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dimanche, janvier 18, 2009

Albert Angelo

Loué soit Quidam éditeur ! J’espère que je l’ai déjà écrit ici, oui oui, ça y est, je m’en souviens, c’était à l’occasion de la sortie de L’Ami Butler de Jérôme Lafargue. Je voulais également parler de Rome, regards de Rolf Dieter Brinkmann et de Désirée de Marie Frering mais l’algie est passée par là, les journées sont trop courtes, les nuits, je ne vous raconte même pas, et puis…

Bref, j’espère un jour.
En attendant, puisque je me suis levée tôt et que j’ai séché un cours de CAF (oh la vilaine ! ), je vais vous parler d’Albert Angelo (s’il vous plaît, prononcez Albert Àndgelo, avec l’accent tonique au bon endroit, ça me fera plaisir, et cela rend le nom tellement ironique, ainsi…) de B.S. Johnson dont Quidam a déjà publié trois autres traductions :
R.A.S. Infirmière-Chef, une comédie gériatrique, 2003 (première publication en Angleterre : House Mother Normal, 1971) ;
Christie Malry règle ses comptes, 2004 (Christie Malry's Own Double-Entry, 1973, l’année du suicide de l’auteur) ;
Chalut, 2007 (Trawl, 1966 ) ;
le tout magnifiquement traduit de l’anglais par Françoise Marel (clap ! clap ! clap !) ;
et que je vais me hâter d’acquérir au grand dam de mon banquier sans attendre sagement le 2 février.

Quand on tape « B.S. Johnson » dans un moteur de recherche, on tombe immédiatement sur de l’ « english experimental novelist, poet, literary critic and film-maker » et autres présentations du même tonneau, bref, un peu de tout mais toujours « ex-pé-ri-men-tal ». Ce qui l’a sans doute soigneusement confiné à la littérature-prise-de-tête et les choses pas commerciales, les voiles, pauvre homme, malgré son succès critique indéniable.
Pourtant, le lecteur lambda (c’est-à-dire pas un {là, je me permets quelques lignes d'autocensure et j'évite de jouer ma vipère pour ne pas me faire égorger au cutter rouillé par mon attachée de presse}) qui a la chance d’ouvrir les pages d’Albert Angelo et de se plonger dans son univers à la fois sombre et électrisant serait bien en peine de sortir un qualificatif du genre « expérimental ». Ben voui, la belle affaire, pendant quelques pages, deux colonnes séparent le discours du héros-prof à ses élèves de ses pensées profondes. Vous voyez une éprouvette là-dedans, vous ? Cela ne semble-t-il pas, justement, traduire avec une grande simplicité formelle cette duplicité sociale ressentie par chacun au quotidien ? Un peu plus loin, la reproduction d’une carte de voyante. Mazette, c’est pas Laurence Sterne qui va se retourner dans sa tombe. Un peu plus loin encore, deux trous, dans la page, permettent de découvrir « le future de la fiction ». C’est pas gentil, ça, de donner au lecteur un peu d’avance ? De rendre le suspens un peu plus piquant ? Et dès l’orée, le plan, clairement annoncé, du livre : « prologue », « exposition », « développement », « désintégration », « coda ». On ne peut plus limpide, non ? Ah oui, d’accord, « désintégration » est très « méta » et parle du processus d’écriture et de mise à distance du biographique par la fiction… Personnellement, je trouve ça nettement moins « expérimental » comme expérience de lecture que la première merdasse dénichée par désespoir à 7 heures du mat’ (ou à 19 heures, juste après un Xanax) dans un Relais H avant un trajet de 5 heures, Ken plaquant Barbie qui, malheureuse, fait le point sur sa vie au passé simple (avec un usage plutôt douteux du subjonctif, m'enfin, passons) ce qui lui permet, un jour de printemps et après avoir enterré son père de rencontrer Blaine (Blaine ! pas le poète éponyme, hélas).

Bref, vous l’aurez compris, pour moi, B.S. Johnson est un grand écrivain de romans tout court. Pas un grand écrivain de romans expérimentaux.

« —La page est un espace sur lequel je dois pouvoir déposer les signes qui, d’après moi, transmettent le plus justement possible ce que j’ai à transmettre : j’utilise donc, dans les limites du budget de mon éditeur et de la patience de mon imprimeur, des techniques typographiques qui transgressent les limites contraignantes du roman conventionnel. Rejeter de telles techniques en les traitant d’artifices, ou refuser de les prendre au sérieux, c’est laisser passer l’essentiel. » (Albert Angelo, p. 180)



Albert est architecte. Mais en fait, il ne vend aucun de ses plans. Et d’ailleurs, il les rêve plus qu’il ne les exécute, ses grands projets architecturaux. Au quotidien, histoire de payer son loyer et les bières qu’il descend en cohortes avec son meilleur pote d’infortune (les deux ont été cocufiés/plaqués et sont inconsolables), il est professeur vacataire. Dans des collèges « difficiles ». Donc (Oliv’ et JB, lisez ce livre), il distribue des beignes entre deux exposés de géologie. Et il bande devant les fesses rebondies des filles de 3e à qui il prête tous les vices. Il envie presque ces « sauvageons » (ce n’est pas une citation de l’auteur, vous l’aurez compris) pour leur liberté inaliénable, leur absence de crainte face à toute forme d’autorité, professorale ou policière. Bien évidemment, au-delà de cette trame, ce qui importe, ce qui fait le sel et la terre de ce récit, c’est la plume de B.S. Johnson, acide et jubilatoire, passionnée et désabusée, n’hésitant même pas à offrir au lecteur une blague obscène en bonus track…

Je ne puis donc que vous conseiller impérieusement de toute la force de ma persuasion de vous ruer dans votre librairie bien-aimée et de lire fissa Albert Angelo.

Lekti-Lecriture.com a mis également en ligne un article très intéressant sur Chalut.
Et si vous lisez l’anglais sans douleur, vous pouvez également vous procurer ceci, dont j’ai emprunté l’illustration : Like A Fiery Elephant : The Story Of B. S. Johnson de Jonathan Coe (pas de réclamations, je précise que je n'ai pas goûté et approuvé ce dernier titre ; si certains connaissent, n'hésitez pas à m'en parler, j'ai toujours la flemme de lire en anglais, même pas ashamed...)

>> Ajout du 21 janvier :
Hourra ! La bio de B.S. Johnson par Jonathan Coe va être publiée, toujours par Quidam fin 2009/début 2010.
Et en octobre ou novembre – chez Quidam, toujours – vont paraître Les Malchanceux de B.S. Johnson, « le livre-boîte dont les 27 sections ou chapitres peuvent être battus comme des cartes et être lu(e)s selon l'ordre imposé par le hasard, le seul impératif restant de lire la section "Début" au début et la section "Fin" à la fin » m'explique l'éditeur, Pascal Arnaud.
C’est drôle, Emmanuel Rabu me rappelait hier qu’il m’avait parlé de ce livre, ainsi que de Albert Angelo il y a plusieurs années, enfin, pas précisement : il avait lu un article dessus et avait évoqué un livre troué et un livre sous forme de cartes combinatoires. En épluchant ses archives rougéennes, nous n’avions pas réussi à remettre la main dessus et donc à identifier l’auteur et les œuvres… Mieux vaut tard !

dimanche, septembre 07, 2008

Conte de F

{... J'avais commencé à évoquer Conte de F—— de Thomas Braichet il y a quelques mois, voici un texte un peu plus complet à lire dans le prochain CCP qui devrait vraisemblablement paraître aux alentours du Salon des Revues, en octobre.}

Conte de F——
, à mi-chemin entre le bleu du ciel et le cri des rats dans un mur creux, invente une forme à la fois expérimentale et sensible. Une forme hybride, livreaudio ou audiolivre1 . Une poésie terriblement ancrée dans le réel et assumant l’émotion, réinvestissant l’héritage formel des avant-gardes, le détournant, le virussant et l’incarnant, « saturant les possibilités ». Un style jouant de tous les supports, avec agilité, humour cruel. Le conte en est bien un, tiraillé de la terre aux étoiles, de la barre de céréales à la contemplation, un pli dans l’espace-temps, arrêt sur image, note tenue. Des instantanés de la vie de Phil – celui dont le nom glisse sur le fil du récit et sur la grille d’accord, un peu Fogg aussi, tournant dans la cage de sa « mer-de-monde » – au quotidien gluant, résolument azur, aqueux, souvent noir « de monde et d’objets du monde (…) d’une harmonie surhumaine ». Les jours s’égrènent et tout finit en chanson, sur un happy end en forme de mire. « Il vécut longtemps et. »
Le disque ? Une piste par fragment. Musique, lecture, texture sonore. Le montage opère une nouvelle grammaire du récit, un autre rythme se superposant à l’écrit. Cela ne coïncide pas vraiment et, par conséquent, cela échappe, polysémise, glisse aux frontières se foutant bien de leur gueule et de celle des genres. C’est bien fait puisque cela créée un « bâtard »2 « verbi-voco-visuel » inédit. Une œuvre dont Thomas Braichet est l’ouvrier autant que le créateur, se coltinant le faire et les outils, manifestant une conscience suraiguë de la forme. Dans un livreaudio ou un audiolivre de Thomas Braichet, tout est pensé : la typographie est créée pour l’occasion, la mise en page recherchée et signifiante, le montage son/texte calculé au millième de centimètre et de seconde, la syntaxe modulée pour en révéler les nuances musicales piannissimo, piano, mezzo forte, forte, jusqu’au grammage du papier et sa main, j’en suis sûre, et les petits oiseaux en « V » du quatrième de couverture qui annoncent d’autres cieux de printemps éternel.

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1. Tout comme son premier opus, On va pas sortir comme ça, on va pas rentrer, POL, 2004.
2. « N’étant pas de race pure », dit Robert, citant aussi l’écriture « bâtarde » intermédiaire entre la ronde et l'anglaise. « Bat’art » est le pseudonyme de Thomas Braichet sur Myspace.


