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mardi, août 17, 2010

CosmoZ

Cher lecteur,

On a essayé de ne pas donner dans le méchant vilain spoiler.

Mais comme CosmoZ parle du Magicien d’Oz, on en raconte l’intrigue pour pouvoir expliquer comment et pourquoi l’auteur... enfin, vous voyez, quoi. Alors si ça fait trente ans que vous attendez de dévorer ce livre de L. Frank Baum ou de voir le film éponyme où l’on chante « Somewhere over the rainbow »… Eh bien, faites-le avant de lire cet article.

De surcroît, depuis la lecture de CosmoZ, on cherche à inventer un mot plus fort qu’« adorer » – là on est entre « aduldorer » et « gosténérer » –, alors on n’a pas pu s’empêcher, c’était plus fort que nous, d’analyser certains éléments du texte, notamment en les mettant en rapport avec d’autres livres de Claro.

Donc si vous êtes du genre à préférer arriver vierge de tout commentaire dans une œuvre magistrale – un peu comme à la plage on ne saurait s’interdire le plaisir violent de la déferlante –, vous pouvez suspendre la lecture de ces lignes et vous ruer les yeux fermés chez votre libraire préféré et lire CosmoZ là, maintenant, tout de suite, avant que le monde n’explose.



CosmoZ est le quinzième livre de Claro. CosmoZ avec un Z capital final, faisant tourner le mot sur lui-même en une ronde folle, annonçant les 496 pages de vertige narratif, d’émerveillement et d’inquiétude offerts au lecteur, portant le Oz du Magicien, point de départ et matériau d’écriture.

Le Magicien d’Oz, vous vous rappelez1 ? La petite Dorothy s’ennuie au Kansas dans la ferme de son oncle et de sa tante, elle est toujours accompagnée de son chien Toto, enthousiaste et jappant, à la façon d’un Milou. Une tornade s’élève, Dorothy s’assomme, absurdement réfugiée dans sa chambre, et déboule dans le monde merveilleux d’Oz, parmi les Munchkins – de fort pittoresques petits êtres chantant et dansant –, oh ! we are not in Kansas anymore, écrabouillant au passage la Méchante Sorcière de l’Est dont elle récupère les souliers magiques, en argent (en rubis dans le film avec Judy Garland, c’était plus spectaculaire pour les effets en technicolor…) Elle emprunte la route de briques jaunes pour rencontrer le Magicien d’Oz qui vit dans la cité d’Émeraude et qui lui permettra sans doute – lui dit la bonne sorcière Glynda – de rentrer chez elle. En chemin, elle rencontre l’Épouvantail qui aimerait tant avoir un cerveau, l’Homme de fer-blanc, qui se plaint de ne pas avoir de cœur, et le Lion poltron, dont la couardise est un inconvénient notable pour un félin censé régner sur la jungle… Chacun investi d’une mission ontologique, ils poursuivent leur Graal malgré les embûches semées par la Méchante Sorcière de l’Ouest qui est vraiment énervée qu’une pimbêche en robe vichy ait trucidé sa sœurette la Méchante Sorcière de l’Est et qui en récupérerait volontiers les souliers magiques… Bon, je saute les péripéties suivantes, les singes volants et autres seaux d’eau létale, vous connaissez la fin, vaguement déceptive, le Magicien est un charlatan mais tout est happy car chaque self made personnage détient la clef de son mystère. There is no place like home, buddies.

« Mais la légende ne sait pas comment finit le monde, tout comme elle ignore la façon dont il a commencé. La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. La légende boit du vermouth et bat les cartes. Elle suit des inconnus dans la rue. Elle creuse des tranchées qu’elle remplit d’os et de diamants. Elle se mouche à tout bout de champ. La légende est folle et on doit, parfois, l’interner de force, entre l’idée et la réalité, afin que tombe l’ombre. »2

CosmoZ. « Lasciate ogni speranza voi che entrate ! » Dieu n’est pas un gentil toutou qui donne la papatte, Dieu est plutôt un charlatan pervers, façon Magicien d’Oz, qui t’envoie ton libre-arbitre en pleine figure tout en pipant un peu les dés, quand même, c’est plus drôle. « Si la terre n’était que vaine, ça irait encore ! Hommes creux, hommes de peu de feu ! Tous destinés aux fours, avec livres et brioches ! »3 Claro tend une pomme à Dorothy qui la croque, évidemment, en défaisant ses tresses, et voilà les personnages d’Oz, incarnés, lancés dans le tumultueux XXe siècle. « Un jour, le monde les avait reniés, leur offrant pour seul refuge la prison du réel. »4 Dorothy devient une infirmière dévouée et un peu naïve de la guerre de 14-18, toujours flanquée de son Toto jappant. L’Homme de fer-blanc et l’Épouvantail sont respectivement Nick Chopper et Oscar Crow, l’un, grand mutilé rapiécé de pied en cap par la science, l’autre, dont la mémoire est devenue défectueuse en raison d’un éclat d’obus. Le lion poltron, lui, a très vite mal fini5… La Méchante Sorcière de l’Est, Elfeba, est une aviatrice qui prend le ciel pour une page à noircir. Quant aux Munchkins, Avram et Eizik, des jumeaux, ils découvrent ce que signifie vivre dans un monde qui n’est pas à leur échelle, les considérant comme une monstruosité, un spectacle, et entament une errance à la recherche d’une porte pour retourner à Oz ainsi que leurs autres camarades, déplacés. Ils sont perdus dans l’absurdité du réel et son déchaînement de violence : « Le monde est un abattoir et nous n’avons plus faim »6 , there is no place like Oz, finalement. Leur parcours tragique est l’occasion d’une traversée des cinquante premières années de ce siècle qui a inventé les camps de concentration et la bombe atomique. Dans Livre XIX, Claro se livrait à une magistrale recomposition du XIXe siècle7, avec le cheval pour animal totémique, des découvertes défiant les airs en « baudruches infernales »8, la barricade en support de traité et marche à révolution. CosmoZ s’inscrit dont en suite chronologique de Livre XIX et si l’écriture de Claro s’y révèle plus dévouée à la narration – développant cette cosmogonie avec envergure et souffle épique –, elle ne cède en rien à l’exigence et aux obsessions de ses précédents livres.

