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jeudi, avril 23, 2009

OVNI

OVNI, c’est un magazine publié au Canada et dirigé par Éric de Larochellière (l’éditeur des superbes éditions du Quartanier) et Karine Denault. On y parle de d’art, de littérature, de musique, de cinéma et d’autres choses encore (de skate-board, par exemple…), d’une plume fine, maligne, qui tire dans les coins pour dénicher la perle rare. On y trouve aussi un espace dédié aux textes de création.

Pas de règlements de comptes, pas de séduction facile au détriment du contenu, pas de vol plané au secours de la victoire, pas de baromètre à la con… mais un réel travail d’analyse de l’actualité artistique et littéraire, avec le désir de faire connaître ce qui n’est pas forcément toujours sur le devant de la scène.

Vous y trouverez même quatre pages sur Jandek !

Dans OVNI, il y a de très belles photos mais surtout beaucoup de textes – pari inverse de nombre de magazines culturels contemporains… Loin de l’effet graphique clinquant et cheapissime, OVNI prend le pari d’un papier satiné de bonne main et de choix graphiques de grande classe.

Bref, j’y suis abonnée et je vous le conseille aussi !

Si vous habitez à Paris et que vous voulez jeter un œil au magazine, allez à la Librairie du Québec (où vous pouvez aussi acheter en ligne).

Renseignements : ovnimagazine@gmail.com

mercredi, janvier 21, 2009

Le retour des tropes



Myopies, la très bonne revue en ligne de Guillaume Fayard.

mercredi, octobre 08, 2008

« Souscrivez à DADA, le seul emprunt qui ne rapporte rien »

Grâce à Berlol, je découvre la mise en ligne de la revue LITTÉRATURE (nom censé être souligné mais je ne trouve pas l'outil html approprié...) par Sophie Behar. Une mine. Quelques jours avant le Salon des Revues – auquel, hélas, je n’assisterai pas, lisant en fête ailleurs, « Les débuts de LITTÉRATURE » par Philippe Soupault. LITTÉRATURE 1, mars 1919 :

« Après la disparition de la revue de Pierre Reverdy, Nord-Sud, André Breton et moi, Philippe Soupault, nous décidâmes, après de longues discussions, de publier une revue, plus éclectique que Nord-Sud. André Breton et moi-même subissions encore les influences de quelques-uns de nos aînés. Nous étions bien naïfs. “ Aux innocents les mains pleines. ” Quand nous hésitions encore, nous fîmes connaissance d'une jeune homme qui désirait devenir un écrivain et qui semblait avoir quelques moyens, Henry Cliquennois. Il nous proposa d'éditer une revue dont il serait le directeur et nous les rédacteurs en chef. C'était le mariage de la carpe et du lapin. C'était aussi mal connaître André Breton. Pourtant les rencontres avec Cliquennois continuaient. Il s'agissait d'abord de trouver un titre pour cette revue. Nous avons beaucoup cherché. Nous avons pensé d'abord à La Revue du monde nouveau. Naïveté ! Il venait de paraître une revue intitulée La Revue du nouveau monde. Nous avons renoncé à ce titre ambitieux. Nous avons alors consulté Pierre Reverdy qui nous proposa le titre : Carte Blanche... C'était dans le style de Reverdy mais nous parut trop singulier. (Ce titre fut repris et copié (une fois de plus) par Cocteau qui s'en empara pour ses chroniques du journal Paris-Midi.) André Breton eut alors l'idée de demander conseil à Paul Valéry. Celui-ci nous reçut et parut assez content de nous proposer ironiquement et en souriant de choisir le mot : Littérature, “ souligné ! ” nous dit-il, dans le sens où Verlaine dans un art poétique avait précisé : “ Et tout le reste est littérature ”. “ Tout un programme ” nous fit remarquer Paul Valéry. C'est sans enthousiasme que nous choisîmes ce titre en nous souvenant que c'était l'auteur de la Soirée avec M. Teste qui nous l'avait proposé. Un titre c'était une promesse. Mais après l'avoir adopté, Henry Cliquennois se montra de plus en plus réticent.
Cependant, nous avions établi une liste des écrivains qui pouvaient être sollicités. Liste hétéroclite. C'était une liste qui aurait pu être celle de La Nouvelle Revue française qui n'avait pas encore annoncé sa résurrection. Henry Cliquennois était de plus en plus inquiet des responsabilités qu'il avait pu croire assumer. Il craignait l'autoritarisme de Breton. Il nous proposa un prospectus annonçant la parution de la revue Littérature dont la direction et la rédaction étaient situées 1, rue Clovis à son domicile. Mais après une discussion fort animée Henry Cliquennois préféra se retirer. Il en avertit André Breton en lui renvoyant les prospectus qui, je crois, furent corrigés d'un commun accord. Je pense que les corrections furent écrites par Cliquennois qui n'était pas fâché de se débarrasser de cette lourde responsabilité. “ Je vous comprends ” lui dit André Breton sans méchanceté. C'est ce dernier qui habitait à l'Hôtel des Grands Hommes, 9, place du Panthéon qui accepta de recevoir les abonnements.
Mais il fallait faire paraître la revue. Breton dont les parents avaient appris qu'il avait renoncé à ses études de médecine et qui lui avaient “ coupé les vivres ” ne pouvait en financer la publication. Nous étions “ engagés ”. Je venais d'avoir vingt et un ans - et je venais de disposer, après ma majorité, d'un mince héritage. Je proposais à mon ami qui voulait, malgré les difficultés matérielles, publier notre revue, de nous informer des dépenses qu'en représentait l'impression. Nous avions déjà obtenu la collaboration des écrivains qu'à cette époque nous admirions et qui ne pouvaient pas encore publier (c'était en 1919) leurs poèmes. Drôle d'époque. Époque incertaine et équivoque. Breton et moi avions remarqué rue de Rennes une imprimerie (c'était dans le quartier que nous connaissions le mieux), l'imprimerie de la Cour d'Appel (drôle de nom). Nous demandâmes un devis. Et le directeur, méfiant (comme on le comprend) nous demanda une avance. Ce que je lui accordais. Ce n'était pas encore l'inflation. Nous établîmes une maquette du premier numéro. Mais nous savions mal calculer. L'imprimeur nous signala que nous nous étions trompés. Une page de trop. Il fallait supprimer un poème. Ce fut mon poème qui fut “ sacrifié ”. Ce qui explique que mon nom ne figure pas au sommaire du premier numéro de Littérature.
Quand nous avions décidé, André Breton et moi de publier cette revue, André Breton proposa que Louis Aragon qui était à cette époque son meilleur ami, qui était encore mobilisé et résidait en Allemagne, soit un des trois directeurs (on nous appelait ironiquement les trois mousquetaires). J'acceptais avec joie et Louis Aragon aussi. La revue parut à la date prévue. Elle eut plus de succès que nous l'avions espéré. Mais il fallait la déposer chez les libraires. Ce que nous fîmes. »

Philippe SOUPAULT

jeudi, janvier 10, 2008

« C’est étrange parce qu’en entrant ici, j’ai cru que cette histoire faisait une boucle parfaite. Passons. »