Conte de F—— de Thomas Braichet, POL, octobre 2007, livre 80 pages + disque 26 pistes.

lundi, août 25, 2008

Valérie par Valérie par Valérie

Je m’appelle Valérie. Dans ma position, il suffit d’avoir un prénom. Je m’appelle Valérie et j’ai été une éphémère héroïne de téléréalité. Ma mission était de séduire un gentleman célibataire, devant caméras. Je publie un livre à la rentrée – je connaissais le rythme des collections de mode et des saisons de séries télé, plus jeune, celui des rentrées scolaires, pas celui des « rentrées littéraires » – enfin, plus exactement La Rédaction a été mon nègre, comme on dit. Ou encore, La Rédaction s’est travestie, elle a volé ma voix, ma nuance de décoloration, fréquenté ma manucure… mais toujours on remarquera les épaules très carrées, la pilosité épilée, le timbre grave sous les énoncés légers. Il n’y a qu’à regarder la photo de couverture : visage masculin, plastique de realdoll, j’étais faite pour être habitée.
La Rédaction a donc joué les incubes.
« La Rédaction n’est pas une société secrète.
La Rédaction agit selon ses méthodes. Elle surveille les productions langagières ; elle teste, vérifie, démonte tous les mécanismes discursifs ou narratifs.
La Rédaction évite l’écriture.
L’activité déclarée de La Rédaction consiste en ce qu’elle rédige. »
Voici sa définition par l’un de ses agents, le plus visible, Christophe Hanna (auteur des Petits Poëmes en Prose chez Al Dante en 1998). Définition qui rejoint peu ou prou la position de Delphine, dans le livre : « … la plupart de nos fictions ridiculisent nos expériences, le cinéma à histoire et les romans l’exaspèrent et (…) elle [Delphine] préfère le genre assertif direct (moral par exemple… » La Rédaction est donc une agence comme de style ou de publicité, une agence de rédaction, à votre service – du moment que vous constituez un terrain d’expérimentation intéressant. La Rédaction s’est lovée dans ma silhouette pour écrire ce livre, et voilà que Laure Limongi fait de même pour écrire un article sur ce même livre, mimant les procédures de La Rédaction… J’ai l’impression qu’on réalise des poupées russes avec mon propre corps et mon propre visage. Certaines vies sont des destins peuplés de signes étranges. Par exemple, il m’aura fallu presque trois exemplaires de Valérie par Valérie pour écrire cette courte présentation : le premier que m’a envoyé Anne-Laure, je l’ai perdu mystérieusement le jour même dans un bar du VIIIe arrondissement. C’est la première fois que je perds un livre. (Cela ne veut pas dire que je transporte peu souvent des livres dans mon sac, au contraire.) L’ambiance était étrange avec tous ces cols blancs – aurait-on dit dans les années 80, à présent, il s’agit de jeans chic – à moitié saouls qui me mataient depuis le bar, la barmade me promettant de me révéler le nom de mes admirateurs à ma prochaine commande. Bref, j’ai exhibé Valérie à mes amis et quand j’ai quitté le bar – sans connaître, sciemment, l’identité de ces fans –, elle avait disparue… J’ai envoyé un coursier à Anne-Laure le lendemain pour en récupérer un autre exemplaire – j’avais strictement la même pose, en couverture, avec ce gloss rose marquant les plis de mes lèvres. Et j’attends l’exemplaire que La Rédaction doit me dédicacer. Soit 60 euros en tout – si on se réfère au prix public de vente T.V.A. comprise, ce qui doit donner dans les 3, 50 euros de prix de revient par exemplaire pour l’éditeur, sans compter les frais de diffusion et surtout, les frais avancés par La Rédaction décrits dans le livre, notamment : paiement en espèces de modèles photos –, j’espère que ça vaudra le coup. J’ai promis à Anne-Laure de donner le deuxième exemplaire reçu à Claro (je fais bien attention de ne pas l’abîmer, de ne pas marquer le dos en ouvrant les pages, de ne pas laisser de traces de doigts sur le vernis brillant). On arrive à 40 euros l’article, ce qui est moins dispendieux.
Autre élément mystérieux, j’ai commencé à écrire sur Valérie à la campagne, pendant un long week end, entre une fête de famille (celle de mon ami) et un concours de pêche organisé par la commune pour le 14 juillet pendant lequel j’ai réussi à tirer de l’eau un petit Boer – je ne participais pas directement au concours, faute d’expérience et de matériel, je soulageais momentanément les bras du père de mon ami qui avait oublié le support destiné à maintenir la canne à pêche, lorsque le petit Boer a mordu à l’hameçon. J’avais l’impression d’être encore dans l’univers de Valérie, collée maladroitement dans le paysage, avec ma robe citadine et mes talons qui s’enfonçaient dans la boue alors que tout le monde était, plus adéquatement, en vieux jeans et vêtements kaki. À mon retour à Paris, le disque dur de mon ordinateur a grillé avant que j’ai eu le temps de faire la moindre sauvegarde et j’ai perdu toutes mes notes. Cet article coûtera donc le double du temps habituel, ce qui équivaut à l’exemplaire perdu. Cette coïncidence me rappelle une phrase du livre, après une description de dessins égyptiens : « … je me mets à rêver que notre langage soit structuré par une certaine géométrie prédictionnelle, que nos langues, dès le départ, soient faites pour désigner aux autres les événements à venir qui intéressent chacun d’eux en privé, comme l’oiseau raide sur le papyrus me montrerait avec une certitude immédiate l’oiseau inconnu. » Architecture et plasticité, une plasticité qui me fait penser à une littéralité (post Francis Ponge, post Jean-Marie Gleize, mutatis mutandis, of course) susceptible de créer une communauté intersubjective. Mais aussi malléabilité des signes et notion de ressemblance, qui est un des éléments clefs du livre : « Lorsque vous écrivez un livre, c’est, au fond, dans l’espoir qu’il fasse de vos lecteurs des individus qui vous ressemblent. »

Celui-ci se présente moins comme un journal de personnage médiatique (j’évoque Miette de Loana) que comme un livre théorique composé de huit chapitres dessinant une cosmogonie propre à définir une humanité : « changer d’opinion », « comment mes proches parlent de moi au futur », « les images dans lesquelles je suis bien », « quand je suis trahie par mes goûts », « les périodes de mon vécu », « ce qui est classe », « quand je fais du sexe, qu’est-ce que je fais au juste ? », « est-ce dans nos natures de finir par accepter ? », bref, la vie, l’amour, la mort, comme qui dirait, représentés sur mon petit théâtre personnel, avec proches et passants. Un étrange système de name dropping où défilent des inconnus – pour vous, lecteurs, mais des gens qui sont des points sur la chronologie de ma vie – qui donnent leur avis, des instantanés de moi.

Il faudrait un autre livre pour parler de ce livre. Car les affirmations qui y apparaissent y sont constamment contredites par les personnages qui y fourmillent. Car sous le maquillage jet set de Valérie se développe une pensée esthétique, morale, métaphysique complexe. Et que j’ai un cours de body sculpt à 16 heures. Mais ce qu’on pourrait déjà en dire, c’est qu’il détruit le « je » et recrée un « je ». Puisque le « je » du livre est à la fois le mien et celui d’un (Christophe Hanna dont je reconnais les traits à certains indices) ou de plusieurs agents de La Rédaction. C’est pourquoi je suis en mesure de dire que l’assertion : « Je suis un écrivain, je ne tends pas de traquenards » est fausse. Si on croit à une phrase comme « je vous dois la vérité en littérature et je vous la dirai » (de Denis Roche, qui y répond d’ailleurs, si mes souvenirs sont bons, « tu parles ! »), Valérie est un vaste traquenard dans la mesure où le « je » qui s’y exprime est un « je-mosaïque » composé, virussé. Il s’agit à la fois, dans la vie du personnage, de « changer d’apparence pour rester relativement anonyme en brouillant les souvenirs qu’on pourrait garder [de moi] », comme le dit l’une de mes amies, et dans celle du lecteur, d’annihiler la notion d’unicité du moi. De même que dans les chapitres « les images dans lesquelles je suis bien » ou « changer d’opinion » nous sommes face à une variation permanente d’images censées définir positivement la personne, une fluctuation de goûts et d’avis selon les fréquentations, mon « je » n’a pas de traits ou, plus exactement, ses traits changent sans cesse en morphing accéléré. On regarde à nouveau l’image de couverture, à la fois très explicite (buste de nu cachant ses seins) et de trois quarts dos, mon visage qui se retourne paraissant presque dessiné, tant on m’a maquillée, mon regard baissé étant caché. Une peau à projections.

À ce titre, une saynette est significative, comme le sont toutes les saynettes du livre : un théâtre concret qui révèle autre chose à travers un processus d’analyse quasi chimique – non métaphorique. « … rue des Abbesses. Il y a toujours un groupe de jeunes Noirs qui procèdent au même type de commerce touristique. L’un d’eux t’aborde et te passe un bout de fil autour de l’index pendant qu’il te demande d’où tu viens et ce que tu fais (en plusieurs langues, environ quatre). Si tu réponds, assez de temps s’écoule pour qu’il noue le fil et te réclame 2 euros en justifiant que ce nœud qu’il t’a fait en trois secondes est en réalité un porte-bonheur. (…) La situation est telle que tu trouves suffisamment de raisons pour payer. (…) On ne peut pas faire avec cela un calcul de pertes et profits. On a juste pu, mentalement et d’une manière quasi automatique, fabriquer des raisons. » Ici aussi, on est pris au fil, même si celui-ci ne permet pas de retrouver son chemin (j’aurais dû dire « ses chemins », et tous bifurquent) et nous emmène ailleurs.

