Affichage des articles dont le libellé est désordres. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est désordres. Afficher tous les articles

mardi, février 16, 2010

« L’idée la plus insensée que jamais femme pût concevoir. C’est-à-dire, aimer. »

Quelque chose manquait depuis longtemps, pas si longtemps – si l’on tente de mesurer le temps de façon un tant soit peu rationnelle ou classique, juste le temps compté du sain redémarrage – mais trop longtemps : les publications de Désordres, la maison d’édition de Laurence Viallet qui porte à présent son nom, en toute indépendance.

On a parlé ici de la fresque Yapou, bétail humain de Shozo Numa 1, 2 et 3, des Grandes espérances de Kathy Acker, on a dévoré Peter Sotos, David Wrojnarowicz… C’est donc avec une impatience fébrile qu’on attend le Quichotte de Kathy Acker – dans une traduction de Laurence Viallet –, une pièce maîtresse de cet écrivain indispensable. Il paraîtra le 18 mars.

En attendant, vous pouvez découvrir ou relire les publications de Désordres ou encore cet entretien paru chez Boojum.

lundi, décembre 17, 2007

« On ne naît pas animal, on le devient. »

Sur le dernier volet de l’énorme fresque masochiste de science-fiction Yapou, bétail humain.

Cette fresque post-moderne crée le fictif, futuriste EHS (Empire of Hundred Suns), gouverné par les femmes (des femmes d’origine anglo-saxonne majoritairement blondes) et au sein duquel la « race jaune », les « Yapous » – variation transparente de Japan – ne sont plus considérés comme humains mais comme une matière première intelligente et servile servant au confort et aux caprices de l’élite blanche. Une conscience « viandeuse » à modeler selon ses besoins et désirs. « Les Voyages de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait seule de faire des narrations utopiques (je préférerais dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité quotidienne » écrit Shozo Numa dans une postface de 1970. Reprenant cette tradition, il imagine qu’un vaisseau spatial chute sur terre dans les années 196X, découvert par un jeune couple : Clara Cotwick, une Allemande et Sebe Rinichiro, un Japonais. Les deux jeunes gens découvrent ainsi l’étrange univers d’EHS que nous décrit l’auteur avec force détails dignes d’un Jules Verne loufoque, alternant adresses au lecteur (dont l’humour pourrait également faire penser, parfois, à Laurence Sterne) et digressions techniques diaboliques de précision et d’arborescences, des digressions se créant dans les digressions, assorties de notes, etc. On devine aisément, dans un tel monde, quels seront les sorts respectifs de la jeune femme allemande à la peau laiteuse, aux joues roses et aux yeux clairs, et de son fiancé japonais, tout intellectuel et judoka soit-il, sans pouvoir s’attendre au débordement d’imagination de l’auteur qui stupéfie, commotionne parfois, à chaque page. Car Shozo Numa parvient à reconstruire tous les éléments d’une civilisation en imaginant de nombreux livres scientifiques ou philosophiques, des études, des machines, des inventions… dans une surenchère permanente d’outrance et de merveilleux. L’œil écarquillé, comme dans Orange mécanique1 , on ne peut que s’abreuver sans jamais se rassasier de cette fable atroce.

Dans le tome I, nous avions assistés, en voyeurs fascinés malgré nous2 , à la renaissance de Rinichiro en Yapou, d’abord révolté par son sort – même si le machiavélisme de cette société prévoit tout : de la peau tannée permettant de supporter les plus grandes chaleurs comme le plus grand froid, en passant par le vers symbiote rendant inutile la contrainte de la nutrition et de la défécation, en passant par la production d’hormone annihilant l’esprit de révolte et supprimant toute velléité de suicide – puis de plus en plus résigné à passer sa vie auprès de son ancienne fiancée d’une façon qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Non pas homme mais chose viandeuse tirée en laisse, modelée à loisir, dans la douleur et l’humiliation – notion absente, bien sûr de la pensée d’EHS, puisque les Yapous y sont considérés comme des animaux.