Ainsi la fascination pour les machines – ou plutôt le rapport entre les hommes et les machines, l’invention des machines par les hommes –, la description scientifique comme matière de langage malléable dont on peut explorer la polysémie et dériver ainsi vers des continents imaginaires. Dans Livre XIX, on narre l’art de la montgolfière et l’avènement du gaz, avec une précision de dissection gourmande ; dans Chair électrique, c’est le siège homophone dont on chante la « furie noueuse »9 et qui devient un étrange vaisseau traversant les généalogies. Dans CosmoZ, on l’a évoqué, les grandes trouvailles du siècle, les morbides10, les « chouettes, [l]es brillantes, [l]es qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir »11, mais aussi la technique de dactylographie aérienne d’Elfeba ou encore la reconstruction des plus expérimentales du soldat Nick Chopper – surnommé « la Charpie » après sa reptation explosive dans une tranchée – traité par le Dr Huizard, rafistolant à tout va les mutilés comme on ferait en sorte que des épaves automobiles puissent passer sans encombre leur contrôle technique pour être encore propres à la circulation, mû par un motif économique réifiant les êtres – « allait-on laisser ces gueules ratées, ces unijambistes et ces manchots se tourner, hum, des pouces que très souvent ils n’avaient plus ? »12 – pour mieux les exploiter, dans l’intérêt de l’État. Mais évidemment, le grain de sable. Quelque chose échappe au scientifique, dérape, et Nick Chopper, rebaptisé « la Conserve », quart homme, trois quarts machine, ne finira pas ses jours à l’usine inaugurer les congés payés en rouillant sa carcasse sur une plage de Normandie, mais devient – sans le vouloir – récepteur d’ondes radio, habité par la voix fantomale de T.S. Elliot. Poésie contre industrie. Industrie tombe à l’eau. Les abîmés refusent le spectacle et se font la malle.

L’« insurrection des détails »13 se poursuit dans le domaine médical avec l’étrange tumeur de la langue du jeune L. Frank Baum – le futur créateur de l’univers d’Oz, donc – qui explose et infecte l’air comme une vesse de loup pailletée, et finira par réapparaître dans la bouche de Dorothy pour mieux la manger, cette enfant. Et chaque personnage de s’ériger en monstre pour interroger la normalité et ses diktats : Oscar Crow, par exemple, amputé de sa mémoire, a finalement une appréhension du temps sans doute plus subtile que la moyenne… Monstres et chimères animent ainsi tous les livres de Claro : Guilderstein l’homme-chien dans Ezzelina14, la borgne Nina de Livre XIX, ou encore Méduse – celle-là même dont la chevelure est un nid de serpents – dans Bunker anatomie15. S’y adjoint évidemment, la horde ozienne phénoménale, scène freaksienne s’il en est, lâchée dans le siècle des camps, chair à bourreaux, orpheline, victime, qui va de désillusion en désenchantement, avec son humanité, oui, son humanité – la notion semble déjà obsolète au XXe – pour seul bagage. « Ce sont là des couleurs trop violentes pour des hommes qui veulent croire que le monde restera sépia face à l’attraction des parcs et à la concentration des camps. »16

CosmoZ est une anti-féerie magnétique qui prend dans ses rets un lecteur qu’elle ne lâche plus, jouant de l’indistinction entre fiction et réalité pour mieux s’immiscer dans chaque pli vécu, dans chaque souvenir, crainte ou espérance. On la dévore à grands traits comme un poison au goût d’ambroisie. CosmoZ est un outre-monde infiniment fascinant, infiniment inquiétant. Il faudrait à la fois contempler la voûte lumineuse, considérer l’épopée dans son ensemble, et savoir s’arrêter à l’échelle d’une étoile, d’une phrase, en observer la mécanique précise, implacable, les jeux de miroir, l’horizontalité sémantique. Suspendons le temps et faisons-le, dévorons et dégustons CosmoZ tout à la fois, nous en avons le pouvoir, l’écrivain dit qu’il est en nous.

Les livres de Claro sont des mondes, ses cadences, des arias. Dans CosmoZ, il conserve son goût de l’invention typographique17 tout en atteignant – depuis Mille milliards de milieux – une autre dimension littéraire. Plus vaste, plus fédératrice. Pour la décrire, je tenterais volontiers une comparaison avec Glenn Gould et son « apprentissage de la lenteur », dans les Variations Goldberg, entre son interprétation de 1955 et celle de 1981, plus lente, faisant l’économie d’une virtuosité qui n’avait plus besoin d’être démontrée. Claro atteint cet accomplissement là avec CosmoZ, maîtrisant à la perfection chaque inflexion, sachant céder au plaisir du récit, peignant l’émotion à bras le corps, la cruauté sans parallaxe, tissant d’innombrables pistes, planquées en cheval de Troie, pour une lecture inépuisable, bifurquante. Une épopée du siècle déjà dernier – celui qui nous a vus naître, celui dont les mythologies incandescentes nous habitent – incontournable, bouleversante.