Par exemple, du côté de la « théorie du beau comme trace de gestes moralement significatifs » : « Toute production résulte d’actions déterminées dans leur forme même par les routines de la vie pratique, la vie morale. Exemple du dessin ou d’une interprétation pianistique : l’image picturale ou sonore est immédiatement lisible comme trace d’une gestuelle liée à une discipline. Cependant, aucune discipline n’a jamais isolé les gestes qu’elle enseigne de ceux de la vie pratique, il y a toujours contagion ou déformation des gestes disciplinaires par des gestes habituels (le danseur et sa manière de marcher). Tout geste artistique peut être lu comme une sorte de sublimation d’actes pratiques, ou comme une forme neutralisante dans laquelle les formes gestuelles de la vie pratique se retrouveraient en tant que résidus toujours sensibles. Exemple du pianiste et pédagogue Alfred Cortot critiquant le jeu de Clara Haskil : “ Tu joues comme une ménagère ”. »

La Rédaction étudie les réflexes de la rédaction. Et décompose les genres. Je peux donc dire que vous apprendrez à la fois beaucoup sur moi, dans ce livre, et bien peu. Mais sans doute la surprise de voir vos habitudes de lecture déjouées fera que vous ne lirez plus vraiment comme « une ménagère » ou « une banquière » ou « un professeur » ou « un pompier »… Je ne sais pas si je dois remercier La Rédaction ou pas. Je suis partagée entre deux sentiments. D’une part, je ne me reconnais pas dans ce livre, malgré les nombreuses anecdotes réelles. Comme je l’ai dit, « on » y dit souvent « je » à ma place et ça contamine même rougelarsenrose. Mais d’autre part, j’accède à un statut inédit dont n’oseraient pas rêver les plus grandes héroïnes : objet-outil littéraire, corps polymorphe habité des vies de tous les personnages et de tous les lecteurs. C’est mégalo et, finalement, ça me ressemble bien.

Article à paraître dans La Revue Littéraire, sortie 16 septembre.

Valérie par Valérie, La Rédaction, Al Dante collection Réalités non couvertes, 292 pages, 20 euros.
Lire un entretien sur Valérie par Valérie : ici.

{Ajout du jeudi 4 septembre : magnifique article d'Éric Loret sur Valérie par Valérie dans Libération.}
{Ajout du vendredi 5 septembre : & Nathalie Quintane sur Sitaudis.}

mardi, août 19, 2008

L'effet papillon



Mesdames et messieurs, ce n’est pas un livre, La Funghimiracolette, pas un mais au moins neuf, dont deux romans et de nombreuses utopies ! Mille opéras sous couverture jaune que vous avez la possibilité d’inventer, rien que pour vos synapses, grâce aux directives poétiques d’Olivier Mellano.
En fin d’ouvrage, neuf parcours thématiques permettent d’associer les courtes « pièces musicales imaginaires » : « Recettes par ordre de difficulté croissante » (commençant et finissant par « Cage »), « À portée (roman) », « Hors de portée (roman) », « Ce qui chante », « Ce qui échappe », « Les tortures du roi Khouloud », « Musipark », « Singes » et « Signes ». Une architecture qui fait penser à une partition d’orchestre symphonique – ce qu’il faut de concentration et de vision pour écrire à la verticale les partitions des cordes, des bois, des cuivres… en écho à la virtuosité de l’écriture.

Dès le premier mouvement, l’ambiance s’installe, onirique et intense. On papillonne d’une page à l’autre des « papillons sur neige » aux « chuteurs de harpe », prenant conscience, en crescendo, du bruissement des pages tournées. Si on suit les parcours thématiques, la main droite fait office de capodastre tandis que la main gauche trouve les nouvelles harmonies. Pas besoin de médiator, cela se joue au doigt et à l’œil. On découvre des machines de rêve : le « corpositeur » qui crée des sons à chaque mouvement du corps ; le « gelaudi », substance tirée du « corpositeur » qui permet de conférer la même sonorité aux objets inanimés ensuite adapté en « gelauditecture », la musique à portée de la Tour Eiffel ou de la Sagrada Familia. Un peu plus loin, des cordes tendues en plein air au début de l’été sont coupées à la rentrée des classes. Les chats de Venise ont disparu mais restent les chats de Denise. Une note passe d’individu en individu, en une chaîne infinie, à qui le tour ? On frémit en lisant l’histoire de cet homme qui invente, en 2046, une machine complexe, dévorant son espace vital, pour revivre fugacement une belle journée de juin 1979 à Messanges avant d’ouvrir le gaz. On a envie de partir en vacances sur l’île de la « Funghimiracolette » dont l’étrange faune semble s’échapper du livre pour envahir l’espace alentour. Peu à peu, on n’entend plus le vrombissement des voitures comme avant, ni le moteur du frigo, ni la sonnerie du téléphone. On repère bien le sol sol# ré de la SNCF. Le chat sur le lit, cousin des chats de Denise, rêve aux chats de Venise. On imagine enduire la toussante voisine de « gelaudi » à moins qu’on lui réserve l’une des « tortures du roi Khouloud »… Le mélange d’humour et de cruauté de ces élucubrations mélodiques n’est pas sans rappeler les tribulations de Plume de Henri Michaux. Sa déambulation aventureuse qui se heurte à l’étrange et rencontre souvent la violence. « Les tortures du roi Khouloud » et leurs situations ubuesques font également songer à La Pamukalie d’Eugène*, ce « pays surréel » plus vrai et fou que nature. Cette séquence sanglante et tintinabulante porte la même verve et la même invention. Ainsi qu’une portée politique qu’on retrouve, en cherchant bien les harmonies sympathiques, dans chaque mesure de La Funghimiracolette. Les suppliciés de Khouloud ne se plient pas à ses fantaisies : Fretton Carpeaux « a regardé ses pieds pendant le royal lâcher d’oiseaux plats », Oslave Pouilloux « n’a pas dodeliné de la tête lorsque les cloches ont sonné », Bitlibe Cardon « a bayé aux corneilles alors qu’il fallait saluer les drapeaux »… mais la dernière victime est Khouloud lui-même, qui « a fait de son peuple un troupeau mou ». Et cette utopie en cent huit textes dédiée, noir sur blanc, à la musique, est une ode à la recherche de la beauté et à la conscience de l’être au monde : « Qu’en est-il ici de la politique ? Deux théories. Les cartonistes pensent que la beauté est diffractée dans le monde et qu’on se doit d’en extraire les plus belles bribes pour recomposer l’Agencement Originel aussi nommé le Tôte. (…) Dans leurs manifestations, on peut lire : “ La beauté est partout, regardez BIEN ”, “ Utilisez tout, faites-vous utiliser ”, “ Recombinaison totale du Tôte ”, “ Tout existe, rangeons-le ”, “ Sensistes, fainéants ”… Ils ont l’air concentré et regardent en l’air mais sont assez peu productifs. Les sensistes disent que la beauté n’existe que dans le mouvement qui la cherche, c’est le Sprüng. (…) Dans leurs meetings, on scande : “ Le beau nous dépasse, dépassons-nous ”, “ Sprüng = vie, Tôte = mort ”, “ Cartonistes ! Bricoleurs ! ”… Ils ont l’air inspiré et regardent en l’air mais sont assez peu productifs. D’autres ne se mêlent pas de ça et suivent leur route. Chaque camp essaie de les récupérer. » En fin de volume, en écho au deuxième texte, « Les papillons sur neige », on apprend qu’il faut toujours se méfier des « effets papillon ». Les conséquences de La Funghimiracolette risquent d’être bien plus stridentes que la douceur de sa prose ne le laisserait présager.

La Funghimiracolette, Olivier Mellano (suivi de « Un théâtre des machines », postface d’Emmanuel Tugny), MF Éditions, 160 pages, 12 euros.

* La Pamukalie d'Eugène, Éditions Autrement, 2003.

vendredi, août 15, 2008

« Tout cela. Oui, c’était malheureusement la vérité. »

Quand il était jeune, Arno Schmidt vénérait Alexandre le Grand et sa haute stature de conquérant. Le propagateur armé de la culture hellénique à l’Orient barbare. Revenu de la seconde guerre mondiale, après avoir été combattant et prisonnier, il ne l’admirera plus du tout. En 1949, Alexandre ou qu’est-ce la vérité (qui fait partie de ses récits « antiques » *) exprime violemment ce rejet, à travers le journal d’un admirateur d’Alexandre, peu à peu désabusé.

Lampon de Samos est un jeune élève d’Aristote, timide et naïf, adulant Alexandre le Grand. Il doit rejoindre son oncle qui est un officier de sa garde rapprochée, et pour cela, descendre le fleuve Euphrate, long voyage qu’il accomplit en compagnie d’une troupe de comédiens rencontrée par hasard. À son grand étonnement, tous ne semblent pas partager son aveugle vénération, même pas l’affolante Monika, danseuse et chanteuse au pied léger qui anime le récit d’une grâce gourgandine.

Parallèlement à cette initiation progressive à la lucidité, on retrouve, comme toujours chez Arno Schmidt une peinture saisissante des paysages et des ambiances qui annihile la distance temporelle et physique avec ce 323 avant JC à Babylone, des tableaux qui s’impriment en détails chromatiques, odorants et petite phrases lancées à la vue qui défile. Hop, on est sur le bateau, on sent le roulis et tout éclate à l’imagination dans une évidence aux couleurs inconnues.