Le deuxième volume dévoile dans un luxe de détails les différents types de Yapous qu’on n’avait pas encore croisés dans le premier volume (dont la typologie était déjà bien fournie), tout en répondant à l’ellipse temporelle qui nous avait tenue en haleine : qu’a t-il bien pu se passer pour qu’en l’an XL une minorité blanche ait réduit les Noirs en esclavage et transformé les asiatiques en Yapous ? Comment les femmes ont-elles pris un pouvoir si absolu sur les hommes ? Rinichiro, Yapou de frais tanage, découvre donc les premiers emplois que sa maîtresse veut bien lui offrir, d’une cruauté raffinée. Il lui sert notamment de sofa et assiste, impuissant, à son idylle naissante, avec un Apollon d’EHS portant talons aiguilles et courte jupette – ainsi qu’il est d’usage pour les hommes d’EHS. Les anciens amants sont à présent reliés télépathiquement après le rituel de la « Saint-eau », Rin peut ainsi satisfaire aux moindres désirs de sa maîtresse tandis que celle-ci exerce une emprise absolue sur lui. Doris Jansen, l’une des ladys d’EHS et Clara font un pari : si Doris, à l’issue d’un nouveau voyage temporel, parvient à ramener la sœur de Rinichiro sur EHS – pour la yapouniser et la faire s’accoupler avec son frère – Clara lui donnera les « boules » (testicules) de son cher TEVIN 1267 qui lui ont été retirées lors de sa castration3.

Le troisième tome poursuit l’aventure de l’insertion de Clara dans cette société qui semble avoir été créée sur mesure pour elle, dans un va et vient temporel entre le « présent » du récit et des extraits de son journal, postérieur, qui ne laissent aucun espoir concernant l’avenir de Rinichiro et des Yapous. L’horizon est décidément albiniste même si à la fin l’auteur cède son « pinceau » au lecteur pour continuer la fable. L’idylle discrète entre Clara et William, un héritier Jansen se poursuit tandis que son charme conquiert toute la bonne société d’EHS. Le système de rétroprojection historique mis en place par Shozo Numa dans le tome II – permettant de relire tous les mythes fondateurs de l’humanité à l’aune de la civilisation d’EHS – est développé pour former une toile d’une cohérence diabolique, tantôt cruelle – dans le tome II on apprend que les angelots des tableaux de la Renaissance sont en vérité des « pangels », sorte de mini-Yapous ailés – tantôt drôle – dans le tome III la Vénus de Botticelli représente une noble d’EHS gagnant une course de coquilles Saint-Jacques géantes – tirée, bien sûr, par des Yapous amphibies. Elle va jusqu’à l’atroce, justifiant, sans tache aucune, la domination de la race aryenne : à Clara, mal à l’aise quant au passé nazi de son peuple, on répond que la Shoah aurait été l’œuvre d’un Yapou voulant se venger de son maître, juif, lors d’un voyage temporel. Comment expliquer autrement les manipulations de masse d’Hitler ? Si ce n’est par la technologie d’EHS concernant l’hypnose et le contrôle des consciences, manipulée par un Yapou ? Le système, diabolique, ne laisse aucune échappatoire, comme le plus machiavélique des négationnismes. Sa rigueur mime de façon effrayante un totalitarisme aux rouages parfaits. Shozo Numa développe avec minutie les aspects de cette culture « cul-visage » qui inverse systématiquement tous les codes dans un carnaval atroce, mutant, que n’aurait pas renié Bakhtine. Car ce renversement décharne le mécanisme de hiérarchies qui régente notre monde, décalque délavé de la dystopie d’EHS. Un passage clef à mon sens clef est celui où Rinichiro, réduit à l’état de siège suivant Clara dans ses moindres déplacements lors d’une réception de la noblesse ehsienne, observe le comportement d’une Yapomb : une Yapou « haut de gamme » servant de ventre à un futur héritier Jansen. Se croyant délivrée des chaînes de sa condition, elle use des siens, Yapous, avec autant de dédain qu’une « blanche », un pas de plus dans leur humiliation, une autre façon, pour Shozo Numa, de ne pas épargner les victimes. Un nouveau seuil a été dépassé pour Rin : après avoir été divan, il a été décidé qu’il serait « setten », toilettes vivantes avalant pisse et merde de son aimée ainsi que de son futur mari. Car EHS est « un monde sans ordure », un « âge de chair(s) » s’entredévorant. Tout s’y recycle, les Yapous en étant l’alpha et l’oméga : à la fois poubelles et nourriture puisqu’on découvre, lors d’un banquet, que certains Yapous sont élevés pour être mangés. À la broche ou sur canapé. Même le tabou du cannibalisme ne sera donc pas oublié permettant de mesurer la dépendance extrême des citoyens d’EHS à leurs Yapous. Et de se souvenir de la dialectique du maître et de l’esclave. Et de toutes les œuvres de science-fiction qui mettent en scène une révolte des machines, des robots, des clones, des soumis. Et de se dire que finalement, oui, on pourra l’utiliser sans frein le pinceau de Shozo Numa.