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Notes :
1- Le roman écrit en 1900 par L. Frank Baum est un classique de la littérature enfantine aux États-Unis, quant au film réalisé par Victor Fleming (sorti en 1939), il est l’un des plus grands succès cinématographiques mondiaux.
2-
CosmoZ, p. 48.
3- Ibidem, p. 350.
4- Ibid., p. 177.
5- Mais l’on vous assure qu’aucun animal n’a été blessé ou maltraité pour l’écriture de ce livre.
6- Ibid., p. 90.
7- Livre XIX, Verticales, 1997. Et puisque l’on parle de goût pour l’intrication histoires/Histoire, notons que dès
Insula Batavorum (Claro, Arléa, 1989), le personnage Moghilev apprivoise sa langue (mort-vivante) et son histoire à travers l’épopée du peuple batave au début de l’ère chrétienne – et sa défaite face à l’Empire romain.
8-
Livre XIX, p. 59.
9-
Chair électrique, Verticales, 2003, p. 11.
10- « Et la colère de Dieu n’est plus qu’une allumette. » (
CosmoZ, p. 492.)
11- « Des armes », poème de Léo Ferré interprété par Noir Désir.
12-
CosmoZ, p. 173.
13- Ibid., p. 218.
14-
Ezzelina, Arlea, 1986.
15- Verticales, 2004.
16-
CosmoZ, p. 364.
17- Très présente dans
Chair électrique et Mille milliards de milieux (éditions Le bec en l’air, 2010).

CosmoZ, Claro, Actes Sud, 496 pages, en librairie le 18 août 2010.

vendredi, septembre 04, 2009

« Madame Laure à son balcon, derrière une jalousie. »

« Saint Pierre était un pêcheur d’homme. Je suis un semeur de révolution. »
Santiago, Mike Resnick



On avait découvert Jérôme Lafargue grâce à L’Ami Butler, son premier roman paru en 2007 – illuminant la rentrée littéraire d’alors –, jeu de miroirs époustouflant, variation policière entre rêve et réalité. Dans les ombres sylvestres poursuit cette veine troublante en s’attachant à la généalogie de la famille Gueudespin, teintée de secret et de magie. On retrouve ce qui a fait le succès de L’Ami Butler : une langue orfèvre offrant de vertigineuses descriptions de la nature, des personnages complexes aux prises avec des situations tragiques, des émotions à la frontière du fantastique, mais aussi un goût de l’érudition – les portraits d’écrivains inventés dans L’Ami Butler, les portraits d’insoumis dans ce dernier livre – alliant à ce moment intense de littérature une énigme captivante.

Vous l’aurez compris, bis repetita placent, Dans les ombres sylvestres est, à nouveau, l’une des trop rares raisons pour lesquelles, à mon sens, la rentrée littéraire vaut la peine d’être attendue.

Sur la côte landaise, le village de Cluquet semble aux confins du monde, encerclé d’un côté par l’océan, de l’autre par le bois du Loup Gris. Une presqu’île battue par les vents animée des contes naissant à l’ombre des arbres. En 1905, Elébotham Gueudespin – c’est du moins le nom qu’il se donne après avoir lu Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand – rencontre les gemmeurs* qui y vivent, s’y installe, bâtissant une maison sur la dune dominant le village. Cet être solitaire aux yeux vairons se révèle un sorcier puissant aux pouvoirs dépassant l’entendement. Il aura un fils qui lui-même aura un fils qui lui-même aura un fils, Audric, chercheur en histoire et narrateur – de l’histoire. Tous sont nés un 2 décembre. Tous ont les yeux vairons. Tous, à travers une existence retirée et singulière, semblent poursuivre à leur manière le message confus initié par Elébotham, ayant disséminé des signes difficiles à interpréter.

Elébotham croit en la complexité des choses ou, tout du moins, leur absence de binarité : le bien et le mal ne sont pas deux pôles étanches mais se nourrissent sans cesse l’un de l’autre. L’ombre et la lumière doivent trouver un équilibre. Comme dans les tableaux de Hieronymus Bosch – d’ailleurs évoqués –, l’enfer se mêle au paradis, un irréalisme agressif et fantastique contamine l’esprit de rationalité dominant chaque jour davantage le monde. L’aïeul chaman lègue à sa descendance quelques carnets consignant les plantes de la forêt, détaillant leurs vertus, une petite flûte étrangement confectionnée en bois du Dahomey, ses peaux de sorcier qui semblent imputrescibles, un écusson représentant un écureuil… rébus qui égare les héritiers de la légende Gueudespin.

Mais pour ne pas évoquer davantage la trame du récit – on s’en voudrait d’en gâcher l’intensité et le suspense –, tentons une interprétation. La nôtre. Avec toute sa fragilité, sa subjectivité, l’une des forces de ce roman étant d’offrir de nombreuses pistes, pas forcément convergentes. Et pour cela, comme la baïne entraîne irrépressiblement vers le large, d’un courant impérieux, le nageur téméraire, prenons le livre à l’envers.