« ÉPILOGUE

I am going to pass around in a minute some lovely, glossy-blue picture postcards.
Dans une minute je vous ferai passer plusieurs belles cartes postales sur papier glacé.
Voici la valise en cuir qui renferme la fameuse collection.
Rien dans les mains.
Rien dans les poches non plus.
Rien dans le chapeau non plus. Voyez. Mes manches.
Je me retourne, je fais un tour complet.
Comme vous pouvez le voir, il n’y a aucun truc, pas de trappe cachée, pas de jeux de lumière trompeurs.
La valise repose sur cette chaise-ci.
J’ouvre la valise avec cette clé qui passe partout, si vous me permettez la plaisanterie.
La première chose que nous trouvons dans la valise, par-dessus tout, c’est – devinez – une paire de gants.
Les voici.
Des gants de peau.
Du grand luxe.
J’enfile les gants – le gauche… le droit… une coupe… parfaite.
Cela me rappelle…
Un jeune artiste perdu dans l’élégant Berlin de la Belle Époque, seul, vainement en quête de plaisir. Passe un bruyant groupe de patineurs, et une femme de blanc vêtue laisse tomber son gant, un gant cousu de six boutons fourrés, blanc, long, parfumé. Le jeune homme se précipite, ramasse le gant, mais se demande s’il doit ou non relever le défi. Finalement, il choisit de l’ignorer, met le gant dans sa poche et rentre à pied à son hôtel, par des rues mal éclairées.
Mais je m’éloigne de mon propos de ce soir. Plus tard, s’il nous reste du temps, je conclurai cette histoire fantastique, dans laquelle intervient même un char de Neptune, une chauve-souris gigantesque qui toujours fuit et sourit, ainsi qu’un océan de feuillages.
Qui sait si ce n’est pas exactement ce gant-là ? Cela dit nous avons ici non un gant, mais la paire ; ils sont très délicats et contrastent avec ce costume noir.
La mallette en cuir contiendrait-elle des affaires de toilette ?
Non, mes amis.
Comme vous pouvez le voir, grâce à la légère rotation que j’opère sur la chaise où elle se trouve, la valise ne contient que du papier… des cartes postales… des dizaines, des centaines, peut-être de cartes postales.
Étrange mallette !
Et maintenant, attention.
De mes mains gantées – le temps de boutonner l’un… puis l’autre… soigneusement… pas de triche… j’ajuste les poignets, voilà… – maintenant de ces mains, au hasard, je tire la première carte, que je contemple un moment sous la lumière… il y a un reflet… mais j’y vois une jeune fille noyée dans les joncs… voici la première carte postale, s’il vous plaît, faites circuler… deuxième carte : l’Avenida Atlântica… faites passer… une cadillac à Acapulco… Carmen… le Centre Pompidou… une église en Alabama… un château vu du levant… deux cupidons aux lunettes noires… le voleur de bijoux et la duchesse… et celle-ci, Fred Astaire en Lady Be Good, ou pas de facéties, petite… nostalgique… et une Marilyn, et ici la plage de Clacton avec son bingo et ses fis hand chips… le Boeing d’Air France… des tramways grimpant la côte à San Francisco… un ours polaire au zoo de Barcelone… Salomé… Londres… une autre Salomé… faites passer, faites passer.
Mes amis, ceci est une mallette, pas un chapeau à lapins… »

Extrait de Gants de peau & autres poèmes de Ana Cristina Cesar, traduit du brésilien par Michel Riaudel. Chandeigne éditeur, 2005.

mercredi, janvier 02, 2008

« Le temps se couvre. Je suis fidèle aux événements biographiques. »

« te délivrant :

castillo de aliusiones
forest of mirrors

ange
exterminant
la douleur

*

CHANSON

Tant de poèmes que j’ai perdus.
Tant que j’ai entendus, pour rien,
au téléphone – voilà,
j’ai tout fait pour que tu m’aimes,
j’ai été femme vulgaire,
moitié-sorcière, moitié-panthère,
petite sourire moderniste
grinçant dans la gorge,
loulou, homo,
bien garce, vandale,
machiavélique peut-être,
et puis un jour j’me suis braquée,
suis passée aux courbettes
(c’était une stratégie),
aux affaires, pingre,
quoique un peu bête,
parce que, intelligente, je rougissais,
de suite, ou au contraire, visage
pâle qui ignore
le rose, sa couleur,
et tant, j’en ai tant fait, peut-être
en quête de gloire, l’autre
scène sous les projecteurs,
ou peut-être seulement de la tendresse,
mais tant, j’en ai tant fait…

*

Tout ce que je ne t’ai jamais dit, dans ces marges.
Consolée par la bande.
Ce n’était jamais le bon sujet.
Les espions se trompaient de piste.
L’intimité était une comédie… »


Extrait de Gants de peau & autres poèmes de Ana Cristina Cesar, traduit du brésilien par Michel Riaudel. Chandeigne éditeur, 2005. Livre que je viens de découvrir, par hasard - histoire de gants - avec ravissement.

dimanche, septembre 23, 2007

Malle (tribu) – suite de Lit la brume*

(Sous-titre – or fredonnement repère alarme**)


Sur L’Ami Butler de Jérôme Lafargue, Quidam éditeur.


Ah la la, quel bonheur d’enfin tomber sur un roman comme celui-ci en pleine rentrée littéraire, merci Georges-Marc Habib, merci Pascale Casanova de m’avoir parlé de ce livre que la critique évoque forcément peu – ya davantage à faire avec les livres sur les présidents de petite taille, le bégaiement des listes de prix saisonniers & autres crêpages de chignons, bien sûr.

La situation de départ est policière. Un couple, Timon et Ilanda Lunoilis, vivant dans une ville éloignée de tout, a disparu. La police locale contacte le frère jumeau du mari, Johan, seule famille qui lui reste, pour tenter d’élucider le mystère. Timon est écrivain de romans historiques à succès. Il s’était retiré des agitations mondaines pour prendre soin de sa femme, atteinte d’un cancer. Dès l’arrivée de Johan à Riemech, la ville mystérieuse de leur retraite, on comprend que le roman devra davantage à Borgès ou Cortazàr qu’à Simenon puisqu'effets de réel et glissement dans l’imaginaire et la fantaisie se mêlent inextricablement. Avec des coups de théâtre fantastique qui rappelleraient presque Maupassant. Sitôt la situation de départ enclenchée, je vous en avertis, ô lecteur, on ne peut plus lâcher le livre sans crainte de ne cesser d’être hanté par ses personnages. Timon et Johan étaient brouillés depuis quelques mois mais ce dernier venait de recevoir une courte lettre de son frère, d’un ton étrangement exalté, lui laissant à penser que cette disparition serait volontaire et non un fait-divers dramatique. Johan décide donc de lire les derniers travaux de Timon ainsi que son journal afin de tenter de comprendre ce qui s’est passé. Il découvre que son frère, terrassé par la maladie de sa femme, sa mort prochaine, avait délaissé le roman historique pour se lancer dans le projet de biographies d’auteurs fictifs, à travers le FACTICE : « Front autonome qui cherche et trouve d’imaginaires et curieux écrivains. » Arriva ce qui devait arriver à Riemech (anagramme de « chimère), un des personnages créés par Timon Lunoilis (= illusion), Owen W. Butler (peut-être un cousin de Louis Watt-Owen) entre dans sa réalité pour lui proposer un échange… Je m’en voudrais terriblement de gâcher le plaisir de lecture de quiconque donc je n’en dirais pas plus concernant le suspens mis en œuvre.

On dévore avec délectation les portraits d’écrivains inventés par l’auteur (enfin, les deux auteurs, Timon Lunoilis & Jérôme Lafargue… sans compter les personnages-auteurs, puisque tout est jeu de miroirs), qui brocardent parfois magnifiquement des profils littéraires bien connus (cf. l’extrait que j’ai cité précédemment). Mutatis mutandis, ils m’ont fait penser à ceux que crée Ivar Ch’vavar – mais les siens sont disséminés en revues et pour lui c’est une façon d’incarner mille identités, mille écritures – ou bien au numéro 100 de la collection « écrivains de toujours » consacré à un auteur… qui n’existe pas : Marc Ronceraille.

Jérôme Lafargue tient magnifiquement cet entredeux entre rêve et réalité, avec grâce, d’une écriture à la fois simple (« plain » dirait Gertrude Stein) et délicieusement baroque, parfois. Un sens de l’image presque pictural qui fait surgir les paysages et les situations et renforce l’étrange sentiment de curiosité et de peur presque enfantine qui traverse le texte. Ce texte qui joue du montage (situation proprement dite, fragments de textes… mis en abyme dans le texte à travers l’écrivain fictif Ricardo Rekarte) privilégie l’efficacité narrative. Il ne se perd pas en vains enchevêtrements expérimentaux mais transforme les textes de Timon en personnages à part entière du récit. Ce livre pour qui la forme est essentielle parvient également à aborder des « thèmes » que d’autres galvaudent et rendent nauseux, avec une simplicité, une justesse évidentes. Car il s’agit de la souffrance et du deuil de la femme aimée dont il est question. De la maladie, de la mort. De la perspective de la disparition d’un être cher. Et de comment vivre, écrire, avec ça. Comment un écrivain peut-il se transformer lui-même en personnage de fiction pour entrer dans son œuvre. Comment abolir les frontières entre la réalité et un monde qui se créerait lui-même, au sein duquel la mort n’existerait pas. Et là, je dis, messieurs dames, pas besoin d’autofiction à la con pour être son livre – cf. Madame Bovary, etc. (Je sais, ça a l’air évident, dis comme ça, mais tripotez un peu les têtes de gondole, vous verrez.) Dans une époque qui ne cesse de superposer de façon trop évidente création d’objets littéraires et vies réelles, ce roman incarne le pouvoir (la victoire !) de l’imagination et de la forme sur la reality-littérature.