---------------------
1- Il a été un moment question que Stanley Kubrick et David Lynch adaptent Yapou, bétail humain au cinéma (source : Lire).
2- ou pas
3- Son pénis ayant été transformé en fouet avec lequel il est puni jusqu’au sang lorsqu’il tente d’exprimer une conscience humaine.

Yapou, bétail humain volume III de Shozo Numa, traduit du japonais par Sylvain Cardonnel, Éditions Désordres/Laurence Viallet.

Article à paraître dans la prochaine Revue Littéraire, sortie le 11 janvier 2008.

mercredi, novembre 21, 2007

LISEZ YAPOU !



Je sais, un billet qui pourrait paraître un peu paresseux. C’est sans compter les notes sur le premier et le deuxième volume ! J’écris sur le troisième, venant de paraître, très bientôt.

D’ors et déjà un slogan : pas un arbre de Noël sans Yapou dessous !

Encore merci, Désordres, pour cet immense cadeau fait à la littérature.

samedi, décembre 16, 2006

Yapou 2



On l’avait énoncé en parlant du premier volume de Yapou bétail humain : sa découverte tardive, en France, est un événement de pensée majeur auquel il faut se frotter au plus vite (si ce n’est déjà fait), un séisme éthique et esthétique tant le monstre créé par son auteur constitue le chaînon manquant entre Sade, Sacher-Masoch et les pensées plus récentes de l’excès tout comme les univers de l’abjection.

Yapou, bétail humain a d’abord été publié en feuilleton à partir de 1956, créant un scandale retentissant. C’est sans doute le texte le plus célèbre de la littérature masochiste du Japon de l’après-guerre. Applaudi par Yukio Mishima et une partie de la critique, le livre fut honni par d’autres qui le considéraient – à juste titre – comme une critique virulente du régime et de l’Empereur. Phénomène de masse, le livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires avant d’être adapté en manga.

Cette fresque post-moderne crée le fictif, futuriste EHS, gouverné par les femmes (des femmes d’origine anglo-saxonne majoritairement blondes) et au sein duquel la « race jaune », les « Yapous » – variation transparente de Japan – ne sont plus considérés comme humains mais comme une matière première intelligente et servile servant au confort et aux caprices de l’élite blanche. Une conscience « viandeuse » à modeler selon ses besoins et désirs. « Les Voyages de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait seule de faire des narrations utopiques (je préférerais dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité quotidienne » écrit Shozo Numa dans une postface de 1970. Reprenant cette tradition, il imagine qu’un vaisseau spatial chute sur terre dans les années 196X, découvert par un jeune couple : Clara Cotwick, une Allemande et Sebe Rinichiro, un Japonais. Les tribulations de la rencontre de la pilote et des deux jeunes gens les amèneront à découvrir l’étrange univers d’EHS que nous décrit l’auteur avec force détails dignes d’un Jules Verne loufoque, alternant adresses au lecteur (dont l’humour pourrait également faire penser, parfois, à Laurence Sterne) et digressions techniques diaboliques de précision. On devine aisément, dans un tel monde, quels seront les sorts respectifs de la jeune femme allemande à la peau d’albâtre et aux yeux clairs et de son fiancé japonais, tout intellectuel et judoka soit-il… sans pouvoir s’attendre au débordement d’imagination de l’auteur qui secoue et stupéfie à chaque page. Car Shozo Numa parvient à reconstruire tous les éléments d’une civilisation en imaginant de nombreux livres scientifiques ou philosophiques, des études, des machines, des inventions… dans une surenchère permanente d’outrance et de merveilleux.

Happés par l’univers magnétique de l’auteur, spectateurs adoubés de cette société au-delà de toute immoralité, nous avions, à regrets – presque au désespoir –, fermé le premier tome de Yapou bétail humain au moment où Rinichiro venait d’être baptisé Yapou. Les crocs de cette civilisation albiniste s'étaient refermés sur lui, déchirant ce qui lui restait d’illusion et d’identité… et de virilité, d’ailleurs, aussi, au passage. Le baptême se fait par purification à la « sainte Eau », autrement dit, l’urine de Clara (« amarita shower »), scandant des « yamen ». Devenu TEVIN 1267, Yapou parmi les Yapous, le destin de Rinichiro est à présent lié à celui de son ancienne fiancée, mais d’une façon qu’il n’aurait jamais pu imaginer… il est devenu sa chose viandeuse, tirée en laisse, à modeler à loisir, dans la douleur et l’humiliation – notion absente, bien sûr de la pensée d’EHS, puisque les Yapous y sont considérés comme des animaux.

