’origine de quelques menus incidents qui ne font que révéler la vétusté de la station et provoquer une décision sans appel des autorités terrestres : arrêter le projet, évacuer les astronautes. Ce qui transforme le difficile Jaume Roiq Stevens, refusant d’obéir aux ordres, en pirate incontrôlable et condamné par la loi. Celui-ci s’installe alors confortablement dans son île déserte du futur, y poursuit ses expériences, non sans rationalisation justifiant sa rébellion, lorsque des accidents dramatiques observés de son hublot et un silence étrange de la Terre le décident à rentrer au bercail. À son retour – épique – une aventure inattendue et solitaire l’attend. Aventure qui sera le prétexte d’un tour du monde sentant la voiture volée, la trombe en caméra subjective et le caoutchouc brûlé d’appareils se posant en catastrophe, dans une quête de plus en plus désespérée, exprimée à travers la furie frénétique, parfois euphorique, toujours irrésistible, du héros. Psychose ou cataclysme ? Fou à lié ou seul rescapé ? Réalité, rêverie ? Peu à peu le réel qui l’entoure se met à lui parler et il parle au réel qui l’entoure à travers un prisme foisonnant – délirant ? Sa langue se modifie, s’infléchit, devient poreuse aux pays traversés, à leur culture, à leurs idiomes… Personnage globe-trotter, Jaume Roiq Stevens incarne Babel dans son phrasé tout en vivant des épisodes cocasses perdant, au fil de l’histoire, leurs couleurs réalistes pour s’éclairer de rêves, de souvenirs, de légendes et de digressions. Celui qui pensait, tragiquement, avoir le monopole de la parole, du « je », est envahi du discours du monde autour de lui, qui le circonscrit et le traverse, fétu humain, dérisoire, perdu dans l’immensité des choses et s’y débattant. Le lecteur, dérouté avec ravissement, court à perdre haleine aux côtés de l’astronaute déchu ; il en prend plein les yeux, plein l’imagination, à grandes volées de chapitres, de continent en continent… jusqu’au bout de la route – car les pistes aboutissent et tous les chemins mènent à l’homme. Fin ou nouveau commencement. Quelle sera la résolution de ce roman d’aventure cosmogonique ? Un seul moyen de le savoir… Zappez les cadeaux, la bûche, la bise à mamie, le sac à sapin... vivement janvier !


Le Dernier monde de Céline Minard, Éditions Denoël. Viiiiiiiiiiiiite...

mardi, décembre 05, 2006

Antonia (le temps se traîne)



De l’allure de grands romans à grandes héroïnes (Anna Karénine, Emma Bovary, Nana...), Antonia Bellivetti fait résonner son nom en couverture avec voyelles ensoleillées et cadence majeure, de l’éclat raffiné d’une Italie littéraire, les voyages de Stendhal, les dorures de la Renaissance, le visage doux et grave des madones... annonce d’un portrait qui ne saurait qu’être celui d’une femme extraordinaire, fascinante, exemplaire... mais { ici le sccrrratchhhh agressif d’un vinyle qui dérape après un accord de violon avec brushing André Rieu }

N O N

Il va falloir apprendre à se méfier des étiquettes, un jour, tout de même.
Et puis vous ne vous souvenez pas de la Jeanne d’Arc de Nathalie Quintane, « la sainte qui émet » incessamment plongée dans ses quant-à-soi ? De la tête farinée de l’anti-héroïne Capitaine Quintaine dans Mortinsteinck ?
On allait davantage heurter vos oreilles des feulements de Marilyn Manson que les charmer béatement d’un poupoupidou de Marilyn Monroe, c’est sûr...

