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mercredi, novembre 18, 2009

Sous réserve

… Je me rends compte que je n’avais pas mis en ligne l’article sur le premier livre d’Hélène Frappat, Sous réserve, publié dans La Revue Littéraire n°6 en 2004. Voilà qui est fait, pomme C pomme V :

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et qui n’aura jamais de successeurs »... mais – pourrait-on ajouter – beaucoup de prétendants à la « confession » pourtant : la traque minutieuse du moindre mensonge, la présentation aux yeux du monde dans le plus simple appareil d’une conscience qui se lave en public.
Objectif ? Susciter le réflexe cathartique d’une compassion (il ou elle vaut autant que moi, je vaux autant que lui, pas mieux pas pire, j’ai moins honte de mes faiblesses en découvrant les siennes – + supplément voyeurisme – , telle est la nature humaine, toujours trébuchante mais si attachante, alors ya pas de raison pour que quiconque d’entre nous grille en enfer, hein, même en alignant tous les petits forfaits, toutes les petites lâchetés... = la grande fraternité solidaire des h-u-m-a-i-n-s trop humains...). Voilà pour l’émotion facile d’un genre aujourd’hui galvaudé ; passons à l’analyse singulière d’un objet qui ne l’est pas moins.

Roman composé de 477 fragments entrecroisés, Sous réserve se veut ainsi un livre à contraintes : « Règle numéro 1. Il ne doit se trouver, à l’intérieur de ce livre, aucun mensonge. Règle numéro 2. Je dois y avouer, sans exception, tous mes mensonges ».
Sous le haut patronage du Rousseau des Confessions1, Hélène Frappat fait alterner citations (Kant et correspondance de Kant, Rousseau et correspondance de Rousseau, Hawthorne, François Lyotard, Dante, Wittgenstein...) et révélations personnelles, dans une progression narrative, celle d’une vie – qu’il conviendra au lecteur de découvrir : l’enfance, la scolarité, la lutte contre le négationnisme et l’engagement, les histoires d’amour, leurs trahisons, la famille et ses silences... Un trajet signifiant qui démontre formellement vouloir éviter l’écueil de l’exemplarité et de l’érection d’une statue narcissique.

L’originalité de cette structure n’a rien d’un artifice. La narratrice – multipliant les actes de langage extérieur dans un jeu de caché montré – y développe sa volonté de ne pas se laisser empêtrer dans les leurres qu’elle exhibe à dessein : le « mensonge », la « vérité », pouvoir distinguer les deux comme le blanc et le noir, monde acéré mais rassurant du manichéisme : « 14. (...) Je croyais au secret, à l’imposture, au mensonge. 15. Lorsqu’il renonce au militantisme, Jean-François Lyotard quitte un groupe où l’on pense que la vérité ne transige pas. Des années plus tard, il racontera comment, abandonnant la théorie-vérité, il est devenu un artiste de la théorie-fiction. 16. Le moment est venu d’interrompre la terreur théorique. Le désir du vrai, qui alimente chez tous le terrorisme, est inscrit dans notre usage le plus incontrôlé du langage, au point que tout discours paraît déployer naturellement sa prétention à dire le vrai, par une sorte de vulgarité irrémédiable. Or le moment est venu de porter remède à cette vulgarité, d’introduire dans le discours idéologique ou philosophique le même raffinement, la même force de légèreté qui se donne cours dans les œuvres de peinture, de musique, de cinéma dit expérimental, évidemment aussi dans celle des sciences. Ce qui nous fait défaut est une diablerie ou une apathie telle que le genre théorique lui-même subisse des subversions dont sa prétention ne se relève pas ; que le vrai devienne une affaire de style.»

Révéler sans croyance en la révélation, exhiber son incessant questionnement théorique sur la question de la « vérité » tout en narrant « naïvement2» ses mensonges, ses tricheries, ses choix.

Fantomette combat pour la vérité... masquée !

Loin de chercher une voie médiane, acceptable, la vraisemblance d’un caractère, d’un destin, Hélène Frappat fait siens ces paradoxes pour offrir un portrait diffracté, vibrant, une myriade de polaroïds contradictoires sans que se trouve là l’essentiel de ce roman. Pas un panégyrique du « moi » mais la recherche du « style » – la « diablerie » d’un « style » – dans la vibration entre énoncés hétérogènes, le frottement des citations, les collisions temporelles, la rencontre de figures historiques et personnelle.