Le deuxième volume commence pendant les premiers pas de Rinichiro, yapou. Il se trouve attaché sous un sofa sur lequel se repose Clara – sans que celle-ci s’en doute le moins du monde – en constituant, donc, le matelas et la structure, tout en vivant une expérience télépathe avec elle – ce qui devrait lui permettre, par la suite, de mieux la servir (tel est, du moins, le sens du dispositif). Avec horreur, il se rend compte que son bien-être relatif – dans de telles conditions – dépend de sa dévotion à Clara, au dieu Clara. Lorsqu’il est en colère ou jaloux la charge semble insupportable, ses articulations prêtent à craquer. Lorsqu’il la prie, tourne des pensées dévouées vers son image magnifiée, tout s’allège. La survie dépend de l’acception de sa condition.

Ainsi, ligoté sous un meuble, meuble lui-même, souffrant les mille morts de l’accoutumance à la pisse blanche devenant son propre sang, Rinichiro voit par les yeux de Clara ce que cette Candide découvre peu à peu de la société et des protagonistes d’EHS. Car c’est grâce à elle, sa fraîcheur et son étonnement, son adaptation rapide aux nouveaux codes qu’elle rencontre, que nous sont dévoilés les fondements, l’histoire, les héros, les divertissements de ce monde. À travers le luxe démesuré qui lui est offert, elle ne peut que trouver que tout se déroule pour le mieux dans le meilleur des mondes, du moins, de son point de vue privilégié. Nouvelle déesse et Yapou de frais tannage découvrent ce que sera leur présent et ce qu’aurait pu être leur avenir, avant l’accident. C’est ainsi que ce deuxième volume répond à l’ellipse temporelle qui nous avait tenue en haleine pendant les 440 pages enlevées du premier : qu’a t-il bien pu se passer pour qu’en l’an XL une minorité blanche ait réduit les Noirs en esclavage et transformé les asiatiques en Yapous ? Comment les femmes ont-elles pris un pouvoir si absolu sur les hommes ?...

Shozo Numa parvient à une surenchère du sentiment d’horreur hypnotique qui avait présidée au premier tome. L’humour irrésistible du texte, la création minutieuse d’une cohérence historique et scientifique (même délirante) emporte le lecteur malgré lui dans une logique qu’il suit docilement dans son déroulement, enrôlé de force par la fascination de la fiction. Le sort des Yapous est plus qu’inacceptable, inimaginable par une conscience humaine ; pourtant, l’auteur nous délecte de leurs tribulations les plus infâmes, de scénarios sado-masochistes, de descriptions minutieuses des rôles du « setten » (Yapou WC) ou du « pouky » (Yapou skis) qu’on découvre dans le deuxième tome. Ce qui sauve le lecteur dans cette découverte d’EHS, c’est justement le fait qu’il s’agisse d’une dystopie située dans le futur : l’humanité des Japonais aurait été annihilé par d’autres hommes, dominants, à la suite d’événements qu’on imagine aussi terribles que la disparition des dinosaures de la surface de la Terre.

Oui mais voilà, la suite va plus loin en relisant les mythes fondateurs de l’humanité en général et du Japon en particulier à l’aune de la domination violente exercée sur les Yapous et du rôle de dieux que les blancs y jouent. Point par point, Shozo Numa démonte chaque légende, chaque texte sacré en en montrant l’incarnation blanche et cruelle à travers les yeux de Rinichiro, entravé. Ainsi page 9 : « Inutile de préciser que l’être fabuleux présenté comme un monstre moitié homme (tête et torse) et moitié cheval, le Kentauros que mentionne la mythologie grecque n’est que le fruit d’une rétroprojection historique, une invention ingénieuse du monde d’EHS. » « Rétroprojecion historique » les angelots des tableaux de la Renaissance (en vérité des « pangels », sorte de mini-Yapous ailés), les dieux fondateurs du Japon (la déesse Ama-terasu se nommant en réalité Anna Terrace), etc. C’est-à-dire que la civilisation d’EHS, la fiction, entre de plain-pied dans notre réel, à travers une justification historique délirante… mais terriblement cohérente ! On pensait que le scandale de Yapou bétail humain résidait dans le déboulonnage consciencieux de la figure de l’Empereur et de la grandeur du Japon qui y apparaît, mais cela va plus loin. L’ironie de l’auteur n’épargne rien ni personne, et surtout pas les bonnes consciences dominantes. Surtout pas, non plus, le lecteur.