L’exotisme du nom d’ « Antonia Bellivetti » est celui, populaire – plus « peperoni » que « gucci », sa sœur s’appelle Boulimi... – d’une ancienne immigration italienne* qui côtoie aujourd’hui, dans les cités, des populations arrivées plus récemment. « Antonia Bellivetti est un roman pour la jeunesse destiné aux adultes », annonce le quatrième de couverture. Antonia Bellivetti est le laps printanier d’une adolescence de banlieue évitant les écueils de la caricature. Ni héros encensés – self made banlieusards costard-cravatisés et repentis – ni personnages déchus – RMI-et-beuh-tu-perds-ton-sang-froid. Pas d’effet démago facile. On n’égrène pas les « ziva Kader pique la Benz », « mange tes morts bouffon», « grave le kiffe la dernière tournante » et autres images d’Épinal. On essaie au contraire de saisir de qui serait le reflet d’une réalité, par le biais d’une formulation non prédictive mais laissant voix à chacun des personnages, au bruissement continu de la télé, aux énoncés alentours. Le discours n’est pas assuré par un narrateur omniscient, une figure d’autorité, une héroïne lisse, portemanteau de vos oripeaux d’identification nostalgiques mais passe par la circulation de parole entre les adolescents.

Ouvrez le livre. C’est notre monde à travers le prisme d’une écriture qui montre qu’on peut être lucide sans être désespéré. Et même d’une euphorie critique ! Disposer d’une conscience politique, d’un regard acéré sans se laisser aller à un discours manichéen et/ou de supériorité. Ici, l’écrivain est dans le champ. Pas au-dessus. Nathalie Quintane ne choisit pas le mi mineur ou le do majeur et vas-y dans le rubato larmoyant ou l’accort martial. Non, tout est dans la modulation, les questions, les réponses, les hésitations, les choix.
La cité s’appelle Michel-Foucault. Le méga marché, Combat. La mode est une contrainte, comme partout. L’ennui englue tout. L’aliénation. La télé ronronne avec les chats pelés. Les jeux vidéos permettent de nouvelles destinées, rappelant tout de même que « chacun de vos actes est un choix ». Les immeubles sont des barres grises mais on arrive tout de même à y déceler quelques reflets bleutés, l’été, en cherchant bien. Vraisemblablement bien plus d’électroménager bon marché en panne que de cadavres en décomposition dans leurs caves : « ya toujours eu plus de choses dans les têtes que dans ces caves les têtes sont des caves ». Les enseignants : du médiocre au pitoyable. Les vacances : la Cité ou la Creuse (apprendre le point de croix à La Souterraine) ou trier des milliers de bouchons plastique pour trois jours d’océan pollué. Les familles éclatées. Les adultes presque absents, souvent résignés. Rongés par les dégradations sociales incessantes dont quelques échos** informent peu à peu les futurs adultes encore réactifs, comme Isabelle Ité qui parle ici à sa copine Antonia.: « Il ne faut pas être qu’un récipient des fables qui t’absorbent : histoire de ton père, histoires scolaires, hystérie de l’histoire. Ou alors c’est que tu n’espères d’elles que le puissant vomitif qui te permettra par la même occasion de te débarrasser de toi-même. Soi-même ne va pas de soi : fourre-toi ça dans le crâne. Ce n’est pas parce que tu te lèves le matin sans y penser, que tu bois ton bol sans y penser, que tu prends ta clef sans y penser, que tu ouvres et fermes des portes sans y penser, que tu discutes avec des copines sans y penser que tu regardes sans y penser, que ta prise en charge est automatique. (...) L’adolescence, ce n’est pas seulement trouver qu’on a de gros seins. Si la vie des cités est machinale c’est parce que les habitants des cités sont des machines. Ce qui nous tue, ce n’est pas l’ennui, c’est notre complaisance à l’égard de l’ennui et cette idée que seulement par l’ennui nous tenons une aristocratie possible alors que nous sommes les prolétaires de prolétaires, de génération en génération »...

>> Antonia Bellivetti, Nathalie Quintane, POL, août 2004.