À la fin, se trouve un rapport du Ministère de l’Intérieur, les autorités étant supposées avoir retrouvé le manuscrit d’Audric Gueudespin, le roman, donc, considéré comme un dangereux ouvrage de propagande destiné à poser les fondations d’une sédition d’un nouveau genre. Avec le plus grand sérieux adapté à sa fonction, l’enquêteur de classe 1, habilitation n°23-BH, analyse ce qu’il assimile à un récit de vie, relève les incohérences, pointe la vérité, démasque ce qu’il estime être de la fiction, multiplie les pièces à conviction d’un procès dont l’issue semble déjà sûre. Parmi les protagonistes de l’histoire, il inscrit même le poète Aloysius Bertrand, soulignant ses activités séditieuses. C’est lui, J.L., enquêteur de classe 1, habilitation n°23-BH, qui donne au livre le titre Dans les ombres sylvestres, d’après le nom d’une librairie apparaissant dans le récit. Là encore, nous userons de l’ellipse, même si l’appétit de commentaire nous taraude, pour ne pas dévoiler les tenants et les aboutissants. Disons simplement que, lecteur pris aux rets de l’histoire, on espère l’évocation de Santiago de Mike Resnick au détour d’un chapitre, en quelque sorte prémonitoire, on attend de ce récit qu’il soit ce que redoutent les autorités : un mythe fondateur. Un terreau d’indocilité. Et même si l’enquêteur de classe 1, habilitation n°23-BH porte les initiales de l’auteur, Jérôme Lafargue, on imagine qu’il a pris le masque, incarné ce double profil de Janus préconisé par Elébotham, écrivant cette geste fascinante tout en conseillant, sous oripeaux de rond-de-cuir, de la mettre au secret.

Dans les ombres sylvestres est un moment de littérature grandiose, empruntant sa sublime majesté à la forêt. Les phrases y bruissent, les chapitres s’enchaînent comme les saisons colorent diversement les rameaux, les personnages y vivent leur vie d’allégorie. C’est aussi une arme idéologique, pour qui veut bien la lire comme telle, mais je ne serai pas pythie, je vous laisse trouver votre chemin dans le bois du Loup Gris.


Dans les ombres sylvestres de Jérôme Lafargue, Quidam éditeur.
En librairie en septembre 2009.

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Notes :
Titre du billet : « La Sérénade », Gaspard de la nuit, Aloysius Bertrand
* « Gemmeur » : Ouvrier agricole (en général métayer, à l’époque que l’on évoque) dont l’activité consistait à inciser l’écorce des pins maritimes afin d’en recueillir la gemme (résine). Dans un appendice en fin d’ouvrage, Jérôme Lafargue précise : « Les gemmeurs étaient considérés, avec les cheminots, comme l’un des corps de métier les plus virulents et les plus activistes. »
Photo forêt © boreally.org

Photo vague © photo-trafic.com
© lien au rire sardonique

{Texte paru dans La Revue littéraire n°41.}

jeudi, août 27, 2009

En attendant Mauricette

Mauricette Beaussart a un secret. Ce secret ronge Mauricette Beaussart. Mais la rongeant, il s’enfle de mots, bégaie les souvenirs, colorie le quotidien noir cèdre ou jaune cahier, hoquette en bouffée d’angoisse, énigme les indices, déroule son chemin sonore, polyphrène. Mauricette Beaussart a 75 ans. Elle est née à Steenbecque, dans le Nord. Elle sera institutrice comme sa mère, amatrice de poésie, voyageuse, sédentaire, souvent perdue, toujours étrange. Elle porte un cabas vert en guise de sac à main. Vit chichement dans la maison héritée de ses grands-parents. Elle a deux proches amis, Christophe Moreel et Alfonsina Vandenbeulque. Elle vient de s’enfuir de la clinique arborée où l’on soigne sa santé mentale.

On ne découvre pas Mauricette Beaussart à l’occasion de la sortie de sa Patience puisqu’on lisait son blog , en 2006, Étoile point étoile, blog détruit – dans le livre et dans la « vraie vie » – puis recommencé – les archives semblant irrémédiablement inaccessibles – le 6 mai 2009 : « Je ne suis pas usurpatrice, mais j’ai des blancs à compléter sur la pointe des pieds au risque des crampes. Je ne suis pas tombée malgré la mise dans l’abyme de ma santé mentale. Je suis l’authentique Mauricette Beaussart revenue de la maison des remords. » Mauricette Beaussart a également publié dès 1991 en revues papier ou Internet ainsi que dans l’anthologie Cadavre grand m’a raconté (Le Corridor bleu, 2006). Liens tissés entre toile et papier, frontière floutée entre fiction et réalité, apparaît donc un personnage pas comme les autres, hétéronyme plus que protagoniste, dans la tradition – et l’amitié – des doubles foisonnants et picards d’Ivar Ch’vavar – grand ordonnateur de Cadavre grand m’a raconté, entre autres aventures éditoriales.

On ne découvre pas non plus Lucien Suel romancier à force de Patience, puisque son Mort d’un jardinier (La Table ronde, 2008), nous l’avait déjà révélé, brillamment, comme tel. Ce bas monde étant parfois bien fait, La Critique Elle-Même s’en était émue, filant la métaphore en rivages mondiaux, célébrant l’avènement en chant de Figaro, ici et là. Lucien Suel réalise donc, en Monsieur Jourdain de l’ambition, l’idéal de nombreux poètes : être reconnu dans l’épreuve de l’écriture romanesque. J’ajouterai que s’il y réussit, c’est justement parce qu’il ne l’a pas cherché, il ne veut pas séduire, il écrit. Il est lui. Simple, raffiné, généreux. S’il y réussit, c’est que pour lui, le roman n’est pas épreuve, étape ou tapette à Prix mais prolongement logique de son œuvre poétique – à découvrir absolument si, fasciné par les méandres lunaires de la petite fille septuagénaire, on veut comprendre la genèse de sa création.

On ne dévoilera pas le mystère de Mauricette Beaussart. Pour le découvrir, il faudra vous donner la possibilité de vivre une belle aventure esthétique et lire impatiemment les épisodes de sa Patience. Juste une précision lexicographique en pâture d’avant-première : « Patience » vient du latin « patientia » : « supporter, endurer » – ce que l’on tait. L’évolution lexicale voit apparaître son adjectif substantivé « patient », désignant notamment le malade par rapport au médecin. « Patience » peut également signifier « réussite », en jeu solitaire – cartes tirées ainsi en 1811 chez Stendhal, page 90 chez Madame Beaussart. On ajoutera simplement en guise de cerise d’épilogue que son phrasé rappelle les grands noms de l’Art Brut. Que le roman charrie cette langue dans toute sa précieuse rugosité tout en ménageant les effets requis par le genre. Qu’enfin, oui, c’est confirmé, elle est retrouvée Mauricette, plus en forme que jamais.