Et justement, si tout est là (artillerie de vocabulaire hellénistique, fragments d’Histoire réelle, allusions à Aristote…) pour nous entraîner dans cette Antiquité suréelle, c’est bien de coïncidence des temps qu’il s’agit, Arno Schmidt osant une explicite superposition – faisant fi des anachronismes, comme toujours – entre Alexandre le Grand et Adolf Hitler à travers de nombreux détails, comme ce « jour de la Phalange » qui fait référence au « jour de la Weirmarch » (p. 9) ; ou encore « La Source vitale » : « Un ordre du jour d’Alexandre en personne (que nous écoutâmes attentivement) : installation de “ La Source vitale ” qui prendra en charge les enfants nés de “ l’union de ses soldats ” avec des femmes asiatiques. Liquidation discrète garantie. » (p. 16) qui rappelle une fondation SS, « La Source de vie » (« Lebensborn ») destinée à recueillir de tels enfants nés hors mariage – pour peu qu’ils ne présentent pas de tares héréditaires…

Cette ombre du IIIe Reich contamine même l’imaginaire du héros : « Midi passé : un rêve idiot : j’étais un aigle qui volait autour de ma tête. Avec par intervalles des choses ineptes : me laissais nourrir de petits pains et abondamment admirer par de jeunes ouvrières. » (p. 36)

La condamnation du tyran Alexandre, ex héros, vainqueur déchu, peut s'appliquer mot pour mot à Hitler : « À propos d’Alexandre, je songeais aussi à ceci : celui qui est chargé de porter une coupe de feu à travers la vie prend le risque de la voir projeter des étincelles (déborder, écumer). Mais cela serait plutôt une image pour le poète, pensai-je aussi ; pas du tyran : celui-ci court comme un flambeau et incendie villages et cités. » (p. 28, 29) Même si l’interrogation de Lampon de Samos porte plus lucidement encore sur la responsabilité du peuple, dont il fait partie : « Encore un exemple de l’incapacité du peuple à rendre compte de manière fiable d’un fait, en eût-il été le témoin oculaire. » (p. 14) « … mais une isophrène (une ligne de bêtise égale : amusant !) relie tous les humains sans exception. Et tous les peuples. ” (…) Mais si Alexandre est un salaud, que dire de nous autres ?! (…) C’est-à-dire : peu à peu j’en arrive à tout envisager. » (p. 31) « “ Le peuple ne se rend-il pas compte de la tyrannie ?! ” demandai-je. “ Non, non ” répondit-il, “ 95 pour cent sont vraiment pour lui ; aveuglés par le cirque, saoulés par l’idée d’une hégémonie mondiale ; chacun aspire en permanence à avoir une des innombrables décorations, à accéder à un échelon supérieur. » (p. 56) On imagine la portée de telles paroles sous la plume d’un ancien soldat de l’armée allemande, écrivant après la défaite, après l’illusion, après la vérité. « Tout cela. Oui, c’était malheureusement la vérité. » (p. 30) La violence de la culpabilité d’avoir fait partie de cette séquence d’histoire inconcevable. « J’ai appris nombre de choses, mais j’ai trop peu réfléchi. » (p. 44)

La prospective de Lampon et de ses compagnons va plus loin encore : « “ Oui, oui : dans mille ans on en sera au point où il y aura sur l’agora de chaque cité un appareil muni d’une poignée et de cette inscription : Tire la poignée et tu pulvériseras le globe ! ” » (p. 19) Et l’étrangeté des derniers jours de l’empire macédonien de ressembler étrangement à la folie des guerres contemporaines. Ces quelque 96 pages ne décrivent pas un navire en 323 avant JC transportant des personnages au quotidien révolu, elles sont une machine à penser, un navire intemporel peuplé de tyrans, d’écrivains et de lecteurs, une arche qui aurait accepté l’humanité tout entière, transmettant la conscience de ce qui a été et de ce qui pourrait être encore si on se laisse aveugler, abuser d’orgueil et de gloire : « Notre manière de nous déplacer a valeur de symbole : le monde a commencé de basculer. » (p. 31)

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* Qui comptent, outre Alexandre ou qu’est-ce que la vérité : Enthymésis ou C.J.V.H. (= combien je vous hais) en 1946, Gadir ou connais-toi toi-même en 1948, Cosmas ou la Montagne du Nord en 1955.


Alexandre ou qu’est-ce que la vérité, Arno Schmidt, Tristram, 96 pages.
Note à paraître dans La Revue Littéraire, aux Éditions Léo Scheer, le 15 septembre.

mardi, mai 13, 2008

Norma Ramón

Après l’excellent Volume, Orion Scohy nous livre un tout aussi intriguant Norma Ramón qui va plus loin encore du côté de l’absurde avec une certains évolution de l’écriture… entretien !


L.L. : Par rapport à Volume, je décèle dans Norma Ramón un changement stylistique. J’ai l’impression que la notion d’absurde – que ne renierait pas le pigeon malfaisant de ton premier livre – va croissant. C’est vrai ou j’ai trop abusé de la caipirinha au Brésil ? Si mon taux d’alcoolémie résiduelle n’est pas en cause : pourquoi ?

O.S. : Tout d’abord, si l’on a la chance de passer par le Brésil, c’est plutôt le fait de ne pas boire assez de caipirinhas qui consisterait un abus, à mon avis.
Dans Volume, mon premier roman, j’avais voulu multiplier les styles, les références, les strates. J’avais la naïve ambition, sans me départir toutefois de mon fidèle scepticisme, de fabriquer quelque chose de total, n’ayant pas encore prévu d’écrire autre chose après ça. Et puis c’était un premier livre. Après sa parution, mes tentatives d’écriture se sont toutes avérées assez décevantes, jusqu’à ce que me vienne l’idée d’un projet peut-être plus vaste encore. Or, comprenant que cela me prendrait pas mal de temps et me révélant assez impatient de publier quelque chose de plus court et de plus léger en guise de transition ou d’intermède, je me suis lancé dans NR. Mais le contenu du livre n’était absolument pas prémédité, je l’ai rédigé assez vite, une idée en entraînant une autre, sans réfléchir ou presque. Même s’il ne s’agit tout de même pas d’écriture automatique à proprement parler, c’est notamment cette façon de travailler qui peut expliquer la présence importante de la notion d’absurde dont tu parles, les références au surréalisme et à Dada, la récurrence de l’eau, des rêves – l’imagination de la matière.


L.L. : Tout comme Volume, Norma Ramón tisse des rapports étroits avec des intertextes, l’un, ici, tout particulièrement, Je m’appelle Jeanne Mass (et je suis videur au Coconut café) de Thomas Lélu. Là, je ne peux pas accuser la cachaça, c’est très explicite dans le texte puisque tu y nommes l’auteur à plusieurs reprises. Pourquoi passer de références classiques, tout du moins, faisant partie du patrimoine littéraire dans Volume à un livre paru très récemment ? Quelle est la fonction de cet intertexte omniprésent aussi bien dans l’absurdité des situations que dans le style ?

O.S. : Juste avant « Lélu », il est question de « l’Élu », dans le livre. C’est l’homophonie, toujours dans ce contexte d’écriture semi-automatique, qui m’a d’abord conduit à citer cet auteur – promis juré. Volume avait à sa sortie eu droit à un petit article dans Art Press, lequel jouxtait un autre petit article concernant Je m’appelle Jeanne Mass. L’auteur de ces deux critiques (un dénommé Jacques Leuil dont le patronyme a tendance à me laisser rêveur), comparait les deux livres, notamment en raison de leur « postmodernisme » commun et par ce que cela comportait selon lui de positif (inventivité parodique, ironie) comme de négatif (vacuité/vanité, distanciation excessive). J’avais déjà entendu parler de Thomas Lélu et de son roman, et j’avais très envie de le lire. Je ne l’ai cependant toujours pas fait. J’ai maintenu la référence explicite à cet auteur pour ces raisons, et aussi parce qu’alors elle me permettait de renforcer l’un des fils rouges de NR, à savoir le jeu parodique vis-à-vis de l’autofiction, ou du moins vis-à-vis de l’utilisation contemporaine que l’on a cette notion (d’où aussi l’évocation du name dropping et la présence d’un personnage romanesque nommé Christine Angot...)

Je sais par ailleurs qu’un des personnage de Je m’appelle Jeanne Mass se nomme Derrick et qu’il est question de la série allemande du même nom dans NR. C’est une pure coïncidence : il se trouve qu’étant sous-titreur Télétexte, je m’en suis coltiné un paquet d’épisodes, que j’ai du mal à m’en remettre et que cela est ressorti, toujours presque inconsciemment, en écrivant.
Je connais aujourd’hui un peu mieux le travail de Lélu, notamment ses photographies, et je prévois toujours de lire Je m’appelle Jeanne Mass très bientôt. Juré promis.


L.L. : Ton écriture met en place un jeu permanent sur les lieux communs et autres topoï littéraires, de façon assez agressive, parfois, quant au ronron narratif classique. Peut-on dire – en tant que non-philosophe – que tu construis une espèce de dialectique romanesque : élaboration d’un roman + déconstruction de ce même roman = roman d’Orion Scohy ?
Quel est ton rapport à cette forme romanesque au sein de laquelle tu développes tes livres ?