//traverses ::
* Interprétation liée à un détail mémoriel : devant la porte de l’école primaire dite « du Centre », à Bastia, dans les années 80, une inscription murale pouvait laisser perplexe. À côté des classiques « francesi fora » (« français dehors »), « arabi fora » (« arabes dehors »), « vinceremu » (« nous vaincrons ») et autres « a droga basta » (« plus de drogue ») – pour le soupçon de justification démagogique –, on pouvait lire « italiani fora » (« italiens dehors »). Or là, vraiment, difficile d’en saisir le contexte : on était tous d’une plus ou moins lointaine origine italienne avec tous ces « i » et « a » à la fin des noms... Un adulte tenta une explication. Cette île avait la mémoire longue et qu’on y mettait plusieurs générations avant de songer à effacer une inscription murale ; on n’en était plus à une contradiction près entre un drapeau à tête de Maure (coupée) et une économie dépendant du continent. On raconta les souvenirs de la guerre (Mussolini), les italiens, premiers ouvriers – avant les maghrébins, etc. Et puis que de toute façon on était toujours l’étranger de quelqu’un. Ainsi – revenons à notre roman – l’étonnement courroucé d’Antonia Bellivetti qui se fait, de façon saugrenue, « traiter » de chinoise (p. 27) sans en comprendre la raison : expression de l’arbitraire des exclusions, des étiquettes, des clichés culturels...

** ... « L’utopie néolibérale consistait à rendre la force de travail aussi flexible et aussi fluide que le capital (...), la stratégie managériale consistait à renforcer la mise en concurrence des salariés les uns avec les autres et bientôt ce serait à l’individu lui-même d’entretenir ou de reconstituer son « employabilité... (...) Il fallait absolument (...) ne pas être indifférent au malheur des hommes ni à sa propre indignité, ne pas se comporter comme des larves... »( p. 107)