Pour tenter un parallèle plus qu’osé, je dirais qu’il y a du Matrix dans Yapou ou plutôt du Yapou dans Matrix (folklore christique en moins), Yapou agissant comme un révélateur des fonctionnements sous-jacents de la société. Yapounisé, entravé, Rinichiro alias TEVIN 1267 avale (malgré lui) la pilule rouge et découvre non seulement ce qui fera son futur mais l’illusion qui a été son passé – l’existence transhistorique d’EHS. (Le parallèle s’arrête là. Nul Neo ici. Aucun horizon de revanche des Yapous ne semble pour l’instant, dans ces deux volumes, possible – à l’inverse de Matrix qui encense la révolte et la dialectique du retournement des forces au service de valeurs humaines et généreuses.)

Enfin, en guise de non-fin – c’est bien le moins concernant une fresque inachevée d’une telle ampleur – je voudrais souligner le travail extraodinaire de traduction réalisé par Sylvain Cardonnel. Son rapport à la langue japonaise n’est pas complètement indifférent à la manière dont il parvient à traduire les néologismes avec une évidence subtile pour le lecteur – basée sur des strates temporelles et culturelles. Une histoire aux échos signifiants. On l’apprend dans un entretien réalisé avec Morgan Boëdec pour Chronicart : il y a quinze ans, il débarquait en touriste à Tokyo sans connaître un mot de japonais. Le retour en France de la femme (encore !) qui l’accompagnait a scellé son initiation à la langue japonaise… Depuis, plusieurs traductions avant la rencontre – que l’on imaginerait presque programmée par un destin venu tout droit d’EHS en « rétroprojecion historique » – avec les 1500 pages de Yapou bétail humain à recréer plus qu’à traduire afin d’en faire vivre les mécanismes dans une langue dynamique pour le lecteur français.

Ce n’est pas un hasard non plus que cette publication voie le jour à un moment où les Éditions Désordres, menées par Laurence Viallet, se trouvent menacées. Gardons à l’esprit une évidence essentielle : il FAUT que le troisième volume de Yapou bétail humain sorte. Il FAUT que Laurence Viallet poursuive son travail éditorial unique (Kathy Acker, Peter Sotos, Samuel R. Delany, Dennis Cooper, David Wojdranowicz…) dans le paysage éditorial – souvent déprimant, tout de même, il faut bien le dire – français. Hey, on n’est pas des Yapous du Marché. On n’est pas les « settens » des proses anxiolytiques distillées insidieusement. Je n’ai guère envie de m’expatrier en juin 2007, vous non plus, je suppose… faisons donc en sorte que la création vive, l’indocilité, la pensée soient possibles dans tous les espaces qui s’y consacrent. Merci pour nous – pour vous.

Yapou bétail humain volume II de Shozo Numa, traduction Sylvain Cardonnel, Éditions Désordres/Laurence Viallet, sortie janvier 2007.

L'image est de Remka qui avait illustré le dossier paru sur le premier volume de Yapou dans Chronicart.

samedi, novembre 18, 2006

Enfin une bonne nouvelle !




Yapou bétail humain
de Shozo Numa, dont on parlait ici et dont on a beaucoup parlé ailleurs, a reçu le Prix Sade ! Le deuxième tome sortira en janvier.

mercredi, novembre 15, 2006

Pain Killers mes amis…



Quand je pense que j’avais réussi à me convaincre de l’intérêt et de la drôlerie d’une invit’ inattendue au Lasserre – avec célébration de Michel Schneider en prime –, tout ça pour la louper à la dernière minute pour cause de baptême de morphine… (nouveau coming’in à prévoir ?) Enfuie la séquence Disney…

Ça rappelle les oreillons aux sports d’hiver, les genoux couronnés avant carnaval, l’énooorme bouton la veille de la boum, la rage de dents pendant le concert…