La Patience de Mauricette
Lucien Suel
La Table Ronde
En librairie le 3 septembre.

{Texte à paraître dans quelques jours dans La Revue littéraire n°41.}

mercredi, septembre 24, 2008

Trop peu, trop peu de temps

Ou trop de choses comprimées dans les laps, peut-être. Bref, vous l’aurez remarqué, je ne suis guère loquace, non par goût du silence, mais par obligation – les vases communicants one more time. Ça se passe bien et mieux encore pour Bastard Battle de Céline Minard. Du coup, ben je travaille beaucoup, et sur son livre, et sur Mademoiselle de Biche d’Emmanuel Tugny (dont vous pouvez entendre quelques extraits lus par Yann Linaar ici) et Rouge à lèvres sur le plongeoir d’une piscine municipale de Tarik Noui que je viens de recevoir de l’imprimerie aujourd’hui et qui est fort joli. Le temps ne suspendant pas son vol, je travaille en ce moment aussi (côté éditorial cette fois, et pas encore comm’ mais ça ne saurait tarder) sur Treize mille jours moins un de Didier da Silva, le prochain joyau – un vrai, un pur, un dur. Et sur le collectif Écrivains en séries : un guide des séries télé 1948 -2008 par une soixantaine d’écrivains, artistes, musiciens… sans parler de la magnifique couverture made in Danny Steve. On se doutait bien qu’on avait été ambitieux avec Emmanuel Rabu, initiateur et directeur du projet, mais là, on va quand même y passer un peu de temps – corrections, coordination, maquette, notes, index… Nous sommes plus qu’enthousiastes du résultat qu’on commence à entrapercevoir. Sortie après la digestion de la bûche crème au beurre et avant mon anniversaire dramatique puisque c’est le fameux âge du Christ – je m’excuse auprès de mon frère de n’avoir pas compati à cet événement lorsqu’il l’a subi, ah la jeunesse insouciante. Bref, I’ll be back soon !

lundi, août 25, 2008

Valérie par Valérie par Valérie

Je m’appelle Valérie. Dans ma position, il suffit d’avoir un prénom. Je m’appelle Valérie et j’ai été une éphémère héroïne de téléréalité. Ma mission était de séduire un gentleman célibataire, devant caméras. Je publie un livre à la rentrée – je connaissais le rythme des collections de mode et des saisons de séries télé, plus jeune, celui des rentrées scolaires, pas celui des « rentrées littéraires » – enfin, plus exactement La Rédaction a été mon nègre, comme on dit. Ou encore, La Rédaction s’est travestie, elle a volé ma voix, ma nuance de décoloration, fréquenté ma manucure… mais toujours on remarquera les épaules très carrées, la pilosité épilée, le timbre grave sous les énoncés légers. Il n’y a qu’à regarder la photo de couverture : visage masculin, plastique de realdoll, j’étais faite pour être habitée.
La Rédaction a donc joué les incubes.
« La Rédaction n’est pas une société secrète.
La Rédaction agit selon ses méthodes. Elle surveille les productions langagières ; elle teste, vérifie, démonte tous les mécanismes discursifs ou narratifs.
La Rédaction évite l’écriture.
L’activité déclarée de La Rédaction consiste en ce qu’elle rédige. »
Voici sa définition par l’un de ses agents, le plus visible, Christophe Hanna (auteur des Petits Poëmes en Prose chez Al Dante en 1998). Définition qui rejoint peu ou prou la position de Delphine, dans le livre : « … la plupart de nos fictions ridiculisent nos expériences, le cinéma à histoire et les romans l’exaspèrent et (…) elle [Delphine] préfère le genre assertif direct (moral par exemple… » La Rédaction est donc une agence comme de style ou de publicité, une agence de rédaction, à votre service – du moment que vous constituez un terrain d’expérimentation intéressant. La Rédaction s’est lovée dans ma silhouette pour écrire ce livre, et voilà que Laure Limongi fait de même pour écrire un article sur ce même livre, mimant les procédures de La Rédaction… J’ai l’impression qu’on réalise des poupées russes avec mon propre corps et mon propre visage. Certaines vies sont des destins peuplés de signes étranges. Par exemple, il m’aura fallu presque trois exemplaires de Valérie par Valérie pour écrire cette courte présentation : le premier que m’a envoyé Anne-Laure, je l’ai perdu mystérieusement le jour même dans un bar du VIIIe arrondissement. C’est la première fois que je perds un livre. (Cela ne veut pas dire que je transporte peu souvent des livres dans mon sac, au contraire.) L’ambiance était étrange avec tous ces cols blancs – aurait-on dit dans les années 80, à présent, il s’agit de jeans chic – à moitié saouls qui me mataient depuis le bar, la barmade me promettant de me révéler le nom de mes admirateurs à ma prochaine commande. Bref, j’ai exhibé Valérie à mes amis et quand j’ai quitté le bar – sans connaître, sciemment, l’identité de ces fans –, elle avait disparue… J’ai envoyé un coursier à Anne-Laure le lendemain pour en récupérer un autre exemplaire – j’avais strictement la même pose, en couverture, avec ce gloss rose marquant les plis de mes lèvres. Et j’attends l’exemplaire que La Rédaction doit me dédicacer. Soit 60 euros en tout – si on se réfère au prix public de vente T.V.A. comprise, ce qui doit donner dans les 3, 50 euros de prix de revient par exemplaire pour l’éditeur, sans compter les frais de diffusion et surtout, les frais avancés par La Rédaction décrits dans le livre, notamment : paiement en espèces de modèles photos –, j’espère que ça vaudra le coup. J’ai promis à Anne-Laure de donner le deuxième exemplaire reçu à Claro (je fais bien attention de ne pas l’abîmer, de ne pas marquer le dos en ouvrant les pages, de ne pas laisser de traces de doigts sur le vernis brillant). On arrive à 40 euros l’article, ce qui est moins dispendieux.
Autre élément mystérieux, j’ai commencé à écrire sur Valérie à la campagne, pendant un long week end, entre une fête de famille (celle de mon ami) et un concours de pêche organisé par la commune pour le 14 juillet pendant lequel j’ai réussi à tirer de l’eau un petit Boer – je ne participais pas directement au concours, faute d’expérience et de matériel, je soulageais momentanément les bras du père de mon ami qui avait oublié le support destiné à maintenir la canne à pêche, lorsque le petit Boer a mordu à l’hameçon. J’avais l’impression d’être encore dans l’univers de Valérie, collée maladroitement dans le paysage, avec ma robe citadine et mes talons qui s’enfonçaient dans la boue alors que tout le monde était, plus adéquatement, en vieux jeans et vêtements kaki. À mon retour à Paris, le disque dur de mon ordinateur a grillé avant que j’ai eu le temps de faire la moindre sauvegarde et j’ai perdu toutes mes notes. Cet article coûtera donc le double du temps habituel, ce qui équivaut à l’exemplaire perdu. Cette coïncidence me rappelle une phrase du livre, après une description de dessins égyptiens : « … je me mets à rêver que notre langage soit structuré par une certaine géométrie prédictionnelle, que nos langues, dès le départ, soient faites pour désigner aux autres les événements à venir qui intéressent chacun d’eux en privé, comme l’oiseau raide sur le papyrus me montrerait avec une certitude immédiate l’oiseau inconnu. » Architecture et plasticité, une plasticité qui me fait penser à une littéralité (post Francis Ponge, post Jean-Marie Gleize, mutatis mutandis, of course) susceptible de créer une communauté intersubjective. Mais aussi malléabilité des signes et notion de ressemblance, qui est un des éléments clefs du livre : « Lorsque vous écrivez un livre, c’est, au fond, dans l’espoir qu’il fasse de vos lecteurs des individus qui vous ressemblent. »

