vendredi, août 25, 2006

Grandes espérances

En quatrième de couverture des Grandes espérances de Kathy Acker, une citation laudative d’Alain Robbe-Grillet, significativement reproduite : « Grandes espérances est à ce jour l’œuvre d’art la plus absolument aboutie de Kathy Acker. De par sa concentration formelle et sa structure toujours plus harmonieuse à chaque strate de lecture, ce livre répond aux exigences de Sterne ou Canetti envers le romancier. »
Significativement car Alain Robbe-Grillet ne l’a jamais écrite : « N’ayant pas lu Grandes espérances à l’époque où cette citation fut reproduite sur la première édition américaine, Alain Robbe-Grillet ne peut en être l’auteur. Toutefois, touché et amusé par cet hommage, il nous a aimablement autorisés à l’utiliser ici. » – nous précise ce même quatrième de couverture.
1- Alain Robbe-Grillet n’a jamais écrit ce commentaire, or, acceptant sa reproduction sous son nom, il le valide rétrospectivement et l’habite. Il devient l’Alain Robbe-Grillet (vraisemblablement inventé par) Kathy Acker. Premier détournement, au seuil du livre.
2- L’Alain Robbe-Grillet de la citation – le faux qui devient le vrai en acceptant le faux – énonce que ce livre de Kathy Acker « répond aux exigences de Sterne ou Canetti ». Il les implique donc, malgré eux, dans une validation de l’œuvre de la romancière. Nouveau détournement.
3- Grandes espérances est un texte au second degré. Un texte de réécritures de Charles Dickens, Pierre Guyotat, Marcel Proust, Ben Jonson, Pauline Réage… Parodies, plagiats, pastiches, Kathy Acker se glisse dans la peau de personnages et d’écritures pour mieux y fondre sa voix déchantant une éducation sentimentale désaxée. Détournement généralisé = « à la poubelle le misérable génie de chacun, ce qui est inimitable est sans intérêt » (Rose poussière de Jean-Jacques Schuhl) = « … c’est pourquoi un texte doit subvertir (la signification de) cet autre texte jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une musique de fond, comme le reggae : l’inextricabilité des textes de relation… » (Grandes espérances, p. 20).

La où Sang et stupre au lycée, par exemple, n’était qu’énergie et irrévérence, la voix de Grandes espérances se développe dans des tonalités plus complexes, mélancoliques, d’un désespoir latent, d’une lucidité coupante. Des motifs obsédants se mêlent à l’intertexte dans une ronde cruelle : le suicide de la mère, le poids de l’héritage – et celui de l’argent en général –, le sexe, la folie. Le « je » se déplace d’une histoire à l’autre, Kathy Acker pratiquant des glissement historiques du moment de son écriture à la Rome Antique en passant par le XVIIIe siècle français.

Entre hommes et femmes nulle tendresse mais une économie de rapt, de souffrance, de chantage, de possession, de manipulation. Loin d’un espoir diffus que pourrait engendrer la croyance en l’amour véhiculée par la société – elle en a économiquement besoin – Kathy Acker, réécrivant Histoire d’O, prend son masque de plumes, de fers, de bleus, de traces de fouets pour révéler une vérité plus nue qu’un corps : « Tu ne peux pas supporter que quelqu’un t’aime. Tu ne peux pas supporter la conscience de quelqu’un d’autre. » Alternant tragique et loufoque, l’auteur prend bien d’autres masques, dans des saynètes d’une drôlerie sombre, dérangeantes car à la fois simulacre du réel – un quotidien reconnaissable – et scènes primitives qui dénudent les rapports humains. Les conflits s’y font meurtres, le désir dévoration, le manque abyme.

Grandes espérances
développe une structure d’un cahotique recherché qui ferait penser au classement d’une bibliothèque imaginaire : glissements par sonorités proches, par digressions, par association d’idées… Juxtapositions, ruptures, répétitions… Structure osseuse aux articulations travaillées, comme un corps monstrueux que l’on ne peut que reconnaître sans jamais l’avoir vraiment vu. Déjà-vu jamais vu. Un hybride littéraire qui questionne aussi bien la langue que le sentiment, la généalogie ou notre rapport à la littérature – comment habiter ses archétypes. Ou notre rapport à nous-même – comment s’habiter – et que faire en sachant qu’on n’y arrivera pas.

C’est cet étrange sentiment de reconnaissance et d’étrangeté qu’évoque William Burroughs quand il parle de Kathy Acker comme une « Colette postmoderne dont l’œuvre a le pouvoir de refléter l’âme du lecteur ». Le texte n’est jamais clos malgré une mention « FIN » en capitale, un peu enfantine (comme une fin de dessin animée), un peu dérisoire. Le texte glisse, échappe, jusqu’à son terme qui n’en est pas un, commençant une lettre autour de laquelle, rétrospectivement, toutes les aventures des personnages-masques tournent. Une lettre de chacun peut compléter à sa guise :

« Ce qui est, est. Pas de fantasme. Douleur. Rien que les détails : les rues, le sac-poubelle vert à côté duquel dort un clochard, un ami, trop de temps pas de temps, trop à manger pas assez à manger, aller au ciné avec Jeffrey je ne sais pas si le monde est meilleur ou pire qu’il a été je sais que la seule angoisse bien de la fuite.
Chère mère, » (p. 152)

Grandes espérances de Kathy Acker, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérard-Georges Lemaire, Éditions Désordres.

{Texte publié dans La Revue Littéraire n°28}

1 commentaire:

philippe boisnard a dit…

Laure,

très bon article sur Grandes Espérances que je suis en train de lire actuellement, et dont je commence à écrire la critique.