C’est un drôle de moment – mais c’est le seul que j’ai trouvé, faute de – pour se plonger dans le dernier Peter Sotos, commotionnant et cru. Peut-être cette fébrilité fortuite pourrait-elle exprimer un état de vulnérabilité à rechercher pour se laisser, atteindre, justement, par des écritures et des expériences de l’excès. Pas au sens propre bien sûr. Juste déstabiliser ses attentes, ses réflexes de lecture, ses rejets. Et goûter la constellation offerte par Laurence Viallet à travers les éditions Désordres – qui viennent de publier un nouveau livre : Émile perverti de René Schérer… va falloir passer à la Vitamine C pour faire diminuer un peu les piles « à lire »…

vendredi, août 25, 2006

Grandes espérances

En quatrième de couverture des Grandes espérances de Kathy Acker, une citation laudative d’Alain Robbe-Grillet, significativement reproduite : « Grandes espérances est à ce jour l’œuvre d’art la plus absolument aboutie de Kathy Acker. De par sa concentration formelle et sa structure toujours plus harmonieuse à chaque strate de lecture, ce livre répond aux exigences de Sterne ou Canetti envers le romancier. »
Significativement car Alain Robbe-Grillet ne l’a jamais écrite : « N’ayant pas lu Grandes espérances à l’époque où cette citation fut reproduite sur la première édition américaine, Alain Robbe-Grillet ne peut en être l’auteur. Toutefois, touché et amusé par cet hommage, il nous a aimablement autorisés à l’utiliser ici. » – nous précise ce même quatrième de couverture.
1- Alain Robbe-Grillet n’a jamais écrit ce commentaire, or, acceptant sa reproduction sous son nom, il le valide rétrospectivement et l’habite. Il devient l’Alain Robbe-Grillet (vraisemblablement inventé par) Kathy Acker. Premier détournement, au seuil du livre.
2- L’Alain Robbe-Grillet de la citation – le faux qui devient le vrai en acceptant le faux – énonce que ce livre de Kathy Acker « répond aux exigences de Sterne ou Canetti ». Il les implique donc, malgré eux, dans une validation de l’œuvre de la romancière. Nouveau détournement.
3- Grandes espérances est un texte au second degré. Un texte de réécritures de Charles Dickens, Pierre Guyotat, Marcel Proust, Ben Jonson, Pauline Réage… Parodies, plagiats, pastiches, Kathy Acker se glisse dans la peau de personnages et d’écritures pour mieux y fondre sa voix déchantant une éducation sentimentale désaxée. Détournement généralisé = « à la poubelle le misérable génie de chacun, ce qui est inimitable est sans intérêt » (Rose poussière de Jean-Jacques Schuhl) = « … c’est pourquoi un texte doit subvertir (la signification de) cet autre texte jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une musique de fond, comme le reggae : l’inextricabilité des textes de relation… » (Grandes espérances, p. 20).

La où Sang et stupre au lycée, par exemple, n’était qu’énergie et irrévérence, la voix de Grandes espérances se développe dans des tonalités plus complexes, mélancoliques, d’un désespoir latent, d’une lucidité coupante. Des motifs obsédants se mêlent à l’intertexte dans une ronde cruelle : le suicide de la mère, le poids de l’héritage – et celui de l’argent en général –, le sexe, la folie. Le « je » se déplace d’une histoire à l’autre, Kathy Acker pratiquant des glissement historiques du moment de son écriture à la Rome Antique en passant par le XVIIIe siècle français.

Entre hommes et femmes nulle tendresse mais une économie de rapt, de souffrance, de chantage, de possession, de manipulation. Loin d’un espoir diffus que pourrait engendrer la croyance en l’amour véhiculée par la société – elle en a économiquement besoin – Kathy Acker, réécrivant Histoire d’O, prend son masque de plumes, de fers, de bleus, de traces de fouets pour révéler une vérité plus nue qu’un corps : « Tu ne peux pas supporter que quelqu’un t’aime. Tu ne peux pas supporter la conscience de quelqu’un d’autre. » Alternant tragique et loufoque, l’auteur prend bien d’autres masques, dans des saynètes d’une drôlerie sombre, dérangeantes car à la fois simulacre du réel – un quotidien reconnaissable – et scènes primitives qui dénudent les rapports humains. Les conflits s’y font meurtres, le désir dévoration, le manque abyme.

Grandes espérances
développe une structure d’un cahotique recherché qui ferait penser au classement d’une bibliothèque imaginaire : glissements par sonorités proches, par digressions, par association d’idées… Juxtapositions, ruptures, répétitions… Structure osseuse aux articulations travaillées, comme un corps monstrueux que l’on ne peut que reconnaître sans jamais l’avoir vraiment vu. Déjà-vu jamais vu. Un hybride littéraire qui questionne aussi bien la langue que le sentiment, la généalogie ou notre rapport à la littérature – comment habiter ses archétypes. Ou notre rapport à nous-même – comment s’habiter – et que faire en sachant qu’on n’y arrivera pas.