* = L’Ami Butler
** = mon roman préféré de la rentrée
EUH, JE RÉPÈTE À L'ATTENTION DE MES AUTEURS OMBRAGEUX : MIS À PART CEUX QUE JE PUBLIE CHEZ LAURELI, BIEN SÛR, HÉ OH !!!

jeudi, février 01, 2007

Canons



« … vous ne savez plus
où donner de la tête
il n’y a plus de place
dans votre agenda
vous évoluez
dans un contexte social
stimulant
vos journées sont pleines
de surprises
vos nombreux talents sont reconnus
de tous
vous vous démarquez
par une grande curiosité
intellectuelle
votre tête est pleine
il n’y a plus de place
on recherche vos conseils
avisés
votre tête évolue
il y a de la promotion
dans l’air
on recherche vos conseils
stimulants
votre tête est pleins
de curiosités
votre pouvoir de séduction fait
des ravages
on ne remarque que vous
il y a une grand curiosité
dans l’air
votre tête fait
des ravages
on vous sollicite
pour vos idées
vous savez
où donner
il y a de la séduction
dans l’air
on ne peut rien
vous refuser
la période est propice
aux alliances
votre agenda va
évoluer
vous allez faire
de la place
on ne peut rien
refuser
à votre tête
vous savez être
très persuasive
espace
ergonomique
teintes
qualité des matières
vos nombreux talents sont reconnus
de tous
tout est étudié
pour le bien-être
des passagers
ils sont nombreux
à rechercher
de la place
dans un contexte social
stimulant
il y a du pouvoir
dans l’air
vous avez de la place
vous ne savez plus

mais votre place est reconnue
de tous
on ne voit pas
comment on pourrait
se passer de vous
tout est étudié
dans votre tête
une fois la première engagée
on accélère
puissance
agilité
précision
les promesses sont tenues
on ne vous voit plus
il y a de la puissance
dans l’air
une fois votre tête
engagée
vos idées accélèrent
vous prenez tout le monde
de vitesse
vous prenez la tête
siège conducteur
réglable
au niveau des lombaires
et en hauteur
on ne voit pas
comment on pourrait
passer
devant vous
vous ne savez plus
où donner de la tête
devant tant d’espace… »

Extrait de Canons de Patrick Bouvet, éditions de L’Olivier, tout juste paru.
> Lecture le 27 février, 18 h, pour le vernissage de l'exposition We are The Robots (Chronicart/Le Commisariat/Fresh Théorie) au 16 rue de Verneuil 75007 Paris, avec Céline Minard (Le Dernier monde) et Daniel Foucard (COLD).

(Image ci-dessus de Vanessa Beecroft)

samedi, décembre 16, 2006

Yapou 2



On l’avait énoncé en parlant du premier volume de Yapou bétail humain : sa découverte tardive, en France, est un événement de pensée majeur auquel il faut se frotter au plus vite (si ce n’est déjà fait), un séisme éthique et esthétique tant le monstre créé par son auteur constitue le chaînon manquant entre Sade, Sacher-Masoch et les pensées plus récentes de l’excès tout comme les univers de l’abjection.

Yapou, bétail humain a d’abord été publié en feuilleton à partir de 1956, créant un scandale retentissant. C’est sans doute le texte le plus célèbre de la littérature masochiste du Japon de l’après-guerre. Applaudi par Yukio Mishima et une partie de la critique, le livre fut honni par d’autres qui le considéraient – à juste titre – comme une critique virulente du régime et de l’Empereur. Phénomène de masse, le livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires avant d’être adapté en manga.

Cette fresque post-moderne crée le fictif, futuriste EHS, gouverné par les femmes (des femmes d’origine anglo-saxonne majoritairement blondes) et au sein duquel la « race jaune », les « Yapous » – variation transparente de Japan – ne sont plus considérés comme humains mais comme une matière première intelligente et servile servant au confort et aux caprices de l’élite blanche. Une conscience « viandeuse » à modeler selon ses besoins et désirs. « Les Voyages de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait seule de faire des narrations utopiques (je préférerais dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité quotidienne » écrit Shozo Numa dans une postface de 1970. Reprenant cette tradition, il imagine qu’un vaisseau spatial chute sur terre dans les années 196X, découvert par un jeune couple : Clara Cotwick, une Allemande et Sebe Rinichiro, un Japonais. Les tribulations de la rencontre de la pilote et des deux jeunes gens les amèneront à découvrir l’étrange univers d’EHS que nous décrit l’auteur avec force détails dignes d’un Jules Verne loufoque, alternant adresses au lecteur (dont l’humour pourrait également faire penser, parfois, à Laurence Sterne) et digressions techniques diaboliques de précision. On devine aisément, dans un tel monde, quels seront les sorts respectifs de la jeune femme allemande à la peau d’albâtre et aux yeux clairs et de son fiancé japonais, tout intellectuel et judoka soit-il… sans pouvoir s’attendre au débordement d’imagination de l’auteur qui secoue et stupéfie à chaque page. Car Shozo Numa parvient à reconstruire tous les éléments d’une civilisation en imaginant de nombreux livres scientifiques ou philosophiques, des études, des machines, des inventions… dans une surenchère permanente d’outrance et de merveilleux.

Happés par l’univers magnétique de l’auteur, spectateurs adoubés de cette société au-delà de toute immoralité, nous avions, à regrets – presque au désespoir –, fermé le premier tome de Yapou bétail humain au moment où Rinichiro venait d’être baptisé Yapou. Les crocs de cette civilisation albiniste s'étaient refermés sur lui, déchirant ce qui lui restait d’illusion et d’identité… et de virilité, d’ailleurs, aussi, au passage. Le baptême se fait par purification à la « sainte Eau », autrement dit, l’urine de Clara (« amarita shower »), scandant des « yamen ». Devenu TEVIN 1267, Yapou parmi les Yapous, le destin de Rinichiro est à présent lié à celui de son ancienne fiancée, mais d’une façon qu’il n’aurait jamais pu imaginer… il est devenu sa chose viandeuse, tirée en laisse, à modeler à loisir, dans la douleur et l’humiliation – notion absente, bien sûr de la pensée d’EHS, puisque les Yapous y sont considérés comme des animaux.

Le deuxième volume commence pendant les premiers pas de Rinichiro, yapou. Il se trouve attaché sous un sofa sur lequel se repose Clara – sans que celle-ci s’en doute le moins du monde – en constituant, donc, le matelas et la structure, tout en vivant une expérience télépathe avec elle – ce qui devrait lui permettre, par la suite, de mieux la servir (tel est, du moins, le sens du dispositif). Avec horreur, il se rend compte que son bien-être relatif – dans de telles conditions – dépend de sa dévotion à Clara, au dieu Clara. Lorsqu’il est en colère ou jaloux la charge semble insupportable, ses articulations prêtent à craquer. Lorsqu’il la prie, tourne des pensées dévouées vers son image magnifiée, tout s’allège. La survie dépend de l’acception de sa condition.

Ainsi, ligoté sous un meuble, meuble lui-même, souffrant les mille morts de l’accoutumance à la pisse blanche devenant son propre sang, Rinichiro voit par les yeux de Clara ce que cette Candide découvre peu à peu de la société et des protagonistes d’EHS. Car c’est grâce à elle, sa fraîcheur et son étonnement, son adaptation rapide aux nouveaux codes qu’elle rencontre, que nous sont dévoilés les fondements, l’histoire, les héros, les divertissements de ce monde. À travers le luxe démesuré qui lui est offert, elle ne peut que trouver que tout se déroule pour le mieux dans le meilleur des mondes, du moins, de son point de vue privilégié. Nouvelle déesse et Yapou de frais tannage découvrent ce que sera leur présent et ce qu’aurait pu être leur avenir, avant l’accident. C’est ainsi que ce deuxième volume répond à l’ellipse temporelle qui nous avait tenue en haleine pendant les 440 pages enlevées du premier : qu’a t-il bien pu se passer pour qu’en l’an XL une minorité blanche ait réduit les Noirs en esclavage et transformé les asiatiques en Yapous ? Comment les femmes ont-elles pris un pouvoir si absolu sur les hommes ?...

Shozo Numa parvient à une surenchère du sentiment d’horreur hypnotique qui avait présidée au premier tome. L’humour irrésistible du texte, la création minutieuse d’une cohérence historique et scientifique (même délirante) emporte le lecteur malgré lui dans une logique qu’il suit docilement dans son déroulement, enrôlé de force par la fascination de la fiction. Le sort des Yapous est plus qu’inacceptable, inimaginable par une conscience humaine ; pourtant, l’auteur nous délecte de leurs tribulations les plus infâmes, de scénarios sado-masochistes, de descriptions minutieuses des rôles du « setten » (Yapou WC) ou du « pouky » (Yapou skis) qu’on découvre dans le deuxième tome. Ce qui sauve le lecteur dans cette découverte d’EHS, c’est justement le fait qu’il s’agisse d’une dystopie située dans le futur : l’humanité des Japonais aurait été annihilé par d’autres hommes, dominants, à la suite d’événements qu’on imagine aussi terribles que la disparition des dinosaures de la surface de la Terre.