dimanche, novembre 26, 2006

Faces de crêpes



« Au tea-room je mets Porgy and Bess.
Je le mets deux fois de suite.
J’aime bien Porgy and Bess.
Je suis amoureuse de tous les grands artistes qui font des Porgy and Bess.
Pour un peu je m’y mettrais à l’anglais quand j’entends Porgy and Bess.
Et puis ça me bouleverse.
Je suis au bord des larmes. Encore une fois.
Je suis bien plus malheureuse avec Porgy and Bess
Que avec les Français.
Aussi je le mets deux fois.
Porgy and Bess.
Puis je craque une allumette.
Quel cinéma !
Un vrai film dans ma petite allumette rouge et jaune.
Je vais lui faire un procès à l’auteur.
Il a pris mon nom. Je me sens outragée.
Je ne suis pas une grande Noire.
Je suis une petite Blanche.
Je vais lui faire un procès.
Je le gagne.
Et je vis de mes rentes.
Je ne cherche plus du travail.
Je ne vais plus à la Police.
D’un geste désinvolte
J’envoie ma petite allumette par-dessus l’épaule.
Il y a un Smith qui la ramasse.
Poliment.
Les Smith sont comme moi. Ils vont au tea-room. Puis ils mettent Porgy and Bess.
Et le reste.
et
« Que sont devenues les fleurs ? »
Il y a un Smith qui n’arrête pas de mettre :
« Que sont devenues les fleurs ? »
Je suis obligée de supporter ça.
Pour enfin mettre
Porgy
and Bess
.
Je vais peut-être en faire un de Porgy and Bess.
Je veux dire un opéra.
J’essuie mon allumette et je continue de la fumer.
Je ferai ça avec Dothy.
Dothy c’est un chic type.
C’est un as.
Pour faire les opéras. Les films. Les concertos. Les symphonies.
Et tout.
Il est très intelligent.
J’aime bien être avec Dothy. Il voit les choses comme moi.
Par exemple Porgy and Bess. Il le met trois fois de suite.
Je lui dis
— C’est trop.
Il soutient que non.
Puis il dit qu’il va en faire un. Un. De Porgy and Bess.
Avec moi.
— À percussions. Dit-il.
Alors là.
C’est à crever.
Quand Dothy est parti sur la percussion. Il faut patienter.
Mon allumette une fois encore écrit au bleu de sa fumée. Que le rêve. Le rêve opéra est terminé.
La réalité éclaire les Smith en grappe. Sirotant des litres entiers de lait. Avec une paille.
Paraît qu’ils sont très dangereux les Smith.
Inquiétants.
Il paraîtrait que le collège aurait été supprimé d’une réunion pour indécence.
On a murmuré ce triste mot après moi.
C’est triste.
Je suis triste en regardant les Smith.
Voisinage périlleux pour « Chants d’Oiseaux ».
Vers 10 heures du matin le travail m’appelle.
Je lui réponds.
Je longe en flânant cette jolie promenade fleurie.
Le long du lac bleu.
Je contemple les voiliers pliés bien rangés. Se balancent. Tanguent. Dans un bruit de chaînes. De grincements. Avec le vent qui se lève. Tempête sur morceau d’Océan. Soudain bien démonté. Mâts et voiles à l’aventure. Vieille image inattendue.
J’achète un magazine. Au bord de l’eau solitaire. Je dénombre les images de la réalité.
Puis je me lève. Pour aller travailler.
Inopinément j’entre dans la salle à manger des Professeurs. (Des professeurs.) Je suis seule.
Madame R. F. buste penché sur son ardent passé entre à son tour.
— Bonjour. Je dis.
Elle m’ignore.
Puis toutes les Dames sont là.
Vite elles se mettent à parler. De leurs châteaux.
Du moins du château qu’elles ont eu. Ou du château de leur sœur.
Ou du château qu’elles ont mais qu’elles n’habitent pas. Elles parlent de leurs serviteurs. Du moins des serviteurs qu’elles ont eus. Ou des serviteurs qu’elles ont connus. Il paraît que ces Dames avaient des cuisiniers, des chauffeurs jadis (et toute la suite). Maintenant elles vivent en communauté. À 500 francs par mois. Ou 600. Tout retranché reste 430. Mais l’auréole du passé fait le reste.
Vient s’ajouter l’éternel décor du dehors. Là où s’ouvrent les hautes fenêtres de cette belle pièce. Sur les terrasses les pelouses les balcons les arbres d’ornement les allées bordées ombragées les parterres fleuris.
Aussi la superbe des Dames est-elle sans égale.
Je me demande si je dois parler des oliviers de ma sœur.
Ils ont gelé en 56.
Ça fait déjà moins bien des oliviers gelés.
Enfin je le dis.
Je parle des oliviers de ma sœur.
Ça ne va pas très bien.
On n’a pas l’air de me croire.
Surtout quand j’affirme qu’ils ont gelé.
Pour couper court Madame J.S. parle de leur cuisinier.
Paraît-il qu’il était très bon.
Puis tout le monde apprend que quelque part en Catalogne un étang romantique vient d’être transformé en piscine hollywoodienne.
Les oliviers s’effacent devant des gloires plus sûres.
L’affaire de la piscine nous la savons.
Mais à la cinquantième fois toutes les personnes très bien élevées sont absolument ravies et surprises de l’entendre.
Puisqu’il s’agit d’une affaire très importante qui mérite d’être connue je tiens donc à redire au cas où ce livre serait édité à trois mille exemplaires. Comme d’habitude.
Je tiens à redire.
Pour trois mille personnes possibles. Qui seront je le souhaite. Ravies et surprises. Il y a quelque par en Catalogne un étang romantique transformé maintenant en piscine grand luxe.
C’est la piscine de sa sœur bien entendu. »

Hélène Bessette, Suite Suisse (extrait)

samedi, novembre 18, 2006

Enfin une bonne nouvelle !




Yapou bétail humain
de Shozo Numa, dont on parlait ici et dont on a beaucoup parlé ailleurs, a reçu le Prix Sade ! Le deuxième tome sortira en janvier.

dimanche, novembre 12, 2006

happy happy



« … Le corps est une machine, une machine mise à notre disposition pour une durée finalement et quoi que les philistins puissent en dire, suffisante. Une quarantaine d’années peut-être. Autant dire l’immortalité, plusieurs immortalités. Beaucoup de ciels déchirés au-dessus de nos mains, beaucoup de souffle qui manque. Si on compte qu’à l’âge de quinze ans au plus tard la clarté se fait sur eux et nous, la clarté sur nos choix et nos urgences, la clarté sur la quantité d’hostilité que nous vaudront nos choix et nos urgences, ce sont dix mille matins environ qu’on pourra sculpter.