Sous réserve s’ouvre d’ailleurs sur une lettre de Maria von Herbert à Kant, l’appel au secours poignant d’une lectrice désespérée au philosophe : par un « grand mensonge », elle a perdu son grand amour ; la fréquentation assidue des œuvres du philosophe ne lui est plus d’un secours suffisant, elle a besoin d’une réponse directe. Et le grand Kant, depuis son refuge de Königsberg pourtant bien éloigné des vicissitudes amoureuses, sera touché et lui répondra...

Les héros de ce vaudeville philosophic’autofictionnel, donc : le mensonge (/la vérité), la honte (/plaisir et « péché »), la sanction (/la mort). La dénudation par petites touches et brouillage référentiel pléthorique d’un secret-matrice, moteur de cet auto « épluchage » (p. 48) minutieux exhibant sa vacuité avec l’énergie d’un désespoir qui ne s’avoue pas.

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Notes :
1- « 30. Je m’étais choisi un compagnon, un modèle, un maître, et c’était Rousseau. Je me souvenais avec terreur du silence qui accueille son aveu dans les dernières lignes des
Confessions. » (p. 20)
2- « 24. (...) « La
naïveté est l’explosion de la droiture originellement naturelle à l’humanité contre l’art de feindre devenu une autre nature » ». (Kant, Critique de la faculté de juger).

Hélène Frappat, Sous réserve, Allia, 2004.

mardi, septembre 29, 2009

Le rouge est mis

C’est toujours vêtue de rouge qu’Aurore apparaît sur de vieux films dont le narrateur – l’espion au second degré ? l’enquêteur ? Celui-ci restant dans l’ombre, on pourrait tout aussi bien écrire ces substantifs au féminin – achète un carton entier et anonyme au marché aux Puces de Clignancourt. Aurore, ce n’est sans doute pas son prénom, mais ça lui va bien à cette jeune femme dont on suit la naissance radieuse dans les années 50, l’enfance dorée, l’adolescence ensoleillée, la jeunesse clinquante par bribes énigmatiques – la contrainte des pellicules 8 mm et Super 81 – sans montage, à travers une chronologie rétablie par celui qui redouble de précisions géographiques et temporelles autour de ce mystère, comme pour contrecarrer le terrible destin de cette existence sans nom, de cette histoire sans épilogue.

La passion d’Aurore pour le rouge ou plutôt le fait qu’elle soit définie par la couleur rouge, le narrateur le déduit après le passage à la couleur, puis l’interprète, en noir et blanc, comme il interprète l’effacement du filmeur-voyeur, la distance vaguement lasse de la mère, planquée derrière ses bijoux, le geste quasi systématique de la protagoniste détournant le visage et qui agit comme un idiolecte – je suis l’objet, presque la proie, je sais, mais laissez-moi. « Le rouge est mis »2 : les jeux sont faits – tout est sans doute décidé dès la première image. Ou bien : « Silence ! On tourne. »

De toute évidence, Aurore est née dans une famille aisée qui va aux sports d’hiver en hiver et dans des lieux de villégiatures aussi dispendieux qu’à la mode en été. Sans doute du même niveau social que la famille de A., héritière de Champagne et de banque suisse, héroïne du récit entrecroisé avec celui d’Aurore, comme un négatif ou un reflet. Car A. n’est pas traquée par un objectif curieux ni aplatie sur pellicule, c’est elle qui débusque, souvent malgré elle, les pensées des êtres qui se trouvent à proximité. A. est télépathe et cette impossibilité du silence est un fardeau. Aurore pose devant la caméra, apprivoise sa grâce photogénique. A. se crée un masque, en permanence, pour dissimuler le trouble provoqué par cette rumeur obsédante. Leurs traits pourraient se confondre comme l’initiale de leur prénom : époque, lieux, bourgeoisie… Dos à dos, elles seraient une sorte de Janus recelant toutes les potentialités, se tenant au seuil de la vie : leurs deux histoires s’arrêtent net, comme une fin de pellicule, à l’orée de l’âge adulte. Des récits de rêves hoquettent, en italique, entre les épisodes de leurs existences, offrant des clefs ambiguës, des pistes énigmatiques.