Oui mais voilà, la suite va plus loin en relisant les mythes fondateurs de l’humanité en général et du Japon en particulier à l’aune de la domination violente exercée sur les Yapous et du rôle de dieux que les blancs y jouent. Point par point, Shozo Numa démonte chaque légende, chaque texte sacré en en montrant l’incarnation blanche et cruelle à travers les yeux de Rinichiro, entravé. Ainsi page 9 : « Inutile de préciser que l’être fabuleux présenté comme un monstre moitié homme (tête et torse) et moitié cheval, le Kentauros que mentionne la mythologie grecque n’est que le fruit d’une rétroprojection historique, une invention ingénieuse du monde d’EHS. » « Rétroprojecion historique » les angelots des tableaux de la Renaissance (en vérité des « pangels », sorte de mini-Yapous ailés), les dieux fondateurs du Japon (la déesse Ama-terasu se nommant en réalité Anna Terrace), etc. C’est-à-dire que la civilisation d’EHS, la fiction, entre de plain-pied dans notre réel, à travers une justification historique délirante… mais terriblement cohérente ! On pensait que le scandale de Yapou bétail humain résidait dans le déboulonnage consciencieux de la figure de l’Empereur et de la grandeur du Japon qui y apparaît, mais cela va plus loin. L’ironie de l’auteur n’épargne rien ni personne, et surtout pas les bonnes consciences dominantes. Surtout pas, non plus, le lecteur.

Pour tenter un parallèle plus qu’osé, je dirais qu’il y a du Matrix dans Yapou ou plutôt du Yapou dans Matrix (folklore christique en moins), Yapou agissant comme un révélateur des fonctionnements sous-jacents de la société. Yapounisé, entravé, Rinichiro alias TEVIN 1267 avale (malgré lui) la pilule rouge et découvre non seulement ce qui fera son futur mais l’illusion qui a été son passé – l’existence transhistorique d’EHS. (Le parallèle s’arrête là. Nul Neo ici. Aucun horizon de revanche des Yapous ne semble pour l’instant, dans ces deux volumes, possible – à l’inverse de Matrix qui encense la révolte et la dialectique du retournement des forces au service de valeurs humaines et généreuses.)

Enfin, en guise de non-fin – c’est bien le moins concernant une fresque inachevée d’une telle ampleur – je voudrais souligner le travail extraodinaire de traduction réalisé par Sylvain Cardonnel. Son rapport à la langue japonaise n’est pas complètement indifférent à la manière dont il parvient à traduire les néologismes avec une évidence subtile pour le lecteur – basée sur des strates temporelles et culturelles. Une histoire aux échos signifiants. On l’apprend dans un entretien réalisé avec Morgan Boëdec pour Chronicart : il y a quinze ans, il débarquait en touriste à Tokyo sans connaître un mot de japonais. Le retour en France de la femme (encore !) qui l’accompagnait a scellé son initiation à la langue japonaise… Depuis, plusieurs traductions avant la rencontre – que l’on imaginerait presque programmée par un destin venu tout droit d’EHS en « rétroprojecion historique » – avec les 1500 pages de Yapou bétail humain à recréer plus qu’à traduire afin d’en faire vivre les mécanismes dans une langue dynamique pour le lecteur français.

Ce n’est pas un hasard non plus que cette publication voie le jour à un moment où les Éditions Désordres, menées par Laurence Viallet, se trouvent menacées. Gardons à l’esprit une évidence essentielle : il FAUT que le troisième volume de Yapou bétail humain sorte. Il FAUT que Laurence Viallet poursuive son travail éditorial unique (Kathy Acker, Peter Sotos, Samuel R. Delany, Dennis Cooper, David Wojdranowicz…) dans le paysage éditorial – souvent déprimant, tout de même, il faut bien le dire – français. Hey, on n’est pas des Yapous du Marché. On n’est pas les « settens » des proses anxiolytiques distillées insidieusement. Je n’ai guère envie de m’expatrier en juin 2007, vous non plus, je suppose… faisons donc en sorte que la création vive, l’indocilité, la pensée soient possibles dans tous les espaces qui s’y consacrent. Merci pour nous – pour vous.

Yapou bétail humain volume II de Shozo Numa, traduction Sylvain Cardonnel, Éditions Désordres/Laurence Viallet, sortie janvier 2007.

L'image est de Remka qui avait illustré le dossier paru sur le premier volume de Yapou dans Chronicart.

lundi, décembre 11, 2006

Jaume Roiq Stevens



Tout d’abord, un conseil d’ami, pour votre bien – car votre bonheur m’importe chers lecteurs : que tous ceux qui n’ont pas encore lu de livre de Céline Minard se ruent sur R. (aux Éditions Comp’act) et La Manadologie (aux Éditions MF) et n’en fassent qu’une bouchée – enfin, en mâchant un peu, tout de même, ce n’est pas coriace mais dense ! (Comme tout bon aliment.) Je vous assure une claque esthétique que vous n’aurez – dans des conditions normales d’immersion littéraire inféodée à l’actualité des productions – pas connue depuis belle lurette.
On vous pardonnera néanmoins de commencer par Le Dernier monde qu’il n’y aura qu’à cueillir, nonchalamment, après les fêtes, en retirant une moufle, sur les tables de votre librairie favorite parmis les reliefs de la rentrée de janvier – mais gare. Toutes les étapes ayant conduit à cette dernière histoire comptent.

Il n’est donc pas anodin que ce roman-ci débute à brûle pourpoint au milieu d’une phrase et même d’un mot, déboulant dans la description d’un réel énervant fait de compromission et de patience face à de menues – mais nombreuses – irritations. Un réel quotidien que l’on reconnaît, traduit in medias res par la fiction pour incarner les personnages avant d’en dérouler la singularité.

On les saisit au vif de leur aventure, débarquant sans crier gare en plein milieu de la narration tout en captant, du même geste, une étape de l’œuvre de Céline Minard qui en compte et en comptera beaucoup d’autres. Et des illustres. On en tient le pari mordicus. Car elle parvient à un équilibre unique en son genre : allier le dynamisme d’une narration soutenue, drôle, à rebondissements… une histoire qu’on ne lâche pas ! à un travail ciselé de la langue : une œuvre de recréation polyphonique, brassant les idiomes, les niveaux de langues et de discours, les rythmes temporels…
Une histoire captivante à travers une écriture écrite – et pas des réflexes langagiers banalement enfilés comme les perles en toc d’un flot verbal indifférencié –, sans être, pour autant, « de laboratoire », une écriture créant un monde tout en capturant le lecteur aux rets d’un suspens d’une efficacité redoutable.

Ce devrait être l’une des définitions les plus excitantes de la littérature du genre romanesque… une définition restée théorique, ces derniers temps, hélas, si l’on excepte, donc, les livres de Céline Minard et de quelques autres écrivains dont on a parlé et dont on reparlera. Le Dernier monde est, à mon sens, l’un des livres-clefs de ces dernières années, de l’ampleur d’un Arno Schmidt à la française – pour donner dans la comparaison, mutatis mutandis.

Et en plus, vous savez quoi ? Céline Minard est une femme qui n’écrit pas un roman de femme – ce genre de prose qu’Hélène Bessette évoque dans ses entretiens avec Jean Paget, les romans propres sur eux, peignés, souriants ou chignants, aux thématiques consensuelles... Ça ne veut peut-être rien dire pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup : ici pas de couple déliquescent, de trentenaires à cheveux longs qui le valent bien, de bavures autofictionnelles, de crises sentimentales, d’interrogation sur l’amour, de prose parturiente, fluide… et ce en plein cœur de l'une des rentrées littéraires ! Ouf ! Des vacances ! De l’air ! L’univers (la science-fiction) et le héros seraient plutôt masculins… et le résultat, donc, clairement sans identité sexuelle à renifler et apprécier en conséquence selon le premier chiffre de son numéro de sécu. On sort enfin d’une certaine idée du « roman de femmes » – ce livre-ci parmi quelques autres, heureusement – et c’est tant mieux – je dirai même plus : vital.