O.S. : Tu as raison mais, en fait, cette question de dialectique ne m’est pas propre : elle est propre au roman. Car si l’on considère, à juste titre, que le roman moderne est né avec Rabelais et Cervantès, on peut voir que, dès le début, sa déconstruction est corrélative à son élaboration. C’est-à-dire que la simple narration en prose d’une histoire ne suffit pas à faire un roman : par nature, celui-ci comporte sa propre critique, il se met lui-même en abyme, interroge son artificialité, met l’ironie – le questionnement – en avant, il ne reste pas en place. C’est bien après son apparition que les codes se sont figés, qu’on a voulu faire croire au lecteur que l’objet d’art complexe qu’il avait entre les mains n’était qu’un simple générateur de catharsis. L’émotion directe, le divertissement, l’identification aux personnages ou le bovarysme sont devenus les maîtres mots. Les traîtres mots, plutôt. Bien sûr, les exceptions sont nombreuses, mais c’est tout de même la tendance générale qui se dégage depuis le XIXe siècle (pourtant même Balzac, l’inventeur du fameux « roman balzacien » qui continue de constituer le modèle actuel, n’était pas dépourvu d’ironie et d’inventivité). Pour moi, le roman est par nature polymorphe, mouvant, et donc expérimental. Si j’opte pour la matière romanesque plutôt que pour la poésie, c’est peut-être parce que, comme tout le monde, j’aime aussi me laisser conter des histoires, j’aime être diverti, m’identifier aux personnages, j’aime ce pacte de lecture qui repose sur le mensonge – à condition justement de laisser au lecteur la possibilité de prendre la distance, de lui laisser déceler les ficelles ou du moins des bouts de ficelle, de dévoiler de temps à autre des facettes de l’artifice, de ne pas lui faire prendre des vessies pour des lanternes et la fiction pour un quelconque défouloir émotionnel ou placebo artistico-psychique. La narration, quand elle est dotée de cette conscience et de cette réflexivité-là, peut alors devenir un formidable outil de subversion. J’ai toujours du mal à comprendre pourquoi après Flaubert, Nabokov, le Nouveau Roman, l’Oulipo, Queneau et tous les autres, la norme romanesque reste celle que l’on nous inflige. Mais d’aucuns me rétorqueront : « C’est normal, Raymond. »


L.L. : Norma Ramón s’affirme explicitement – c’est même l’héroïne éponyme qui l’énonce – comme la représentation d’un roman. Peut-on dire que tes créations typographiques participent de cette spécularité ? Comment les envisages-tu ? Quelle fonction ont-elles ?

O.S. : Oui, les questions du double, du miroir, du spéculaire et du reflet reviennent fréquemment dans mon travail. Ce sont au fond des thèmes très classiques. Cela permet évidemment de laisser des indices insistants quant au côté faux, fictif, de l’œuvre. Et bien sûr, tous les passages graphiques et visuels vont dans ce sens. Cela casse la linéarité du fil romanesque et introduit de la poésie, de l’image et de la verticalité dans l’horizontalité de la prose romanesque. Rien n’empêche le roman d’être plastique, lui aussi. Au contraire. Par son extrême malléabilité, il est le meilleur moyen de m’aider à approcher la sculpture, moi qui ne sais rien faire de mes mains (à part utiliser des couverts (pour les planter bienveillamment dans la joue de mon voisin de table). Je crois savoir que mes livres trouvent un écho chez des plasticiens – on ne s’étonnera donc pas de me voir travailler avec certains d’entre eux et multiplier les références à l’art contemporain (principalement, dans NR, à Duchamp, Broodthaers, Abdi).


L.L. : En parlant d’héroïne éponyme, on peut dire qu’elle n’est pas très présente, la Norma Ramón, même si elle est un personnage clef – puisque la femme aimée du personnage narrateur, c’est un sacré statut, tout de même. Peut-on dire que ce manque participe également de ton entreprise de renversement des codes narratifs traditionnels ?

O.S. : Oui.


L.L. : Et d’ailleurs, c’est quoi, la suite ? Tu sais déjà ?

O.S. : Tout d’abord, comme je regrette d’avoir trop brièvement répondu à la question précédente, voici quelques précisions… Très vite, en écrivant NR, j’avais prévu d’intituler le livre Ceci n’est pas un roman. Une brève recherche sur Goûgueul m’a appris que ce titre était déjà pris, comme je m’y attendais un peu. C’est alors en lui cherchant un remplaçant, et en jouant à un subtil jeu d’anagrammes à la portée d’un marcassin prématuré que je suis tombé sur Norma Ramón. (Je rechigne généralement à livrer ce genre d’informations, mais j’ai conscience que tout le monde n’a pas le réflexe de jouer aux anagrammes ni spontanément envie de faire l’effort de décrypter ce qui me sert de cerveau débile.) Ainsi est né le personnage, roman au carré mais pas tout à fait, moins absent qu’un automne à Pékin puisqu’il apparaît deux ou trois fois et de façon presque identique – et cela venait renforcer la thématique du dédoublement, de la spécularitéétiralucéps, etc. Bref, cela collait assez bien, quoique avec un soupçon de hasard – ce qui était parfait car je déteste qu’un plan se déroule sans raccrocs. Ainsi, le livre s’est fait presque tout seul : c’est en cherchant un titre qu’a été créé le personnage supposé principal, lequel, grâce à son nom et par ricochet, m’a donné l’idée de la fin du livre. En fait, le personnage principal, c’est le (ou les) point(s) de coïncidence entre l’objet que le lecteur tient entre les mains et l’idée mentale qu’il se fait du roman qu’il est en train de lire ; ou entre l’art et l’amour/désir de l’art. Ou bien c’est autre chose. Tout cela est très clair, je n’en doute pas.

Concernant mes projets, je préfère ne rien en dire, pas par superstition mais parce que je me réserve la liberté de changer d’avis ou de direction dans la seconde qui suit.


Orion Scohy, Norma Ramón, POL, en librairie depuis le 2 mai 2008.

dimanche, février 03, 2008

Madman Bovary, c’est lui



… plongée dans Madman Bovary de Claro, mais pas complètement, à mi-cuisses, non pas parce que l’eau est froide, au contraire, mais parce qu’absorbée par mes propres interstices d’écriture – échéance oblige, pour une fois, moi qui n’aime pas ce genre de seuils, mais c’est sans doute par peur et encombrée de moi-même que je ne les aime pas – et ne sachant pas, je l’ai déjà écrit, monter un escalier en mâchant un chewing-gum, id est, me perdre dans l’écriture de Claro et dans la mienne, tout à la fois, être à la fois en moi et hors de moi, non, je ne sais pas faire ça. Mais ce que j’ai lu du livre est grand, commotionnant, et j’ai hâte de laisser mes neurones, mes émotions s’imprégner de sa prose, tout comme le narrateur de Madman Bovary s’immerge en Madame Bovary, le diffracte, l’avale, le recrache, le caresse, le malmène, le fait entrer dans sa vie, dans son corps, comme un membre en plus, un organe salvateur.

« Poisson hameçonné, donc, mais pas encore arraché à la flaque bavarde, je sais combien ma lecture est fragile. Les mots n’ont pas encore trouvé leurs racines, le phrasé demeure branlant comme une dent sous le davier, je dois fermer des yeux que je serais incapable d’écarquiller pour mieux voir les limites de l’écran qu’interpose la lecture.
Si je passe d’un groupe de lettres à l’autre sans volonté de ricochet, si j’enjambe des relatives ou piétine des incises, je sais ce qui se passera. Le crabe du regret refermera ses pinces sur mes couilles et adieu ivresse. Pour ligaturer convenablement l’obnubilant chagrin, les armes sont chiches et souvent mal affûtées.
Bon. Ramassez un galet, glissez-le dans votre poche puis courez, courez. Ça cogne. Ça tressaute. Coupez vos poches. Bovarysez tout ce qui contient et protège. Je rêve d’une poche qui ne me contienne en rien et se paie de mots, une vesse assez résistante pour n’empocher que mes gains et laisser vaquer au vent les mille et une pertes de ma petite personnalité.
J’aurais pu me rouler dans la steppe de Jivago ou m’égarer entre les lustres du Grand Meaulnes, enfiler le fin coton de Mademoiselle Else ou désapprendre à vivre avec Pavese, mais le sort a voulu que mon dévolu épouse celui de cette sotte Emma B. et c’est tant mieux. Tant mieux pour Madman Bovary !
Flaubert peut être fier de lui : il a bouffé un bourgeois de plus. »

Madman Bovary, Claro, Verticales, p. 21.

lundi, décembre 10, 2007

« Ceci n’est pas une pipe » - sur PanAmérica de José Agrippino de Paula



Œuvre phare de la littérature brésilienne publiée pour la première fois en 1967, somme psychédélique tissée d’images qui font penser à Roy Lichenstein ou Andy Warhol, PanAmérica est un geste total qui doit autant au pop-art qu’à la Beat Generation. Une épopée ironique hors de tout réalisme entraînant le lecteur dans un merveilleux à la fois emprunt de science-fiction et de culture brésilienne, dans un syncrétisme post « anthropophage »1 qui inspirera le mouvement du « tropicalisme »2 . Écrit pendant la dictature et en réaction à l’idéologie nord-américaine dominante, c’est un récit qui met en question les rouages de la société, usant des mêmes ressorts qu’un Swift dans Les Voyages de Gulliver : des ruptures d’échelles permanentes entre hommes et géants, des combats sans rimes ni raisons, une surenchère d’imagination permanente. Plus encore, le gigantisme fluctuant des figures mythologiques désarticulées doit aux métamorphoses de Pantagruel de Rabelais, l’humour « gigantal » présent dans ces deux œuvres en étant un nouveau trait commun.

Comme l’indique son titre, PanAmérica est un mélange alchimique des Amérique, du Nord et du Sud. Rien ni personne n’y est épargné, pas même la logique du récit. Dans ce labyrinthe narratif, l’auteur remythologise avec une fantaisie débridée – à la fois triviale et onirique dans ses enchaînements délirants – les figures hollywoodiennes – Marilyn Monroe en étant la figure récurrente, le moteur – pour créer un monde merveilleux, absurde et chaotique. Une féerie obscène et effrénée qui prend sa source dans la critique de la réalité.

Le fantastique singulier de PanAmérica est marqué par les multiples dimensions du travail de José Agrippino de Paula (1937-2007). Celui-ci a en effet été à la fois auteur de romans, de nouvelles, de poèmes, de pièces de théâtre, scénariste de spectacles de musique et de danse mais aussi réalisateur de films – notamment Hitler 3º Mundo (1968), considéré par la critique comme un chef-d’œuvre du cinéma underground brésilien. Ses textes, composés comme on monte les rushes d’un film, doivent beaucoup à sa volonté de faire s’entrecroiser les arts. Par ailleurs, chacun de ses livres publié au Brésil est illustré par un artiste plasticien : Antonio Dias, Renata Bueno et Tadeu Burgos, José Roberto Aguilar, Antonio Peticov. Caetano Veloso a également préfacé une édition de PanAmérica et mis en musique un extrait de ses textes, avec Gilberto Gil. Depuis le milieu des années 70, José Agrippino de Paula s’était retiré dans la petite ville d’Embu das Artes, dans la périphérie de São Paulo, refuge de nombreux artistes et artisans. Écrivant toujours, et beaucoup, il y vivait isolé, sans aucun moyen de communication, acceptant néanmoins de recevoir ses amis, ses admirateurs, ainsi que les étudiants et journalistes qui étudiaient son œuvre. Peut-être les utopies exubérantes que son imagination avait créées lui semblaient-elles moins insensées que le spectacle du monde.