C’est cet étrange sentiment de reconnaissance et d’étrangeté qu’évoque William Burroughs quand il parle de Kathy Acker comme une « Colette postmoderne dont l’œuvre a le pouvoir de refléter l’âme du lecteur ». Le texte n’est jamais clos malgré une mention « FIN » en capitale, un peu enfantine (comme une fin de dessin animée), un peu dérisoire. Le texte glisse, échappe, jusqu’à son terme qui n’en est pas un, commençant une lettre autour de laquelle, rétrospectivement, toutes les aventures des personnages-masques tournent. Une lettre de chacun peut compléter à sa guise :

« Ce qui est, est. Pas de fantasme. Douleur. Rien que les détails : les rues, le sac-poubelle vert à côté duquel dort un clochard, un ami, trop de temps pas de temps, trop à manger pas assez à manger, aller au ciné avec Jeffrey je ne sais pas si le monde est meilleur ou pire qu’il a été je sais que la seule angoisse bien de la fuite.
Chère mère, » (p. 152)

Grandes espérances de Kathy Acker, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérard-Georges Lemaire, Éditions Désordres.

{Texte publié dans La Revue Littéraire n°28}

dimanche, juillet 16, 2006

Il n’y a pas de temps ; il y a.

« Tout ce qui est mental est réel.

Cher Peter,
Quelle merde que ta nouvelle petite amie ! Elle ment comme elle respire, parce que sa peau est jaune de jaunisse, non parce qu’elle est chinoise comme elle le prétend. Elle est jolie seulement parce qu’elle porte un masque. Tu es accro à son petit con étroit : ce n’est qu’une attirance sexuelle je sais que tu es très attiré par le sexe parce que quand tu étais jeune tu étais gros et qu’aucune fille ne voulait baiser avec toi. Ce que tu ne sais pas c’est que ce con contient pas mal de poisons – pas seulement la jaunisse – mille fois plus puissants que la coke dont elle te nourrit pour que tu restes avec elle – surtout un poison létal créé par le célèbre Fu Manchu qui attaque les pines, fait devenir pourpre leur moitié supérieure, cramoisie leur partie inférieure, rend aveugles les yeux en sorte qu’ils ne peuvent plus voir ce qui se passe, et la personne meurt. Ta nouvelle petite amie est cinglée et elle est en train de t’empoisonner.
Affectueusement,

Rosa

P.S. : Je ne te dis cela que pour ton propre bien.


Cher Peter,
Je te veux humide. Je veux que tu dégoulines partout sur moi. Je ne te veux que pour la baise. Une fois que je serai sûre de pouvoir t’avoir, il se peut que je t’ignore je sais que ce serait très stupide. Alors je te désirerai tellement que j’imaginerai des manières plus subtiles et plus longues de me suicider que toutes celles – comme la lobotomie, tout le monde dans ma famille y passe, moi robot à la chair faite d’acier – que j’ai essayées ces deux dernières années depuis que tu m’as quittée. Notre liaison est la plus torride qui ait jamais existé et je raconte à tout le monde qu’il en est ainsi. La sexualité physique n’a rien à faire avec les relations amoureuses. Les relations amoureuses existent quand chaque personne peut agir à sa guise et quand l’autre comprend que le comportement le plus incroyable est habituel.
Affectueusement,

Rosa

L’état graveleux des choses à venir


Cher Sylvère,
C’est bien fait pour toi. Je t’avais dit que cela allait arriver. Maintenant que j’ai passé la nuit dernière à baiser avec toi, je suis amoureuse de toi. J’écris ces quelques lignes pour te donner des nouvelles et les nouvelles ne sont pas bonnes. Il y a quelques minutes les flics m’ont arrêtée pour avoir volé un exemplaire de SEMIOTEXT(e). Tu ne cesses de m’expliquer comment tu comptes rendre le terrorisme italien à la mode : mon cul ici à New York ne vaut-il pas un liard pour toi contre chaque cul de terroriste italien là-bas ? Je crois que tu devrais être gentil avec moi parce que je ne suis qu’une petite fille sans défense. Alors je t’en prie essaye d’obtenir la permission de venir me voir et apporte-moi des sous-vêtements. Apporte ton chat car j’ai besoin d’affection et que tu n’as besoin de rien. Comment vas-tu ? Chéri, je suis terriblement navrée de ce qui m’arrive. Regardons les choses en face : certains gosses naissent avec une cuiller en argent dans la bouche. Je suis une vieille femme dont les dents tombent. Je compte sur toi pour m’aider. J’aimerais pouvoir courir sur ta poitrine et grimper sur tes bras trois heures par semaine et pas plus. Souviens-toi de ce que nous faisons ensemble quand je suis assez imparano pour te voir. Souviens-toi de ce que nous faisons ensemble quand je suis assez imparano pour te voir. Essaye de reconnaître la seule qualité du monde réel : tout le monde se contrefout de tout. Agenouille-toi mon chou, et baise la terre,
Affectueusement,

Rosa

Nous avons prouvé que la communication est impossible.