Un des plaisirs de la lecture de ce livre résidant dans la découverte de son histoire et ses rebondissements à addiction immédiate, ne comptez pas sur moi pour en dévoiler les éléments, ce ne serait pas très gentil… Voici juste l’amorce du Dernier monde, accompagnée de quelques éléments de description du dispositif stylistique mis en œuvre par l’auteur et dont vous ne sortirez pas indemne.

Une équipe de chercheurs travaille dans une station orbitale. Le narrateur, Jaume Roiq Stevens, est l’un d’eux. Le moins maniable, assurément. (Le héros, quoi). Rétif à la hiérarchie, ironique, instable, un peu loufoque, entêté, soupe au lait et amateur d’alcools, il est à l’origine de quelques menus incidents qui ne font que révéler la vétusté de la station et provoquer une décision sans appel des autorités terrestres : arrêter le projet, évacuer les astronautes. Ce qui transforme le difficile Jaume Roiq Stevens, refusant d’obéir aux ordres, en pirate incontrôlable et condamné par la loi. Celui-ci s’installe alors confortablement dans son île déserte du futur, y poursuit ses expériences, non sans rationalisation justifiant sa rébellion, lorsque des accidents dramatiques observés de son hublot et un silence étrange de la Terre le décident à rentrer au bercail. À son retour – épique – une aventure inattendue et solitaire l’attend. Aventure qui sera le prétexte d’un tour du monde sentant la voiture volée, la trombe en caméra subjective et le caoutchouc brûlé d’appareils se posant en catastrophe, dans une quête de plus en plus désespérée, exprimée à travers la furie frénétique, parfois euphorique, toujours irrésistible, du héros. Psychose ou cataclysme ? Fou à lié ou seul rescapé ? Réalité, rêverie ? Peu à peu le réel qui l’entoure se met à lui parler et il parle au réel qui l’entoure à travers un prisme foisonnant – délirant ? Sa langue se modifie, s’infléchit, devient poreuse aux pays traversés, à leur culture, à leurs idiomes… Personnage globe-trotter, Jaume Roiq Stevens incarne Babel dans son phrasé tout en vivant des épisodes cocasses perdant, au fil de l’histoire, leurs couleurs réalistes pour s’éclairer de rêves, de souvenirs, de légendes et de digressions. Celui qui pensait, tragiquement, avoir le monopole de la parole, du « je », est envahi du discours du monde autour de lui, qui le circonscrit et le traverse, fétu humain, dérisoire, perdu dans l’immensité des choses et s’y débattant. Le lecteur, dérouté avec ravissement, court à perdre haleine aux côtés de l’astronaute déchu ; il en prend plein les yeux, plein l’imagination, à grandes volées de chapitres, de continent en continent… jusqu’au bout de la route – car les pistes aboutissent et tous les chemins mènent à l’homme. Fin ou nouveau commencement. Quelle sera la résolution de ce roman d’aventure cosmogonique ? Un seul moyen de le savoir… Zappez les cadeaux, la bûche, la bise à mamie, le sac à sapin... vivement janvier !


Le Dernier monde de Céline Minard, Éditions Denoël. Viiiiiiiiiiiiite...

mardi, décembre 05, 2006

Antonia (le temps se traîne)



De l’allure de grands romans à grandes héroïnes (Anna Karénine, Emma Bovary, Nana...), Antonia Bellivetti fait résonner son nom en couverture avec voyelles ensoleillées et cadence majeure, de l’éclat raffiné d’une Italie littéraire, les voyages de Stendhal, les dorures de la Renaissance, le visage doux et grave des madones... annonce d’un portrait qui ne saurait qu’être celui d’une femme extraordinaire, fascinante, exemplaire... mais { ici le sccrrratchhhh agressif d’un vinyle qui dérape après un accord de violon avec brushing André Rieu }

N O N

Il va falloir apprendre à se méfier des étiquettes, un jour, tout de même.
Et puis vous ne vous souvenez pas de la Jeanne d’Arc de Nathalie Quintane, « la sainte qui émet » incessamment plongée dans ses quant-à-soi ? De la tête farinée de l’anti-héroïne Capitaine Quintaine dans Mortinsteinck ?
On allait davantage heurter vos oreilles des feulements de Marilyn Manson que les charmer béatement d’un poupoupidou de Marilyn Monroe, c’est sûr...

L’exotisme du nom d’ « Antonia Bellivetti » est celui, populaire – plus « peperoni » que « gucci », sa sœur s’appelle Boulimi... – d’une ancienne immigration italienne* qui côtoie aujourd’hui, dans les cités, des populations arrivées plus récemment. « Antonia Bellivetti est un roman pour la jeunesse destiné aux adultes », annonce le quatrième de couverture. Antonia Bellivetti est le laps printanier d’une adolescence de banlieue évitant les écueils de la caricature. Ni héros encensés – self made banlieusards costard-cravatisés et repentis – ni personnages déchus – RMI-et-beuh-tu-perds-ton-sang-froid. Pas d’effet démago facile. On n’égrène pas les « ziva Kader pique la Benz », « mange tes morts bouffon», « grave le kiffe la dernière tournante » et autres images d’Épinal. On essaie au contraire de saisir de qui serait le reflet d’une réalité, par le biais d’une formulation non prédictive mais laissant voix à chacun des personnages, au bruissement continu de la télé, aux énoncés alentours. Le discours n’est pas assuré par un narrateur omniscient, une figure d’autorité, une héroïne lisse, portemanteau de vos oripeaux d’identification nostalgiques mais passe par la circulation de parole entre les adolescents.

Ouvrez le livre. C’est notre monde à travers le prisme d’une écriture qui montre qu’on peut être lucide sans être désespéré. Et même d’une euphorie critique ! Disposer d’une conscience politique, d’un regard acéré sans se laisser aller à un discours manichéen et/ou de supériorité. Ici, l’écrivain est dans le champ. Pas au-dessus. Nathalie Quintane ne choisit pas le mi mineur ou le do majeur et vas-y dans le rubato larmoyant ou l’accort martial. Non, tout est dans la modulation, les questions, les réponses, les hésitations, les choix.
La cité s’appelle Michel-Foucault. Le méga marché, Combat. La mode est une contrainte, comme partout. L’ennui englue tout. L’aliénation. La télé ronronne avec les chats pelés. Les jeux vidéos permettent de nouvelles destinées, rappelant tout de même que « chacun de vos actes est un choix ». Les immeubles sont des barres grises mais on arrive tout de même à y déceler quelques reflets bleutés, l’été, en cherchant bien. Vraisemblablement bien plus d’électroménager bon marché en panne que de cadavres en décomposition dans leurs caves : « ya toujours eu plus de choses dans les têtes que dans ces caves les têtes sont des caves ». Les enseignants : du médiocre au pitoyable. Les vacances : la Cité ou la Creuse (apprendre le point de croix à La Souterraine) ou trier des milliers de bouchons plastique pour trois jours d’océan pollué. Les familles éclatées. Les adultes presque absents, souvent résignés. Rongés par les dégradations sociales incessantes dont quelques échos** informent peu à peu les futurs adultes encore réactifs, comme Isabelle Ité qui parle ici à sa copine Antonia.: « Il ne faut pas être qu’un récipient des fables qui t’absorbent : histoire de ton père, histoires scolaires, hystérie de l’histoire. Ou alors c’est que tu n’espères d’elles que le puissant vomitif qui te permettra par la même occasion de te débarrasser de toi-même. Soi-même ne va pas de soi : fourre-toi ça dans le crâne. Ce n’est pas parce que tu te lèves le matin sans y penser, que tu bois ton bol sans y penser, que tu prends ta clef sans y penser, que tu ouvres et fermes des portes sans y penser, que tu discutes avec des copines sans y penser que tu regardes sans y penser, que ta prise en charge est automatique. (...) L’adolescence, ce n’est pas seulement trouver qu’on a de gros seins. Si la vie des cités est machinale c’est parce que les habitants des cités sont des machines. Ce qui nous tue, ce n’est pas l’ennui, c’est notre complaisance à l’égard de l’ennui et cette idée que seulement par l’ennui nous tenons une aristocratie possible alors que nous sommes les prolétaires de prolétaires, de génération en génération »...

>> Antonia Bellivetti, Nathalie Quintane, POL, août 2004.