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1-Les concepts « anthropophages » furent édictées en 1932 par Oswald de Andrade et Tarsila do Amaral, deux poètes inspirés par les dadaïstes et les surréalistes faisant feu de tout bois, tradition comme modernisme.
2-Le « tropicalisme » est un mouvement culturel brésilien qui apparaît à la fin des années 60. Il s’illustre principalement à travers la musique à travers les figures de Caetano Veloso et Gilberto Gil mais aussi dans les arts visuels, le cinéma, le théâtre ou la littérature. Il cherche à établir un mélange d’avant-garde et de culture de masse, dans un contexte politique qui est celui d’une dictature militaire violente et répressive.

PanAmérica : à paraître le 18 janvier 2008 (traduction Emmanuel Tugny) chez Laureli/Léo Scheer.
Au brésil, José Agrippino de Paula est édité par Editora Papagaio.

dimanche, septembre 23, 2007

Malle (tribu) – suite de Lit la brume*

(Sous-titre – or fredonnement repère alarme**)


Sur L’Ami Butler de Jérôme Lafargue, Quidam éditeur.


Ah la la, quel bonheur d’enfin tomber sur un roman comme celui-ci en pleine rentrée littéraire, merci Georges-Marc Habib, merci Pascale Casanova de m’avoir parlé de ce livre que la critique évoque forcément peu – ya davantage à faire avec les livres sur les présidents de petite taille, le bégaiement des listes de prix saisonniers & autres crêpages de chignons, bien sûr.

La situation de départ est policière. Un couple, Timon et Ilanda Lunoilis, vivant dans une ville éloignée de tout, a disparu. La police locale contacte le frère jumeau du mari, Johan, seule famille qui lui reste, pour tenter d’élucider le mystère. Timon est écrivain de romans historiques à succès. Il s’était retiré des agitations mondaines pour prendre soin de sa femme, atteinte d’un cancer. Dès l’arrivée de Johan à Riemech, la ville mystérieuse de leur retraite, on comprend que le roman devra davantage à Borgès ou Cortazàr qu’à Simenon puisqu'effets de réel et glissement dans l’imaginaire et la fantaisie se mêlent inextricablement. Avec des coups de théâtre fantastique qui rappelleraient presque Maupassant. Sitôt la situation de départ enclenchée, je vous en avertis, ô lecteur, on ne peut plus lâcher le livre sans crainte de ne cesser d’être hanté par ses personnages. Timon et Johan étaient brouillés depuis quelques mois mais ce dernier venait de recevoir une courte lettre de son frère, d’un ton étrangement exalté, lui laissant à penser que cette disparition serait volontaire et non un fait-divers dramatique. Johan décide donc de lire les derniers travaux de Timon ainsi que son journal afin de tenter de comprendre ce qui s’est passé. Il découvre que son frère, terrassé par la maladie de sa femme, sa mort prochaine, avait délaissé le roman historique pour se lancer dans le projet de biographies d’auteurs fictifs, à travers le FACTICE : « Front autonome qui cherche et trouve d’imaginaires et curieux écrivains. » Arriva ce qui devait arriver à Riemech (anagramme de « chimère), un des personnages créés par Timon Lunoilis (= illusion), Owen W. Butler (peut-être un cousin de Louis Watt-Owen) entre dans sa réalité pour lui proposer un échange… Je m’en voudrais terriblement de gâcher le plaisir de lecture de quiconque donc je n’en dirais pas plus concernant le suspens mis en œuvre.

On dévore avec délectation les portraits d’écrivains inventés par l’auteur (enfin, les deux auteurs, Timon Lunoilis & Jérôme Lafargue… sans compter les personnages-auteurs, puisque tout est jeu de miroirs), qui brocardent parfois magnifiquement des profils littéraires bien connus (cf. l’extrait que j’ai cité précédemment). Mutatis mutandis, ils m’ont fait penser à ceux que crée Ivar Ch’vavar – mais les siens sont disséminés en revues et pour lui c’est une façon d’incarner mille identités, mille écritures – ou bien au numéro 100 de la collection « écrivains de toujours » consacré à un auteur… qui n’existe pas : Marc Ronceraille.

Jérôme Lafargue tient magnifiquement cet entredeux entre rêve et réalité, avec grâce, d’une écriture à la fois simple (« plain » dirait Gertrude Stein) et délicieusement baroque, parfois. Un sens de l’image presque pictural qui fait surgir les paysages et les situations et renforce l’étrange sentiment de curiosité et de peur presque enfantine qui traverse le texte. Ce texte qui joue du montage (situation proprement dite, fragments de textes… mis en abyme dans le texte à travers l’écrivain fictif Ricardo Rekarte) privilégie l’efficacité narrative. Il ne se perd pas en vains enchevêtrements expérimentaux mais transforme les textes de Timon en personnages à part entière du récit. Ce livre pour qui la forme est essentielle parvient également à aborder des « thèmes » que d’autres galvaudent et rendent nauseux, avec une simplicité, une justesse évidentes. Car il s’agit de la souffrance et du deuil de la femme aimée dont il est question. De la maladie, de la mort. De la perspective de la disparition d’un être cher. Et de comment vivre, écrire, avec ça. Comment un écrivain peut-il se transformer lui-même en personnage de fiction pour entrer dans son œuvre. Comment abolir les frontières entre la réalité et un monde qui se créerait lui-même, au sein duquel la mort n’existerait pas. Et là, je dis, messieurs dames, pas besoin d’autofiction à la con pour être son livre – cf. Madame Bovary, etc. (Je sais, ça a l’air évident, dis comme ça, mais tripotez un peu les têtes de gondole, vous verrez.) Dans une époque qui ne cesse de superposer de façon trop évidente création d’objets littéraires et vies réelles, ce roman incarne le pouvoir (la victoire !) de l’imagination et de la forme sur la reality-littérature.

* = L’Ami Butler
** = mon roman préféré de la rentrée
EUH, JE RÉPÈTE À L'ATTENTION DE MES AUTEURS OMBRAGEUX : MIS À PART CEUX QUE JE PUBLIE CHEZ LAURELI, BIEN SÛR, HÉ OH !!!

Lit la brume

Enfin un motif de joie dans les nouvelles littéraires, LA (MA) découverte de la rentrée (à part les laureli, bien sûr) : L’Ami Butler de Jérôme Lafargue, chez Quidam éditeur dont je vous recommande l’acquisition immédiate. Avant d’en parler plus en détail, un passage !
Dans le jeu de miroirs qu’est ce roman, l’extrait suivant constitue une pièce du puzzle : une biographie fictive d’écrivain écrite par l’un des héros du roman, Timon Lunoilis :

« Front autonome
qui cherche et trouve
d’imaginaires et curieux écrivains

Fondateur, président et membre unique
Timon Lunoilis

Note biographique 3
(Angleterre, roman populaire, années quatre-vingts)
Version définitive achevée le 2 octobre 2006

Malcolm Dunbarne (1965-1997)

Certains écrivains prennent un plaisir sardonique à se conformer à des images stéréotypées. Ces comportements leur assurent une médiatisation que n’aurait peut-être pas permis la seule confection de livres, tâche qu’ils sont d’ailleurs souvent dans l’incapacité de réaliser, préférant la confier à des faiseurs professionnels. En s’identifiant à un air du temps frivole et changeant, ils se vendent comme un produit parmi d’autres. Une fois qu’ils ont peaufiné leur posture, on parle d’eux à outrance, puis par intermittence, puis plus du tout. La majeure partie du publie les oublie alors, se souciant peu du devenir de ces garçons pâles et arrogants, similaires à un point tel que l’on se surprend à penser qu’il s’agit peut-être de la même personne que l’on recycle à intervalles réguliers.
Malcolm Dunbarne appartenait à cette catégorie, malgré une certaine originalité. En effet, non seulement il écrivait lui-même ses livres, mais il donnait en plus à ses poses multiples les atours de la magnificence et du jusqu’au-boutisme. Bien que très conscient de la vacuité de son attitude, il ne pouvait imaginer mener sa vie autrement que d’une manière radicale, gage pour lui d’une parfaite honnêteté. Il respecta ainsi les codes inhérents à son personnage factive, et il en épuisa toutes les possibilités, créant autour de lui une aura d’élégance et d’abandon de soi qui forçait l’admiration.
Il publia son premier roman très jeune, à vingt-et-un ans. Institulé Faster & Deeper, faiblement traduit par Trop vite, ce livre narre de façon convenue les aventures d’un jeune homme de vingt-et-un ans pris dans le tourbillon de la bonne société londonienne, s’exerçant tour à tour à l’oisiveté, la drogue, la sexualité débridée, la violence et, pour finir, à la fausse contrition, ce qui lui permet d’intégrer la rédaction d’un magazine littéraire à la mode. Ce repentir, auquel personne ne croit, mais la règle est que tout le monde fasse mine d’y croire, lui donne l’opportunité de conserver une image publique lisse et honorable. Le message de ce livre – d’une grand profondeur… –, paraît donc le suivant : vous pouvez vous livrer aux libations et aux expériences les plus extrêmes, à condition de garder une dignité de façade. Comme par hasard, Malcolm Dunbarne est lui-même recruté quelques semaines après la rédaction de son livre par la rédaction de Confused, un magazine culturel léger comme une plume de serin. Trop vite obtient un franc succès, l’un des premiers d’un genre qui va désormais encombrer les tables des libraires au cours des années quatre-vingt. On sent que Dunbarne l’a écrit de façon frénétique, mais qu’il s’est malgré tout appliqué. Surtout, la précision de ses descriptions montre qu’il a vécu les situations évoquées. Bien entendu, c’est là qu’il devient intéressant.
L’année suivante, il expérimente à peu près toutes les drogues disponibles sur le marché. La rédaction de Confused accepte même qu’il rédige un article sur les mérites comparés de la cocaïne et du LSD, dont la popularité décline de plus en plus à cette époque. On le voit dans les réceptions les plus snobs comme les plus ensauvagées. Il s’y comporte comme un prince : s’il adopte sans barguigner les règles spécifiques à ces agapes, il y ajoute toujours l’élément de son cru qui la le rendre unique. Ainsi lorsqu’un parlementaire de la Chambre des Communes organisa une sauterie pour fêter le diplôme oxonien de sa chère fille, il s’y présenta vêtu sobrement d’un costume d’excellente coupe. Mais il le fit au bras d’une jeune fille étrange aux cheveux sales, parée d’une robe rouge beaucoup trop longue. Il faudra attendre le milieu de la soirée pour se rendre compte que la fille était un garçon, leader éphémère d’un groupe de néo-punk tout aussi éphémère, au nom douteux de Fuckin’ Fuck. Le scandale provoqué n’en fut pas un, car le génie de Malcolm Dunbarne était de provoquer l’acceptation immédiate de ses frasques par les plus farouches de ses opposants. Avant que le chanteur déjanté ne s’effondre, abruti d’alcool et de drogue, et provoque un esclandre, il l’assomma en public, mais avec noblesse. Puis il le saisit dans ses bras, le portant telle une princesse évanouie, pour l’amener dans une chambre de la demeure de son hôte. Revenant dans la salle d’apparat, il prononça à voix haute et claire “ Elle dort comme un arbrisseau fragile. ” »