Celui-ci se présente moins comme un journal de personnage médiatique (j’évoque Miette de Loana) que comme un livre théorique composé de huit chapitres dessinant une cosmogonie propre à définir une humanité : « changer d’opinion », « comment mes proches parlent de moi au futur », « les images dans lesquelles je suis bien », « quand je suis trahie par mes goûts », « les périodes de mon vécu », « ce qui est classe », « quand je fais du sexe, qu’est-ce que je fais au juste ? », « est-ce dans nos natures de finir par accepter ? », bref, la vie, l’amour, la mort, comme qui dirait, représentés sur mon petit théâtre personnel, avec proches et passants. Un étrange système de name dropping où défilent des inconnus – pour vous, lecteurs, mais des gens qui sont des points sur la chronologie de ma vie – qui donnent leur avis, des instantanés de moi.

Il faudrait un autre livre pour parler de ce livre. Car les affirmations qui y apparaissent y sont constamment contredites par les personnages qui y fourmillent. Car sous le maquillage jet set de Valérie se développe une pensée esthétique, morale, métaphysique complexe. Et que j’ai un cours de body sculpt à 16 heures. Mais ce qu’on pourrait déjà en dire, c’est qu’il détruit le « je » et recrée un « je ». Puisque le « je » du livre est à la fois le mien et celui d’un (Christophe Hanna dont je reconnais les traits à certains indices) ou de plusieurs agents de La Rédaction. C’est pourquoi je suis en mesure de dire que l’assertion : « Je suis un écrivain, je ne tends pas de traquenards » est fausse. Si on croit à une phrase comme « je vous dois la vérité en littérature et je vous la dirai » (de Denis Roche, qui y répond d’ailleurs, si mes souvenirs sont bons, « tu parles ! »), Valérie est un vaste traquenard dans la mesure où le « je » qui s’y exprime est un « je-mosaïque » composé, virussé. Il s’agit à la fois, dans la vie du personnage, de « changer d’apparence pour rester relativement anonyme en brouillant les souvenirs qu’on pourrait garder [de moi] », comme le dit l’une de mes amies, et dans celle du lecteur, d’annihiler la notion d’unicité du moi. De même que dans les chapitres « les images dans lesquelles je suis bien » ou « changer d’opinion » nous sommes face à une variation permanente d’images censées définir positivement la personne, une fluctuation de goûts et d’avis selon les fréquentations, mon « je » n’a pas de traits ou, plus exactement, ses traits changent sans cesse en morphing accéléré. On regarde à nouveau l’image de couverture, à la fois très explicite (buste de nu cachant ses seins) et de trois quarts dos, mon visage qui se retourne paraissant presque dessiné, tant on m’a maquillée, mon regard baissé étant caché. Une peau à projections.