Par effraction3, le filmeur capte les prémices d’Aurore. Par effraction, A. force les pensées des gens, s’immisce dans leurs secrets. Par effraction, le narrateur se fait voyeur de la jeunesse d’Aurore, omniscient des pouvoirs d’A. Douce violence du délit, ambivalence d’un bonheur affiché, labyrinthe des destins. Hélène Frappat crée un roman au charme étrange, aquatique, interrogeant l’identité – dans la lignée de ses deux premiers livres : Sous réserve et L’Agent de liaison – le pouvoir de l’image, la question de la vérité et du mensonge, sans grandiloquence, à travers des fils ténus, le pouvoir mystérieux de l’écriture fragmentaire, du montage qui, comme au cinéma, à la fois interprète et love le spectateur dans un fauteuil de souveraineté fragile.

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Notes :
1- Le 8 mm est un format de film de cinéma amateur lancé en 1932 par Kodak. En 1965, il évolue en Super 8. Prenant la suite de l’enquête du narrateur et poursuivant sa quête du détail, on extrapole, imaginant que le filmeur a commencé en 8 mm noir et blanc – même si la couleur était disponible en 8 mm dès 1935 – pour poursuivre en Super 8 couleur.
2- Outre les définitions de cette expression – utilisée par Hélène Frappat dans le livre – empruntées au vocabulaire des courses et du spectacle, Le Rouge est mis est un film policier de Gilles Grangier sorti en 1957.
3- « Effraction » vient du latin « frangere » – avec le préfixe « ex », bien sûr – qui est un verbe très intéressant car aux définitions contradictoires, selon le contexte. Il peut ainsi notamment signifier : briser, casser voire détruire ; mais aussi : adoucir, fléchir, apaiser (comme dans « risus frangit vultus » : « le rire adoucit le visage »).


Par effraction d'Hélène Frappat, éditions Allia.

Article à paraître dans La Revue Littéraire n°42
N.B. : Vous pouvez également lire des articles sur Sous réserve et L'Agent de liaison dans La Revue Littéraire, respectivement n°6 et 32.

mercredi, août 29, 2007

« Appelez-vous maman une phrase ? »

Après Sous réserve, publié en 2004 , Hélène Frappat confirme sa virtuosité dans le domaine du roman bifurquant, jouant à plein d’effets tenus pour entraîner le lecteur dans le délice de subtilités d’écriture qui n’ont rien de surfait. L’Agent de liaison confirme la voix de l’auteur comme l’une des intonations les plus novatrices du roman contemporain. Sous réserve dessinait subtilement le réseau des confessions masquées – au sujet desquelles je posais la question du « blindage théorique », les multiples références littéraires, philosophiques brandies, qu’on ne retrouve plus ici. L’Agent de liaison fait le lien entre plusieurs histoires pour en révéler un point ou plutôt des arêtes communes : la question de la mystification et de l’identité ainsi que celle de la filiation mère/fille.

Comme dans son premier livre, Hélène Frappat utilise la forme de séquences numérotées, au nombre de 100, qui entrecroisent de courtes séquences narratives et font se heurter des vies aux coïncidences troublantes, l’auteur fondant des éléments de sa propre histoire – du moins peut-on le penser – parmi celles des personnages d’une fiction multipliant les effets de réel. Une jeune fille, Sylvette, tout juste majeure s’enfuit de sa famille aveyronnaise récemment installée dans la banlieue parisienne et se cache sous de multiples noms, à Paris ; elle tombe amoureuse d’un sicilien et a, en secret, une fille, Anne ; les deux femmes se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Un coffret contenant des bijoux de famille est volé par un ex-mari escroc. Une amie cleptomane incapable de retenir les prénoms a une fille, en secret (comme Sylvette). Rossana quitte sa Sicile natale, ses parents et a une fille, Ada, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. La propre mère de l’auteur utilise un autre prénom que le sien – celui de sa propre mère – les trois femmes (grand-mère/mère/fille se ressemble-t-elles comme deux gouttes d’eau ?). À Rome, une étrange enfant aux yeux cernés pleure à la mort, toutes les nuits. La propre mère de l’auteur à quitté sa Corse natale, ses parents, pour Paris. Des espions traversent également ce jeu de piste, parmi lesquels une espionne qui, tombant amoureuse d’une autre agent, sacrifie sa couverture – et subit en les mortelles conséquences.