(L'Ami Butler, p. 100 à 103)

samedi, septembre 22, 2007

Samedi, le ciel est blanc



Lecture-feuilletage du dernier livre de Julien Blaine : POëMES VULGOS (Transbordeurs/Al Dante), avec le reflet de la fenêtre sur papier glacé et surtout, pour l’oreille, une séance d’improvisation entre Julien Blaine, Emmanuel Rabu, Carine Léquyer, Phil Tremble, Basile Ferriot et Sylvain Courtoux au Blockhaus DY10 (Nantes), le 16 mai 2001 – publié par Dernier Télégramme.

Julien a « lu » des extraits du livre à la librairie L’Atelier du XXe, 2 bis rue du Jourdain, à Paris, jeudi dernier ; j’écris « lu » car comme vous le savez sans doute, Julien Blaine ayant fait ses adieux à la performance fait à présent des « déclaractions »… c’est-à-dire qu’il « lit » assis, c’est-à-dire qu’il a juste failli casser la chaise qui tentait de contenir son corps vociférant…

Un papillon de nuit, qu'en Corse on appelle "nouvelle"(je ne sais pas si ça se dit ailleurs) lorqu'il entre dans une maison est venu nous visiter après la lecture, ce qui pouvait difficilement être plus blainien - les POëMES VULGOS s'ouvrent sur une chenille... D'ailleurs, une page-ready made à visiter, Julien.

Je conseille vivement la visite de la librairie – on en ressort à regrets & chargé ! – et des soirées de lectures, débats, rencontres, signatures… qu’y organise Georges-Marc Habib, libraire.

dimanche, septembre 09, 2007

Snob ?

Fabrice Gaignault publie un irrésistible dictionnaire aux éditions Scali (dont on loue d’ailleurs en passant le catalogue) : le Dictionnaire de Littérature à l’usage des snobs et surtout de ceux qui le sont pas.
Irrésistible en raison de l’ambivalence du mot « snob » à la fois attirant et repoussant. On n’a pas envie d’être snob (bobo, creux, en vélib’ – non j’avoue, ceci est une attaque gratuite psychologiquement justifiée par le fait que je ne puisse, techniquement, bénéficier du vélib’ (mon niveau n’a guère progressé depuis l’année dernière faute de pratique) –, voire en trottinette, courant les soldes presse… enfin si, ça je veux bien, en fait, ah la la) mais en même temps, on a rien, au contraire, contre le : « to the happy few »…
L’auteur explicite d’ailleurs sur utilisation du terme en préface : « Le terme de snob est plutôt à prendre ici dans un sens de secte élective qui préférera toujours placer au sommet de son panthéon personnel un auteur méconnu mais jugé, pour des raisons qui n’appartiennent qu’à lui, mille fois plus important qu’une sommité universelle des lettres au palmarès suffisamment éloquent pour s’attirer une indifférence teintée de mépris. » Bref, ce dictionnaire est, certes, d’un point de vue subjectif – comment pourrait-il en être autrement – une mine de découvertes, comme peut l’être, mutatis mutandis, L’Alamblog d’Éric Dussert que je lis régulièrement.
Extrait de la quatrième de couverture du dictionnaire :
« Comment ai-je pu penser que le Club des Longues Moustaches était une association de gays pileux ? Où est situé ce restaurant de l’Algonquin dont on me répète qu’il était le centre du monde au début du XXe siècle ? D’où sortent ce baron Corvo et Zo d’Axa ? Suis-je tenu de lire l’intégrale des colloques de Cerisy, de me mettre à la post-poésie et à la littérature agénérique ?... »
On y lit donc des portraits fort éclairants d’icônes connues ou inconnues. On citera parmi d’autres :
Hélène Bessette (qui est également l’une des héroïnes du dernier roman de Michèle Lesbre, Le Canapé rouge) ;
Jean-Jacques Schuhl ;
Claude Royet-Journoud ;
Kathy Acker ;
Tristan Corbière ;
Dominique Aury ;
Raymond Roussel ;
Bruce Benderson ;
Bernard Heidsieck ;
Fritz Zorn ;
Pierre Louÿs ;
Danielle Collobert ;
Crébillon fils ;
Philippe Garnier ;
Laure (Colette Peignot) ;
Romain Slocombe ;
John Giorno ;
Henri Beyle ;
Violette Leduc ;
…
Mais aussi des lieux, des « fétiches », des mots d’ordre ou des notions à découvrir : « Basta la pastacciutta ! » (Marinetti), le « col roulé », « métafiction », « Tel Quel », la librairie « Le Livre » à Tours (dirigée par Laurent Evrard), « post-poésie »…

jeudi, juillet 26, 2007

Arrêter d'écrire


(Oui, un simple débat à la BNF pourrait être une raison suffisante. Meuh non, allez...)


« Un livre, c’est la mort d’un arbre. »

(Saint-John Perse… d’après David Markson in Arrêter d’écrire, p.36)

Contrairement à ce que suggère le titre – et l’annonce du livre qu’on peut lire un peu partout – je ne pense pas que l’auteur souhaite réellement arrêter d’écrire. Ou alors il le souhaite autant que moi, autant qu’un chanteur souhaite arrêter de chanter, un danseur de danser, un banquier de gagner de l’argent. Non, pour moi ces infinitifs signifieraient davantage accepter la mort, son horizon. Accepter qu’à un moment tout s’arrête, ouf, après tant d’agitation (ou d’inaction) on dépose les armes et le reste est posthume. Ce n’est donc pas un vœu mais une considération stoïcienne qui inscrit le travail artistique à l’échelle de la vie humaine. Un memento mori qui dégonfle les baudruches de la gloire et de l’hypertrophie égotique de l’artiste. D’ailleurs, le titre anglais est : This is not a novel. Comme dans « ceci n’est pas une pipe »1 . Ceci n’est pas un roman, on ne peut pas en suivre l’intrigue trépidante, on ne peut pas s’identifier aux personnages, on ne peut pas en disséquer la psychologie, on ne peut pas y trouver des chapitres, des scènes de résolution, des dialogues convaincants… Ceci n’est pas un roman mais l’image d’un roman, un miroir de roman, un méta-roman dans lequel l’auteur dresse une liste des causes de décès d’artistes, de leurs maladies, d’anecdotes les concernant, tout en écrivant – oui, tout de même – l’« art poétique » de son anti-roman :


« Écrivain est plus que las d’inventer des histoires. (…)

Écrivain est tout aussi las d’inventer des personnages. (…)

Un roman sans la moindre indication d’une histoire quelconque, voilà ce qu’aimerait inventer Écrivain.
Et sans personnage. Pas un seul. (…)

Sans intrigue. Sans personnage.
Mais incitant le lecteur à tourner néanmoins les pages. (…)

Sans action, insiste Écrivain.
Autrement dit, sans une suite d’événements.
Autrement dit, sans que soit marqué le passage du temps.
Mais bon, en arrivant quelque part malgré ça. (…)

Un roman sans décor 2. Sans prétendu mobilier. (…)

Un roman entièrement dépourvu de symboles. (…)

Au final, une œuvre d’art sans même un sujet, souhaite Écrivain. (…)

Écrivain existe-t-il même ? Dans un livre sans personnages ? (…)

Visiblement, Écrivain existe. N’étant pas personnage, mais l’auteur, ici. Écrivain écrit, bon sang… »


Il n’y a pas plus écrit que cette compilation motivée par la paranoïa et l’hypocondrie – topique – de l’écrivain. Pas plus composé que la juxtaposition de ces éléments hétérogènes, faisant alterner détail morbide et anecdote irrésistible, par exemple :


« Rembrandt travaillait si lentement, surtout à la fin de sa vie, qu’il devint de plus en plus difficile pour lui de trouver des modèles.
Ce qui explique en bonne partie les cent et quelques autoportraits.