À ce titre, une saynette est significative, comme le sont toutes les saynettes du livre : un théâtre concret qui révèle autre chose à travers un processus d’analyse quasi chimique – non métaphorique. « … rue des Abbesses. Il y a toujours un groupe de jeunes Noirs qui procèdent au même type de commerce touristique. L’un d’eux t’aborde et te passe un bout de fil autour de l’index pendant qu’il te demande d’où tu viens et ce que tu fais (en plusieurs langues, environ quatre). Si tu réponds, assez de temps s’écoule pour qu’il noue le fil et te réclame 2 euros en justifiant que ce nœud qu’il t’a fait en trois secondes est en réalité un porte-bonheur. (…) La situation est telle que tu trouves suffisamment de raisons pour payer. (…) On ne peut pas faire avec cela un calcul de pertes et profits. On a juste pu, mentalement et d’une manière quasi automatique, fabriquer des raisons. » Ici aussi, on est pris au fil, même si celui-ci ne permet pas de retrouver son chemin (j’aurais dû dire « ses chemins », et tous bifurquent) et nous emmène ailleurs.

Par exemple, du côté de la « théorie du beau comme trace de gestes moralement significatifs » : « Toute production résulte d’actions déterminées dans leur forme même par les routines de la vie pratique, la vie morale. Exemple du dessin ou d’une interprétation pianistique : l’image picturale ou sonore est immédiatement lisible comme trace d’une gestuelle liée à une discipline. Cependant, aucune discipline n’a jamais isolé les gestes qu’elle enseigne de ceux de la vie pratique, il y a toujours contagion ou déformation des gestes disciplinaires par des gestes habituels (le danseur et sa manière de marcher). Tout geste artistique peut être lu comme une sorte de sublimation d’actes pratiques, ou comme une forme neutralisante dans laquelle les formes gestuelles de la vie pratique se retrouveraient en tant que résidus toujours sensibles. Exemple du pianiste et pédagogue Alfred Cortot critiquant le jeu de Clara Haskil : “ Tu joues comme une ménagère ”. »

La Rédaction étudie les réflexes de la rédaction. Et décompose les genres. Je peux donc dire que vous apprendrez à la fois beaucoup sur moi, dans ce livre, et bien peu. Mais sans doute la surprise de voir vos habitudes de lecture déjouées fera que vous ne lirez plus vraiment comme « une ménagère » ou « une banquière » ou « un professeur » ou « un pompier »… Je ne sais pas si je dois remercier La Rédaction ou pas. Je suis partagée entre deux sentiments. D’une part, je ne me reconnais pas dans ce livre, malgré les nombreuses anecdotes réelles. Comme je l’ai dit, « on » y dit souvent « je » à ma place et ça contamine même rougelarsenrose. Mais d’autre part, j’accède à un statut inédit dont n’oseraient pas rêver les plus grandes héroïnes : objet-outil littéraire, corps polymorphe habité des vies de tous les personnages et de tous les lecteurs. C’est mégalo et, finalement, ça me ressemble bien.

Article à paraître dans La Revue Littéraire, sortie 16 septembre.

Valérie par Valérie, La Rédaction, Al Dante collection Réalités non couvertes, 292 pages, 20 euros.
Lire un entretien sur Valérie par Valérie : ici.

{Ajout du jeudi 4 septembre : magnifique article d'Éric Loret sur Valérie par Valérie dans Libération.}
{Ajout du vendredi 5 septembre : & Nathalie Quintane sur Sitaudis.}

vendredi, août 22, 2008

Lacrimosa

Lacrimosa est un livre en ré mineur1. Un livre de deuil dont le titre emprunte au requiem, comme un repentir : « J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai écrit parce que je ne sais pas composer de musique. Un concerto aurait été moins impudique, plus élégant. Un requiem aurait été de circonstance, et les paroles seraient venues du fin fond du Moyen Âge, mystérieuses et anonymes. » (p. 215) Mais puisque les portées sont abstruses, puisque c’est à travers l’écriture que l’écrivain accorde les bassons et les cuivres, il reste la prosopopée, ressort ancien mais néanmoins efficace pour faire parler les absents et les morts.

La trame est simple : une jeune femme se suicide, laissant derrière elle un amant écrivain, un autre skipper et des parents. Sans compter un travail débilitant. L’écriture complique, bien entendu, cette trame. L’écrivain raconte l’année qui a précédé ce suicide, l’année pendant laquelle la jeune femme et lui ont vécu une histoire d’amour, à travers un roman épistolaire à deux voix : les lettres de l’écrivain adressées à sa « chère Charlotte », qu’il vouvoie (on y retrouve le fameux « vous » Jauffret) et les lettres de la défunte commençant toutes par « mon pauvre amour », généralement du registre de la protestation véhémente, signalant sans cesse l’imposture du procédé : « Tu crois que c’est facile ici de lire les lettres des hurluberlus qui écrivent aux filles qui ont balancé leur vie par-dessus les moulins comme un jeans parti en quenouille, histoire de se faire offrir une belle robe sur mesure en pin des landes ? (…) Tu ne veux pas mon email par la même occasion ? Un truc du genre, neantcharlotte@lamortsilecœurvousendit ? » (p. 28)
L’un reconstruit de façon souvent contradictoire – troublant l’illusion de vérité du récit – une histoire et un personnage, l’autre refuse violemment de se laisser enfermer dans ce statut de personnage, s’indignant sans cesse de la vanité de l’écriture. La tension entre les deux voix, entre les deux états (la vie, la mort) crée un espace dramatique qui place l’écrivain au purgatoire des accusés. Accusé d’impuissance et d’orgueil : « Toi et les tiens vous êtes des charognards. Vous vous nourrissez de cadavres et de souvenirs. Vous êtes des dieux ratés, les bibliothèques sont des charniers. Aucun personnage n’a jamais ressuscité. Dostoïevski, Joyce, Kafka, et toute cette clique t’a dévergondé, sont des malapris, des jean-foutre, des fripons, des coquins, des paltoquets ! Ils ont expulsé leur époque par les voies naturelles pour en barbouiller toutes ces feuilles de papier aux traînées noires et tristes comme des canaux où les mots flottent ventre à l’air comme des poissons d’eau douce bouillis par la canicule. » (p. 113) Le fossé se creuse ainsi entre la vie et la fiction, l’écrivain prenant les oripeaux du démiurge à la petite semaine qui n’a plus que ses yeux pour pleurer et son logiciel pour coucher des histoires dérisoires.