Ce corps est le support par où peut sortir la beauté, des films, des livres, des tableaux. L’état de ce corps qui écrit et filme des histoires est sans intérêt, les histoires ne parleront pas de ce corps en particulier qui tient la main à plume ou à caméra, mais plutôt de tous les autres corps, de la centaine de corps qu’il aura colonisés, de ces hommes et de ces femmes de tous âges et de toutes conditions qu’il aura pénétrés par toutes leurs coutures, du rapport entre ces corps et où ils vivent, du rapporte entre ces corps et d’où ils viennent.

(…)

On choisira pour chaque film un corps de douleur, un homme, une femme, peu importe cette fois, qui sera lentement broyé par nous tous. Ce seront des histoires simples, de pauvres mélos. Une vieille femme et un travailleur immigré, un marchand de fruits et légumes qui pousse son cri dans les cours, un prolo exploité jusqu’à l’os par le milieu bourgeois où il s’est introduit par effraction. Il faudra que le spectateur soit exaspéré par la victime, par Maman Küsters, Ali ou Fox, qu’il ait envie de les rouer de coups pour les réveiller un tout petit peu, que le sentiment soit mis à mort, que les victimes se précipitent vers leurs bourreaux pour embrasser la crosse de leur fusil. Que le spectateur s’impatiente un peu, trouve tout cela un peu trop théâtralisé, un peu trop systématique, vous ne trouvez pas ? Que sa méfiance se relâche, qu’il adresse à son voisin un sourire de connivence, un sourire de spectateur cultivé à qui on ne la fait pas, qu’il ait son petit prurit de cinéphile averti qui croit avoir reconnu une forme, qu’il trépigne, qu’il mijote déjà des phrases brillantes, des commentaires implacables. Et que sur l’écran soudain sans crier gare des suppliciés fassent des signes sur leurs bûchers.

Passée la rage sans mélange des débuts, on introduira ensuite un bon gros rire par le groin, un peut comme ce coupe de karaté qui détend les chairs avant de les déchirer. Pour le dire simplement, on s’efforcera de massacrer le spectateur. Avec sur l’écran de la haine et de l’amour, du sang et des larmes. Pour massacrer le spectateur il faut le toucher, et pour le toucher il ne faut pas le mépriser. C’est une marque infinie de respect que l’assassinat. On ne méprisera pas Hollywood qui sait raconter des histoires. On sortira bien vite du ghetto cinéphilique, on ne grenouillera pas parmi les happy fews.

Mon corps n’est qu’une courroie de transmission entre des corps sentis, sentis de très près, et le film où seront représentés les corps croisés, les corps pénétrés, reformulés en plans et en coups, avec pour seule philosophie la lumière et le maquillage. Il n’y a pas de génie, il n’y a pas de disposition particulière, pas de sensibilité qu’on aurait ou non, foutaises que tout cela, contes de bonnes femmes, courbes de filles, hanches et seins que tout cela, il n’y a que ce qui passe à travers mon corps et la qualité de ce passage, et pour que cette métamorphose se fasse bien il ne s’agit que d’être éveillé, d’avoir les yeux bien ouverts sur ce que sent et respire notre corps, d’être concentré, de franchir ce mur épais entre ce qu’on sent et ce qu’on peut exprimer, et de la qualité forcément, inévitablement croissante de ce que nous exprimons naîtra une qualité non moins croissante de ce que nous ressentons. Sentir, décrire, changer ça en plans, progresser sur l’éclairage, sur le maquillage, sur la direction des acteurs, et parallèlement mieux sentir. À termes supprimer tout à fait le corps, se passer de cet intermédiaire rongé par les dépressions et les fatigues, devenir caméra ou stylo, Dziga Vertov… »


Alban Lefranc, extraits de : Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige, Le Quartanier & Hogarth Press II – avec pour personnage principal Fassbinder.