//traverses ::
* Interprétation liée à un détail mémoriel : devant la porte de l’école primaire dite « du Centre », à Bastia, dans les années 80, une inscription murale pouvait laisser perplexe. À côté des classiques « francesi fora » (« français dehors »), « arabi fora » (« arabes dehors »), « vinceremu » (« nous vaincrons ») et autres « a droga basta » (« plus de drogue ») – pour le soupçon de justification démagogique –, on pouvait lire « italiani fora » (« italiens dehors »). Or là, vraiment, difficile d’en saisir le contexte : on était tous d’une plus ou moins lointaine origine italienne avec tous ces « i » et « a » à la fin des noms... Un adulte tenta une explication. Cette île avait la mémoire longue et qu’on y mettait plusieurs générations avant de songer à effacer une inscription murale ; on n’en était plus à une contradiction près entre un drapeau à tête de Maure (coupée) et une économie dépendant du continent. On raconta les souvenirs de la guerre (Mussolini), les italiens, premiers ouvriers – avant les maghrébins, etc. Et puis que de toute façon on était toujours l’étranger de quelqu’un. Ainsi – revenons à notre roman – l’étonnement courroucé d’Antonia Bellivetti qui se fait, de façon saugrenue, « traiter » de chinoise (p. 27) sans en comprendre la raison : expression de l’arbitraire des exclusions, des étiquettes, des clichés culturels...

** ... « L’utopie néolibérale consistait à rendre la force de travail aussi flexible et aussi fluide que le capital (...), la stratégie managériale consistait à renforcer la mise en concurrence des salariés les uns avec les autres et bientôt ce serait à l’individu lui-même d’entretenir ou de reconstituer son « employabilité... (...) Il fallait absolument (...) ne pas être indifférent au malheur des hommes ni à sa propre indignité, ne pas se comporter comme des larves... »( p. 107)

samedi, décembre 02, 2006

Ne cherchez pas mes brouillons, ils sont tous imprimés

… en amont de cette table-ronde à la BNF, je m’étais penchée sur cette question épineuse de l’intime – comme le souligne très bien Patrick Rebollar dans son intervention en parlant d’ « effets d’intime » à défaut de traquer de l’intime pur jus – dans rougelarsenrose qui, justement, déjoue sans cesse cette question par une ouverture permanente vers des matériaux extérieurs à la débauche de je et de moi…

Dans la mesure où, comme on l'a compris, ceux qui n’en auront pas été gavés sont un peu restés sur leur faim jeudi dernier, voici – après quelques hésitations – le brouillon de mes réflexions. La cause génératrice n’en est que le prétexte, finalement. Je me suis dit que ces quelques notes descriptives et désorganisées pourraient fonctionner comme une sorte de plan (évidemment lacunaire et déjà obsolète…) au sein de l’organisation temporelle du blog, un miroir de son activité.

La lassitude du moi, l’absence de partage, de lecture, de retour m’avait toujours fait abandonner mes projets de journaux au bout de quelques semaines ou quelques mois… Mais la méfiance envers la surabondance narcissique cache justement un désir égotiste de cerner et exposer ce moi – dans ses diverses facettes. Cette résolution-ci se poursuit donc depuis presque 2 ans à présent, justement grâce à la diffusion de l’outil (et la pression qu’elle engendre).

L’écriture de mes quelques brèves tentatives de journal diffère beaucoup de l’écriture de mon blog. Elle est moins écrite, plus épanchée – plus désagréable à relire, avec du recul (d’ailleurs je crois que la plupart des tentatives ont fini à la corbeille). C’est un instantané clinique ayant fonction cathartique.

En revanche, ROUGELARSENROSE se veut un objet plus complexe, développant plusieurs axes :

a- les notes de lecture : un journal littéraire
b- l’intime : forcément , inévitablement…
c- une écriture en parallèle de l’écriture (complémentaire ? pivot ?)
d- un horizon musical
e- les liens hypertextes (les voyages transversaux)
f- les possibilités multimédias

a- les notes de lecture : un journal littéraire :

ROUGELARSENROSE est, avant tout, un journal de lectures. Un lieu d’exposition de textes lus, soit par le biais de citations plus ou moins longues, soit par celui de textes de commentaire sur ces ouvrages – souvent, le commentaire succède aux citations selon le rythme même de la découverte du livre.
Je ne me dis pas, professionnellement, « critique littéraire » (ça m’est arrivé lors de quelques moments d’abois Assedics… j’avoue… ça ne les a d’ailleurs guère résolus…), même s’il m’arrive d’écrire dans certaines revues critiques. Donner à lire sur mon blog gratuitement, sans enjeu de pouvoir, des textes sur des textes me semble constituer l’acte le plus « intime » de ce blog… : une lecture, en temps réel, d’une impression de lecture. Un portrait diffracté de mes goûts et découvertes littéraires.
Mais surtout, les livres dont je parle forment une constellation signifiante dans le sens de la défense d’une littérature exigeante, se posant des questions, en posant au lecteur, déstabilisant, dérangeant, comme le « LARSEN » du titre du blog : un bruit, un souffle, une vibration, un cri dans le flot des mélodies sirupeuses. Une littérature polémique et non consensuelle. ROUGELARSENROSE se voudrait un « vaisseau » de partage d’informations et de déstabilisation formelle.
On peut donc dire que ce blog fait partie intégrante de mes autres œuvres écrites, construisant un monde, un horizon formel.

Un « art bloggeur » (comme on dit « art poétique ») développé, par exemple, dans ce post du 30 décembre 2005.

En guise de carte de la constellation, voici un relevé (évidemment déjà obsolète dès sa publication…) des textes « critiques » publiés sur le blog :

Sur Anne-Marie Albiach : sur Figuration de l’image (27/04/05), un extrait d’Anawratha (08/03/06), un autre extrait d’Anawratha (30/11/06)
Glitter Lester, sur les livres de Lester Bangs (20/05/05) et sur Lester Bangs en général (18/02/06)…
Sur Georges Hassoméris (01/06/05)
Extrait de Chroniques des quais de David Wojnarowicz (30/07/05)
Sur Volume de Orion Scohy (26/07/05)
Sur Yapou bétail humain volume 1 de Shozo Numa (20/09/05) et sur le Prix Sade attribué à ce livre (18/11/06)
Sur Charles Pennequin (05/09/05)
Sur le Journal de mes sons de Pierre Henry (16/10/05)
Sur Star Trek, la série originale – Hé ouais (16/11/05) et sur les séries télé en général (08/04/06)
Sur R. de Céline Minard (02/11/05) puis sur La Manadologie, du même auteur, ici (découverte, 01/04/06) et (commentaire, 19/04/06), puis annonce de son livre Le dernier monde
Citations du Manifeste contra-sexuel de Beatriz Preciado (08/12/05)
Sur Éric Meunié, citation d’Auto mobile fiction (09/12/05), texte sur le même livre (22/12/05), citation de Poésie complète d’Éric Meunié,et citations croisées avec Comment faire disparaître la terre ? d’Emmanuel Pireyre (31/12/05)
Citation de L’Éternel retour de Michel Surya (10/12/05) puis commentaire (06/12/06)
Sur le travail de bande-dessinée réalisé par Jean-Jacques Rabu avec son personnage Fat Punky – scénarios Emmanuel Rabu (07/01/06)
Sur Gilles Barbier, plasticien (12/01/06).
Sur Oswaldo Gonzalez, photographe (17/01/06)
Sur Kathy Acker : extrait de La vie enfantine de la tarentule noire par la tarentule noire (19/01/06), extraits de Grandes espérances (16/07/06), sur Grandes espérances (25/08/06)
Sur un dessin de Béatrice Cussol (25/01/06)
Citation d’un texte de Daniel Foucard paru dans la revue Inculte 8 (26/01/06)
Citation de Millénaire mode d’emploi de J.G. Ballard (08/02/06) puis sur le même livre (26/03/06)
Citations de Mobiles de Vannina Maestri (10/02/06)
Citations de Christophe (le chanteur), 25/02/06
Citations d’Hélène Bessette : Ida ou le délire le 05/03/06,, Garance rose le 16/03/06, maternA le 10/06/06, Suite Suisse, le 26/11/06
Sur « Page 48 », un blog de Pierre Ménard & citation de la p. 48 de Roses & Poireau de Arno Schmidt, (12/03/06) puis sur Goethe et un de ses admirateurs de Arno Schmidt (01/05/06)
Sur L’argent, l’urgence de Louise Desbrusses (14/03/06)
Sur le site Coming-in créé par Stéphane Bérard (25/03/06)
Sur À vif de Jean-Paul Curnier (25/04/06)
Citations de Cavale de Nathalie Quintane (09/05/06) et commentaire (21/05/06)
Sur Henry Darger (26/05/06)
Sur Clément Rosset (16/06/06)
Sur et citations de Bardadrac de Gérard Genette (20/06/06)
Sur l’audioblog de Emmanuel Rabu & Sylvain Courtoux, confusion is text (17/09/06)
Sur Billy The Kid de Luc Moullet (21/09/06)
Poésie cœur de cible : lettre-vidéo à Julien Blaine (06/10/06)
Sur King Kong théorie de Virginie Despentes (11/10/06)
Sur Joël Hubaut, Re-mix épidémik Esthétique de la dispersion (29/10/06)
Extrait du Journal de Kurt Cobain (01/11/06)
Sur Matachine de Bruno Lemoine (01/11/06)
Sur l’opéra de Sylvain Courtoux : Vie et mort d’un poète de merde (03/11/06)
Sur la revue franco-allemande La Mer Gelée (04/11/06)
Ali G, vidéos, notamment avec Noam Chomsky (05/11/06)
Extraits de Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige d’Alban Lefranc (12/11/06)
Sur C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça (traduction Éric Suchère, préface Nathalie Quintane) de Jack Spicer (20/11/06)

b- l’intime :