Luisa Tetrazzini est morte sans le sou.

Tolstoï à qui l’on demandait s’il avait lu une pièce récente de Materlinck :
Pourquoi l’aurais-je lu ? Ai-je commis un crime ? » (p. 58 )


Ou encore :


« Rilke aimait cirer les meubles.

Jackson Pollock faisait des tartes.

Origène s’est castré.

Aucun artiste ne tolère la réalité, a dit Camus. » (p. 108)


Le monde de l’art apparaît sous des couleurs drôles, certes, voire grotesques, mais aussi acides et cruelles – la jalousie et les médisances des artistes entre eux, notamment. (Les critiques n’étant pas épargnés). Le monde de l’art apparaît peuplé de mortels dotés de corps fragiles, soufrant, se répandant, mourant tous, mourant bêtement, un jour, à l’échelle de six ou sept par page, achevés d’une phrase. Et d’ailleurs, « Écrivain » ne se sent pas très bien non plus, il a mal à la tête, mal au dos, mal à la tête, mal au dos… et s’inscrit donc dans ce futur cimetière (après la page 192) à compléter, sans fin.

David Markson ne cesse, au cours de livre, comme on l’a vu dans la première citation, de questionner les possibilités de son anti-roman : une absence de roman ? un catalogue ? une étude approfondie sur les maladies de la vie artistique » (p. 89) ? en insistant sur le fait que ce qu’Écrivain décrète, l’objet le devient – puisque l’objet n’existe qu’à travers l’énonciation même d’Écrivain. Il semble conclure ainsi :

« Ou n’était-ce peut-être rien de plus qu’un genre fondamentalement identifiable tout ce temps, en dépit de tout ce qu’a affirmé Écrivain.
Rien de plus ou de moins qu’une lecture ?
Simplement une lecture non conventionnelle, globalement mélancolique bien que parfois même espiègle et s’achevant maintenant ? » (p. 187)


Je souscrirai davantage à l’option de l’autobiographie (p. 60). Au sens ou Télex n°1 de Jean-Jacques Schuhl, Garance Rose d’Hélène Bessette, Louve basse de Denis Roche ou Un ABC de la barbarie de Jacques-Henri Michot pourraient être des autobiographies. Les plus réussies du genre contemporain, d’ailleurs, selon moi (avec une certaine adaptation historique et en guise de matrice on pourrait même ajouter Vie de Henri Brulard à la liste). Des textes cernant un moi écrivant à travers le prisme d’éléments d’écriture hétérogènes, des montages, des listes… détournant la question de l’abondance écœurante de « je » et de « moi » mais poursuivant néanmoins une quête auto-réflexive et d’identité. Même si celle-ci reste, bien sûr, toujours un peu flottante :

« Vous n’êtes pas oune escrivain, vous êtes oune araignée, et au Mejico nous abattons les araignées. » (p. 177)


Note écrite pour La Revue Littéraire n°32 à paraître le 24 août prochain (la suite dans la revue, donc...)

Arrêter d’écrire de David Markson, traduction Claro, collection Lot 49 au Cherche Midi, 192 pages, 15 euros.

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1 Dont le titre est : La Trahison des images. (la trahison du roman ?)
2 Bon, on va dire que je suis obsessionnelle (ce qui n’est pas faux) mais un parallèle : « Roman sans paysage. Pas de décor. Pas le temps de décorer. Sans décoration. Siècle de la vitesse. Le lecteur est pressé. La romancière est pressée. Le lecteur lit à 60 à l’heure. à 80 à l’heure. à 35 nœuds. à 400 à l’heure. Et : LES PERSONNAGES SONT PRESSES. — RITE. ALLONS. DEPECHEZ-VOUS. VITE ». maternA, Hélène Bessette, incipit.

dimanche, juillet 22, 2007

rue de Paradis, Paris, X

Thomas Clerc publie à la rentrée chez Gallimard (collection l’arbalète) Paris, musée du XXIe siècle : le dixième arrondissement de Paris, sujet auquel une ancienne habitante du 58 rue de Paradis (hein Emmanuel, Béatrice & Cathy) ne peut qu’être sensible. D’autant plus que l’auteur adopte un angle d’approche qui m’est cher depuis quelques années – depuis ma première visite de Berlin, ville-friches, et ma lecture de Gilles Clément (sa notion de « tiers paysage ») – la question de la muséification de Paris dont on observe la progression à l’œil nu, tous les jours, avec la vitesse des marées qui déboulent à l’allure de chevaux au galop. Épuisant l’arrondissement à la Queneau, de façon vertigineuse, Thomas Clerc crée également une forme hybride d’écriture, comme il l’avait fait dans son Maurice Sachs dont je vous livre une lecture ci-dessous (publiée dans La Revue Littéraire – une alterfiction qui me fait penser, mutatis mutandis, au Corbière le crevant d'Emmanuel Tugny, à paraître le 17 octobre prochain). Il redécouvre également son propre Paris à l’occasion de cette recomposition subjective de la ville : « les perles ne sont pas le tout du collier, c’est le fil, aussi, qui les tient. »

Maurice Sachs, sa vie, son œuvre. Maurice Sachs, sa mauvaise vie, sa non-œuvre. Maurice Ettinghausen, ses masques, ses échecs. Alias, sa carrière d’escroc, son désœuvrement...
On s’attend, la plupart du temps, à ce qu’un livre consacré à un auteur en dresse un piédestal, même diagonal, même trouble, voire cruel. Une image figée quoique diffractée, manipulée, agitée par l’écrivain au second degré que devient le critique... Thomas Clerc réussit ici le tour de force de faire revivre, en quelque sorte, Maurice Sachs – actualisé en figures de style – de l’exhiber creusant sa tombe, sans fin, son mythe, son errance, ses trahisons... sous nos yeux. Enfin un essai « déclassé », indécidable, mêlant inextricablement ce qui constitue l’éthos d’un écrivain – même raté – : l’indifférenciation du je qui respire et de celui qui s’écrit.

Mais présentons brièvement cette icône de l’abjection qu’on aurait eu envie d’apercevoir au détour d’une péripétie, pour lui jeter un regard avec un frisson inavouable – la peur du diable, l’attrait du diable –, pour en sentir l’odeur de mort, pour se faire rouler et aimer ça, pour le haïr, contempler son gâchis, le conspuer... ou tout simplement avoir le sentiment amer de croiser un miroir...

Une vie de faux-semblants. L’abandon du nom juif de son père – Ettinghausen – au profit de celui de sa mère. Déclassé, il se convertit à un peu tout, aime les hommes et les femmes, l’excès, triche, ment, intrigue, vit dans un luxe qu’il n’a pas. Il côtoie Jean Cocteau, Max Jacob, André Gide qu’il trahit (ainsi que bien d’autres). Commet peu de livres qu’il dénigre avec violence. Est publié principalement après sa mort. « Ses combines sont des chefs-d’œuvre et sa prose une braderie » (p. 18). La guerre lui permet d’intensifier ses trafics divers jusqu’à ce qu’il devienne un agent de la Gestapo à Hambourg... tout ça pour finir expédié de deux balles dans la tête par un SS en 1945.

Thomas Clerc parle avec justesse de « Kitch de l’existence » (p. 134), d’un « artiste en différé, aux marges de la page » (p. 24) et parvient à retracer le parcours proprement fictionnel de cet être de chair et de sang. Étapes par étapes, des figures de styles revisitées recomposent un grand corps de tropes et de genres dévoyés. Une supercherie littéraire en négatif, en somme ; un écrivain à la fois bien réel et totalement fictif, et surtout irrécupérable. « Moins qu’un écrivain, il en est l’image » (p. 58). La « honte » de la littérature et son incarnation la plus incandescente : « Que fut la trahison pour lui sinon l’autre visage, suprême et dégradé, de la littérature ? Sa propension à décevoir les autres ne prit fin que lorsqu’il s’enferma dans la fiction, déclarant forfait comme on retourne une carte. Un écrivain authentique est aussi un traître, traître au monde, à sa classe, traître aux choses qu’il remplace par leur ombre verbale, traître au jeu de la respectabilité et des pouvoirs. « Peut-être écrirais-je un jour un journal de Judas » indique t-il dans une lettre. Mais qu’a t-il fait d’autre ? « (p.32)

Maurice Sachs le désœuvré créé un genre en lui-même, en accord avec son objet. Une fiction de biographie critique, déliée, acérée. Un exercice d’« hétéroportrait » égratignant la dorure des légendes. La sienne (Maurice Sachs), la sienne (Thomas Clerc). Livre de déclassés au pluriel – cf. incipit. (Y ajouter l’histoire du critique du critique, à l’occasion. Et de quelques lecteurs, sans doute...) Maurice Sachs est un accroc au piédestal de la littérature. Sa vie la déplace, la nie en la recherchant désespérément. Maurice Sachs est une tache à la morale. Bon ? mauvais ? facho ? malade ? pervers ? Il n’était rien, juste rien qu’un corps gras, d’une disgrâce commune, surmonté d’un cerveau destiné à être traversé par deux balles SS après quelques aventures qui en valent bien d’autres. Thomas Clerc n’écrit pas un livre sur Maurice Sachs tout en l’écrivant. Il vide ses poches (Maurice Sachs : « Photographies retrouvées (...) — des Japonais aux bains —un cameraman torse nu sur une plage — des jockeys — la reine d’Angleterre entourée de ses pages —un groupe de soldats torse nu — des golfeurs — le toréador Juan Belmonte — jeunes gens faisant leur toilette — un jeune homme distingué qui mange une coupe glacée —des athlètes allemands — des gardes républicains » p. 59). Il vide ses poches (Thomas Clerc, fragment d’une généalogie). Et nous pousse à regarder d’un peu plus près l’hétérogénéité des icônes...

Maurice Sachs le désœuvré, Thomas Clerc, éditions Allia.