Chère Susan Sontag,
Voudriez-vous être assez gentille pour lire mon livre et me rendre célèbre ? En fait je ne veux pas être célèbre parce qu’alors tous ces gens qui sont très ennuyeux m’arrêteront dans la rue et m’embêteront déjà je déteste les gens qui m’appellent au téléphone parce que je me fais toujours des illusions. Je vois maintenant que mes illusions sont plus intéressantes que tout ce qui peut m’arriver à New York. En dépit de ce que tout le monde dit New York est tout simplement la ville la plus fascinante du monde. Sauf quand Sylvère me baise. J’aurais voulu apprendre à parler anglais. Chère Susan Sontag, m’apprendrez-vous à parler anglais ? Gratuitement, parce que, vous savez je suis une artiste et les artistes par définition sont des gens qui ne paient jamais rien même s’ils vendent leurs œuvres à raison de dix mille dollars le tableau avant même que leurs expositions n’aient ouvert. Tous mes amis artistes mouraient de faim avant d’atterrir dans le giron de leur mère bourgeoise ; ils décrivent surtout aux gens comment ils meurent de faim quand ils commandent des bières à deux dollars cinquante l’une au Mudd Club. La pauvreté est un des aspects les plus répugnants de la réalité humaine : plus répugnant encore que tous les artistes qui se disent être de purs parias, il y a les demi-artistes les hypocrites les UNIVERSITAIRES qui pensent que c’est classe d’être pauvre, QUI VEULENT ETRE PAUVRES, qui méprisent les serviettes de table en soie blanche que j’ai reçues de ma grand-mère décédée – elle a fini par faire quelque chose pour moi une fois dans sa vie (mort) – car ces CRITIQUES ne savent pas ce que c’est que d’être obligée, pour de l’argent, de dire aux hommes qu’ils sont merveilleux, parce qu’il te faut de l’argent, et ce pendant dix ans. J’espère que cette société ira au diable. Je comprends que vous soyez très cultivée, Susan Sontag,
Cordialement,

Rosa


Cher David,
Es-tu déjà moine tibétain ? Avant je te haïssais parce que tu ne m’aimais pas assez pour renoncer à ta vie pour moi. J’attends cela de chaque homme. Rétrospectivement, je comprends que j’étais moi aussi égoïste : j’aurais dû cesser d’exiger que tu ne sois pas le haïsseur de femmes sadique et refoulé que tu es. Je comprends que c’est très dur d’être riche parce que les gens riches sont dressés pour agir comme s’ils avaient besoin de travailler et de connaître de gros succès mondiaux. L’explication selon laquelle tu as cessé d’écrire tes visions pour faire des scénarios commerciaux pour Hollywood parce que tu avais besoin des 150 000 dollars de Francis Ford Coppola alors que tu reçois les énormes chèques mensuels de tes loyers fais de l’ombre à l’essai de ce professeur d’université sur les similitudes entre Moby Dick et le nazisme. Au moins un professeur d’université doit vraiment gagner sa vie. Le langage ne signifie plus rien, de toute façon. En marchant dans la 2e Avenue avec toi quand tu me dis que tu es aussi pauvre que moi alors que je sais que je vais devoir baiser le lendemain des gabarits de trente-trois centimètres dans des films pornos pour pouvoir payer Peter, mon mari, son foutu loyer n’étais pas pire que la manière dont me traitaient mes autres petits amis : au moins tu me payais un repas chez Amy’s après la baise. La seule chose qui me reste sur le cœur, c’est quand tu faisais tout ce que tu pouvais pour me forcer à baiser ton gourou tibétain qui m’a collé une sale blennorragie. Ça, ta richesse environnementale ne l’excuse pas.
J’aimerais baiser avec toi quand tu rentreras de Londres,
Amitiés,

Rosa »


Grandes espérances de Kathy Acker pages 32 à 36, traduction Gérard-Georges Lemaire, Éditions Désordres > en librairie le 21 août.
(Première édition française Christian Bourgois, 1988)