La subjectivité, l’intime n’apparaissent évidemment pas seulement à travers le prisme des notes critiques. Le blog est l’occasion d’un jeu de cache-cache avec les lecteurs à travers la dissémination d’informations personnelles et factuelles, la présence des photos et autoportraits ainsi que quelques private jokes se tentant polysémiques – ne recelant pas un simple intérêt to the happy few, du moins je l’espère (exemple le titre de post « love your enemiEs » le 4 septembre 2005 – avec le « e » majuscule de sa destinataire – qui parle en fait de la musique de Daniel Johnston ou encore on se calme et on boit frais le 15 septembre 2005, commentant le terme « poétesse » – suite à cette dénomination qui m’avait été donné dans un article de Libé – ou encore « message personnel » le 22 novembre 2005, à la fois chanson de Françoise Hardy… et message personnel…)

« Même si c’est vrai c’est faux » écrit Henri Michaux dans Plume.

L’intime est subrepticement dévoilé, avant d’être caché derrière autre chose, afin que l’on se demande sans cesse ce qui est vraiment de l’ordre de l’intime et ce qui ne l’est pas… comme ici.

Ce post est un parfait exemple de la prétérition à l’œuvre dans le blog : dire sans dire, l’effacement qui révèle, le masque transparent… L’air de rien, il dénonce nombre de mes pseudos utilisés par le passé (et dont on peut donc ainsi retrouver les productions) ainsi que mon véritable état-civil – avec tous ses prénoms de baptême.

On trouve aussi, souvent des textes frontières entre note critique et “autofiction”.

ROUGELARSENROSE recompose ainsi un journal à travers :
- le rappel des origines et des généalogies ;
- l’écriture d’états d’âmes, voire de coups de gueule ;
- la localisation géographique (les voyages, les lectures en province, etc.) ;
- la retranscription d’événements personnels (soirée, concerts, week end…) ;
- les reliefs quotidiens ;
- les posts qui s’excusent de ne pas nourrir le blog plus fréquemment en en donnant les raisons (professionnelles ou estivales) ;
- le sous-titre du blog, “versatile” = changeant, instable, susceptible d’évoluer, soumis aux fluctuations de la vie.

Outre la dissemination labyrinthique de ces informations personnelles, l’intime reside dans les photos exposées, plus particulièrement à travers la pratique de l’autoportrait.

c- une écriture en parallèle de l’écriture

ROUGELARSENROSE se développe pendant l’écriture de livres.
Le blog fait donc écho des nouvelles de publication et reflète parfois l’univers des livres, donne la circonstance de trouvailles de citations, par exemple, sans pour autant dévoiler le work in progress – jamais d’extraits destinés à être publiés, en cours d’écriture.

Par la suite, j’ai préféré séparer la fonction que l’on pourrait nommer « de communication » autour de mes propres livres de l’écriture du blog en créant deux autres interfaces, toujours blogs :

Le très explicite NARCISSOSHOW :
qui fournit ma biobibliographie ainsi que les articles de presse des articles consacrés à mes livres publiés.
Un titre cash pour un contenu qui l’est tout autant : l’exposé du je littéraire, médiatisé. Rien de très neuf, néanmoins, dans le domaine des sites personnels d’auteurs. C’est la face « pratique » du système.

Et le blog FONCTION ELVIS, créé comme une espèce de carnet d’écriture (comme on dit carnet de tournage) et de publication du livre. En retraçant certains déclics d’écritures, références, en exposant des variantes, des articles, des liens vers des émissions de radio, en montant des images iconiques, etc.

d- un horizon musical :

L’univers esthétique développé dans ROUGELARSENROSE ne s’arrête pas à la littérature mais évoque aussi la bande dessinée, les séries télé, la musique…

Ainsi la citation d’une chanson du groupe Stéréo Total, en écho et clin d’œil à un post précédent du même mois : « Nous ne sommes pas tous des romantiques allemands » ; ou encore diverses annonces d’actualités, de sorties, de concerts, etc.

Néanmoins, le blog tel que je le développe dans ROUGELARSENROSE m’a semblé limité pour faire découvrir des musiques que j’aime, tout simplement à cause d’une restriction technique : la possibilité de faire entendre des musique, en général non libre de droits.
C’est pourquoi, en ce domaine, je me suis tournée vers myspace musique, explicitement consacré aux échanges musicaux, avec l’accord des artistes.

e- les liens hypertextes (les voyages transversaux) :

ROUGELARSENROSE tente de s’inscrire dans une circulation permanente et offre donc de multiples possibilités de fuite de l’interface, à travers :

- les liens indiqués en permanence à droite du blog ; il y en a peu, néanmoins, car leur accumulation me semblait peu claire, j’ai donc créé :
- un répertoire de liens, classés par thématiques, sur delicio.us, permettant de découvrir des sites dans les domaines ou dénominations indiquées.
- enfin, souvent, les articles comportent des liens hypertextes particuliers. Comme exemple superlatif le post Pendant ce temps : chaque mot de la phrase : « Balade du dimanche » comporte un lien hypertexte.

f- les possibilités multimédias :

La possibilité de montrer des vidéos est expérimentée de manière assez acrobatique (je n’avais trouvé aucune solution automatisée, à l’époque, sur Mac) le dimanche 28 août 2005.

Cette vidéo-là montre un fragment d’espace personnel, une sorte de mémento mori un peu absurde sur fond de radio – un instantanné, donc.
De plus, il n’est pas anodin que dans ce blog pour la majorité consacré à un discours sur l’écriture, la littérature, ce soit cette petite vidéo de très basse résolution qui soit considéré comme un “moment poétique”.

Par la suite, les vidéos seront postées de façon beaucoup plus simple et spontanée depuis dailymotion ou youtube.

ROUGELARSENROSE, comme son titre, constitue une tentative de rencontre d’objectif et de subjectif.
L’objectif du LARSEN, qui surgit quand on ne l’attend pas pour troubler la mélodie.
Le subjectif du choix des couleurs, ROUGE et ROSE, des couleurs incarnées, girlies, brandies.

2- Le déplacement de l’intime ? Vers…

L’écriture !

… le même doigt qui montre la lune… ROUGELARSENROSE expose des extraits de textes autonomes, écrits en parallèle des livres. Des instantanés d’écriture.


3 - Autres détournements d’outils : la revue AMBITION, le blog UNDERGROUNDZERO


- AMBITION : une revue-blog :

Tout d’abord le titre : tout comme NARCISSOSHOW, AMBITION se voulait un titre ironique, en rapport à la prolifération d’interfaces consacrées à la diffusion, tous azimuts, d’écritures sur le web. AMBITION dit ce qu’elle dit en le disant : on veut écrire, on veut être lu et on le montre.
On ne m’a dit qu’après qu’il s’agissant aussi du titre d’une émission de Bernard Tapie dans les années 80… J’étais sans doute trop jeune pour m’en souvenir et/ou cette émission était diffusée sur l’une des chaînes qui n’était pas diffusée en Corse à cette époque-là. Bref, à chacun ses références.
AMBITION montre des travaux sur tous supports, des espèces de face B pour les artistes qui y sont invités : en général, les écrivains y montrent des vidéos, les vidéastes des textes, etc. Le dispositif d’AMBITION comprend également une interface BIOBIBLIOGRAPHIE afin d’avoir accès aux autres œuvres des artistes, ainsi qu’une rubrique LIENS IDEAUX - comme on dit « bibliothèque idéale » - chaque invité donnant une liste de sites à visiter.