Dans l’entrelacs de ces vies qui résonnent étrangement comme des instruments façonnés par le même luthier – comme des rêves récurrents, aussi – se dessine une quête obstinée et polysémique de liaison. Le lien, fort, mère/fille. L’attache à l’origine, au pays natal – et le besoin de s’en arracher. La relation entre mari et femme, amants. La vie au second degré que se crée l’espion et qui tisse de nouvelles connexions dans le réel. Enfin, bien sûr, et peut-être surtout, les liaisons créées dans le langage dont l’écrivain se fait agent. Des liaisons qui procèdent par glissement, acceptation des « grandes irrégularités de langage », échos et hasards objectifs. Le village d’Aveyron dont Sylvette est originaire s’appelle Lacalm – ce qui se prononce, avec l’accent local, nous apprend l’auteur, Lacan…

Outre les motifs récurrents, évidents, que nous avons évoqués, Hélène Frappat en dissémine d’autres tout au long du récit, telles les clefs d’un conte. Par exemple, la couverture de l’espion – sa ou ses doubles vies – glisse-t-elle dans le récit pour entourer, couverture chaude de douce d’une cruelle nuance rouge sang, l’enfant Ada délaissée par sa mère. La bague volée par le mari-escroc mute en bague volée par la nounou de l’enfant aux yeux cernées à sa mère – cette bague-armoirie énonçant : « verse le sang, pas les larmes ». Le roman devient ainsi un palais des glaces, le glissement contaminant l’intégrité même des mots que l’on rapproche au gré d’un simple changement de lettre. L’auteur précise ainsi que seul le « r » différencie « agent » de « argent ». De même, mais en italien, cette fois, ce même « r » sépare « réalité » et « loyauté » ; et, toujours dans la même langue, une seule lettre différencie « espionnage » d’« expiation ». Ce qui met sérieusement en doute les notions d’intégrité et d’identité. Puisqu’on apprend que la grand-mère de l’auteur est une Lanfranchi1 du sud de la Corse, je me permettrai d’ajouter en guise de digression-bonus – et pour montrer à l’auteur que cette langue-là n’est pas si « sauvage » (p. 83-84) – qu’on pourrait opérer ce genre de chorégraphie en corse dans le champ lexical de son roman d’analyse et de filiation : d’un « j » à un « li » on passe de « regarder » (fighjulà ) à « enfanter » (fighliulà). Et à partir d’une même racine, on pourrait déambuler dans toutes les histoires développées : le rejet (ghjetta ) de la famille et de l’origine, le désir (ghjestra) qui fait naître l’enfant, le jeu (ghjucà) de l’espion qui circule dans la vie. Des métamorphoses infinies… à vous d’y jouer.

On comprendra, au sein de cet écheveau de possibles narratifs, que L’Agent de liaison, justement, ne résout rien, ne lie pas les histoires, souligne simplement les échos en les juxtaposant. Le plaisir de la lecture étant de s’y perdre et soi-même, digresser et faire basculer les phrases et les épisodes.

Le livre refermé, il me faut bien l’avouer, je reste partagée entre deux sentiments. La dégustation euphorique de moments narratifs intenses orchestrés comme une résolution harmonique bien cadencée. Parfois même, des envolées lyriques qui m’ont – avec bonheur – étonnée et qui tombent bien – car elles s’osent. Et un certain agacement, qui demeure, comme la pulpe granuleuse d’un fruit d’été entre deux dents. Il reste quelque chose de retenu, une mèche trop coiffée, un vernis trop léché, parfois. Post-moderne, cultivé, parisien, intelligent. On attend avec impatience qu’Hélène Frappat accepte de lâcher un peu de leste en la matière2 , comme son personnage jette le saphir commun par la fenêtre et l’oublie aussitôt.


1 - Digression dans la digression dans Les Frères corses d’Alexandre Dumas, les jumeaux se nomment Franchi… là encore, juste une différence de trois lettres. Il est aussi question, dans ce roman (mais du côté masculin) du départ de la Corse et de l’arrivée à Paris. On y trouve, d’ailleurs, une dimension surnaturelle (les morts parlant aux vivants) brièvement évoquée dans L’Agent de liaison – un revenant apparaissant, peut-être en rêve, mais on laisse quand même la lumière allumée.

2-Disant cela et pour commettre une note parfaitement déplacée (encore une !), on précisera que l’on s’attribue également ce vœu que l’on espère exempt de toute piété.



Hélène Frappat, L’Agent de liaison, Allia, septembre 2007.
Article publié dans La Revue Littéraire n°32, Éditions Léo Scheer.