« And on this day
Full of tears
When from the ashes
There arise
Guilty man, to be judged
Lord
Have mercy upon him
Gentle lord Jesus
Grant them rest » 2

L’incipit est loufoque. De l’« écriture massacrante » qu’on lui connaît bien. Il décrit un suicide d’une Charlotte – alors que la suite du livre racontera un autre suicide d’une autre Charlotte – en autocaricature du style Jauffret : des parents hystériques surexcités de la cinquantaine, une sœur du nom de Jérémia au cerveau creux – et qui a nommé son enfant, déjà gravement dépressif, Pindo –, un médecin charlatan, zoophile et cleptomane, une tentative absurde de remonter le temps, le tout se passant dans la Marseille natale de Jauffret. C’est-à-dire, vainement solaire. Mais c’est un faux départ et une autre Charlotte se dessine qui, si on sait qu’elle ne fait pas davantage partie de la réalité (« Et de quel droit me donnes-tu un nom de gâteau ? Ce n’étais pas assez qu’à ma naissance mes parents m’aient bâtée d’un nom de bête de somme ? » p. 27), s’inscrit dans un univers plus vraisemblable. Les effets de réel sont nombreux : identification de l’écrivain (auteur d’Univers, univers), description de son appartement véritable (la situation, le canapé blanc qu’on reconnaît sur des vidéos de lecture), situation familiale, dates du Salon du Livre de Paris… De surcroît, on peut lire dans un entretien donné au Monde le 23 mars 2007 une réponse de Régis Jauffret : « Écrire, c’est peut-être aujourd’hui rendre hommage à tous ceux que la société, l’entreprise broie et a broyés. Je suis venu aujourd’hui pour rendre hommage à une amie qui s’est pendue hier et qui a été broyée par l’entreprise, la société dans laquelle nous vivons. » Il semblerait donc bien que Lacrimosa ressorte du genre autofiction, intriquant avec virtuosité fiction et réalité, ne cessant de porter le soupçon sur la véracité des situations et des souvenirs. Un texte intime et pudique qui prend le risque de la douleur. Un geste d’amour et d’irrévérence.

« We keep on burying our dead
We keep on planting their bones in the ground
But they won’t grow
The sun doesn’t help
The rain doesn’t help » 3

Un geste qui s’inscrit dans une tradition littéraire, comme on l’a suggéré, comme le révèle le livre lui-même : « Tu ne seras pas le premier, Hugo vendait sa fille. Adèle (sic) s’est noyée, Charlotte s’est pendue. Elle a fini dans un poème, je finis dans un roman. Elle est passée à la postérité, et moi plus modestement par ton entremise, je passerai peut-être à la télévision. Car il faudra bien que tu t’expliques, que tu fasses des aveux. Tu diras que je suis une fiction, une femme sortie tout habillée de ton imagination. On fera semblant de te croire… » (p. 214) Car à travers ce double mouvement permanent de résurrection et d’éreintement de l’entreprise par la voix même de celle que le livre doit fugacement ramener à la vie, malgré les charges d’ironie et d’autodénigrement du pouvoir de l’écriture, ce livre est croyant. À la mort de Charlotte, l’écrivain – du livre – demande de prier, par tous les moyens, à tous, partout, lui qui ne croit pas. Son livre, quelle que soit l’insignifiance de l’entreprise 4, fait vivre une Charlotte de papier donnée en pâture aux lecteurs qui en feront chacun leur Charlotte pour lui chuchoter un Lacrimosa5 aérien en berçant leurs propres morts. Cela fait partie, après tout, des fonctions de la littérature : catharsis, identification, sublimation. Et du noir de la salle Roland Topor du Théâtre du Rond-Point en décembre prochain, avec Régis Jauffret sur scène6 en Orphée volubile qui resterait au seuil, les spectateurs pourront constater que le théâtre est bien le lieu où l’on fait parler les morts.

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1-La référence à la musique est constante chez Régis Jauffret qui parle d’« oreille absolue » pour désigner la justesse d’une phrase et énonce dans un entretien : « l’écriture n’est pas très éloignée de la musique. Je suis comme un violoniste : je joue, on m'enregistre, on me repasse la bande, et je sais que je n'ai pas fait de fausses notes. »

2- « Lacrimosa » des Melvins, tirée de l’album Stag, Atlatic, 1996.

3- Extrait de « Lacrimosa » de Regina Spektor, tirée de l’album Mary Ann Meets The Gravediggers And Other Short Stories, Sire Records, 2006.

4- « Un écrivain doit accepter de sombrer dans le ridicule, autrement il ne serait même pas un humain. » (p. 216)

5- « Lacrimosa dies illa,
Qua resurget ex favilla
Judicandus homo reus
Huis ergo parce, Deus.»

6-Spectacle donné au Rond-Point des Champs Elysées du 5 au 30 décembre 2008 d’après Lacrimosa de Régis Jauffret, lu et interprété par l’auteur sous le regard d’Anne Bourgeois.




Lacrimosa de Régis Jauffret, Gallimard, 224 pages, 16,50 euros, à paraître le 25 août.
Texte à paraître dans La Revue Littéraire, aux Éditions Léo Scheer, chroniquant, entre autres, "la rentrée littéraire", en librairie le 15 septembre.