Il n’est pas anodin que nombre de travaux montrés se rapportent à l’intime. Ou, tout du moins, miment un jeu autofictionnel. Par exemple, dans une certains mesure, la vidéo de Céline Minard ou le texte de Raymond Federman et celui de Lucille Calmel.

La parution de la revue est aléatoire, au rythme des friches temporelles pouvant subsister deci-delà…

- UNDERGROUNDZERO :
Ce blog détourné – à nouveau – collectait des écrits prélevés dans le métro, par-dessus l’épaule des voyageurs. Une espèce de journal objectif puisqu’il retraçait très précisément (avec mention d’heures et de stations de métro) tous mes déplacements. L’expérience s’est déroulée pendant un temps donnée, la contrainte étant difficile à tenir sur plusieurs mois sans devenir complètement obsessionnelle…

dimanche, novembre 26, 2006

Faces de crêpes



« Au tea-room je mets Porgy and Bess.
Je le mets deux fois de suite.
J’aime bien Porgy and Bess.
Je suis amoureuse de tous les grands artistes qui font des Porgy and Bess.
Pour un peu je m’y mettrais à l’anglais quand j’entends Porgy and Bess.
Et puis ça me bouleverse.
Je suis au bord des larmes. Encore une fois.
Je suis bien plus malheureuse avec Porgy and Bess
Que avec les Français.
Aussi je le mets deux fois.
Porgy and Bess.
Puis je craque une allumette.
Quel cinéma !
Un vrai film dans ma petite allumette rouge et jaune.
Je vais lui faire un procès à l’auteur.
Il a pris mon nom. Je me sens outragée.
Je ne suis pas une grande Noire.
Je suis une petite Blanche.
Je vais lui faire un procès.
Je le gagne.
Et je vis de mes rentes.
Je ne cherche plus du travail.
Je ne vais plus à la Police.
D’un geste désinvolte
J’envoie ma petite allumette par-dessus l’épaule.
Il y a un Smith qui la ramasse.
Poliment.
Les Smith sont comme moi. Ils vont au tea-room. Puis ils mettent Porgy and Bess.
Et le reste.
et
« Que sont devenues les fleurs ? »
Il y a un Smith qui n’arrête pas de mettre :
« Que sont devenues les fleurs ? »
Je suis obligée de supporter ça.
Pour enfin mettre
Porgy
and Bess
.
Je vais peut-être en faire un de Porgy and Bess.
Je veux dire un opéra.
J’essuie mon allumette et je continue de la fumer.
Je ferai ça avec Dothy.
Dothy c’est un chic type.
C’est un as.
Pour faire les opéras. Les films. Les concertos. Les symphonies.
Et tout.
Il est très intelligent.
J’aime bien être avec Dothy. Il voit les choses comme moi.
Par exemple Porgy and Bess. Il le met trois fois de suite.
Je lui dis
— C’est trop.
Il soutient que non.
Puis il dit qu’il va en faire un. Un. De Porgy and Bess.
Avec moi.
— À percussions. Dit-il.
Alors là.
C’est à crever.
Quand Dothy est parti sur la percussion. Il faut patienter.
Mon allumette une fois encore écrit au bleu de sa fumée. Que le rêve. Le rêve opéra est terminé.
La réalité éclaire les Smith en grappe. Sirotant des litres entiers de lait. Avec une paille.
Paraît qu’ils sont très dangereux les Smith.
Inquiétants.
Il paraîtrait que le collège aurait été supprimé d’une réunion pour indécence.
On a murmuré ce triste mot après moi.
C’est triste.
Je suis triste en regardant les Smith.
Voisinage périlleux pour « Chants d’Oiseaux ».
Vers 10 heures du matin le travail m’appelle.
Je lui réponds.
Je longe en flânant cette jolie promenade fleurie.
Le long du lac bleu.
Je contemple les voiliers pliés bien rangés. Se balancent. Tanguent. Dans un bruit de chaînes. De grincements. Avec le vent qui se lève. Tempête sur morceau d’Océan. Soudain bien démonté. Mâts et voiles à l’aventure. Vieille image inattendue.
J’achète un magazine. Au bord de l’eau solitaire. Je dénombre les images de la réalité.
Puis je me lève. Pour aller travailler.
Inopinément j’entre dans la salle à manger des Professeurs. (Des professeurs.) Je suis seule.
Madame R. F. buste penché sur son ardent passé entre à son tour.
— Bonjour. Je dis.
Elle m’ignore.
Puis toutes les Dames sont là.
Vite elles se mettent à parler. De leurs châteaux.
Du moins du château qu’elles ont eu. Ou du château de leur sœur.
Ou du château qu’elles ont mais qu’elles n’habitent pas. Elles parlent de leurs serviteurs. Du moins des serviteurs qu’elles ont eus. Ou des serviteurs qu’elles ont connus. Il paraît que ces Dames avaient des cuisiniers, des chauffeurs jadis (et toute la suite). Maintenant elles vivent en communauté. À 500 francs par mois. Ou 600. Tout retranché reste 430. Mais l’auréole du passé fait le reste.
Vient s’ajouter l’éternel décor du dehors. Là où s’ouvrent les hautes fenêtres de cette belle pièce. Sur les terrasses les pelouses les balcons les arbres d’ornement les allées bordées ombragées les parterres fleuris.
Aussi la superbe des Dames est-elle sans égale.
Je me demande si je dois parler des oliviers de ma sœur.
Ils ont gelé en 56.
Ça fait déjà moins bien des oliviers gelés.
Enfin je le dis.
Je parle des oliviers de ma sœur.
Ça ne va pas très bien.
On n’a pas l’air de me croire.
Surtout quand j’affirme qu’ils ont gelé.
Pour couper court Madame J.S. parle de leur cuisinier.
Paraît-il qu’il était très bon.
Puis tout le monde apprend que quelque part en Catalogne un étang romantique vient d’être transformé en piscine hollywoodienne.
Les oliviers s’effacent devant des gloires plus sûres.
L’affaire de la piscine nous la savons.
Mais à la cinquantième fois toutes les personnes très bien élevées sont absolument ravies et surprises de l’entendre.
Puisqu’il s’agit d’une affaire très importante qui mérite d’être connue je tiens donc à redire au cas où ce livre serait édité à trois mille exemplaires. Comme d’habitude.
Je tiens à redire.
Pour trois mille personnes possibles. Qui seront je le souhaite. Ravies et surprises. Il y a quelque par en Catalogne un étang romantique transformé maintenant en piscine grand luxe.
C’est la piscine de sa sœur bien entendu. »

Hélène Bessette, Suite Suisse (extrait)

lundi, novembre 20, 2006

Jack Spicer de Nice



Dans C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça (traduction Éric Suchère, préface Nathalie Quintane), on découvre un Jack Spicer vraiment féroce, n’épargnant rien ni personne, dont l’ironie est totalement délectable.

Ça casse.


« Ferlinghetti est une syllabe sans signification inventée par Le Poète. »

« Dis à chacun d’avoir les couilles
Fais-le toi-même
Ayez des couilles jusqu’à ce que les couilles
Pénètrent les marges »

« Merde, Robert Duncan, il y a seulement un bordel.
Un oreiller. Mais un seul tapine vers ce qui provoque la poésie
Leurs voix hautes
Leurs queues raides
Quand ils nous rencontrent.
Et c’est ça la rhétorique. L’avertissement le mien
Pas le leur.
Words-
Worth
Acquiesce
Il cumule bien
Poète gris
Département d’anglais dans son crâne. »

« Pute de Pound
S’étonna Homère »

« “Les slips de ce garçon“ est une référence évidente à Eurydice. »


Jack Spicer était un drôle de personnage qui croyait aux fantômes. Il pensait que c’était eux qui lui dictaient sa poésie. Ses fantômes n’étaient pas des substances éthérées à apparitions brumeuses mais des mots donnés. Un flux offert de langage. Dans le mystère de ce don. « Le poète est une radio. Le poète est un menteur. Le poète est une radio à contrepoing. » Les Caspers de Spicer - comme les appelle Quintane - sont des subterfuges bien pratiques qui permettent autant de prosopopées en guest stars – Federico Garcia Lorca, par exemple, en correspondant post mortem.

Les poèmes de Jack Spicer ne sont pas satisfaits d’eux-mêmes. Leur créateur avait fréquemment tendance, dit-on, à tout vouloir jeter aux orties. D’où le rapport polémique permanent qui s’instaure entre ce qui est écrit et le geste l’écrivant. La pompe et la baudruche crevée, dans une dialectique ricanante. L’auteur fait ainsi mine de livrer le poème et un supplément : une lettre l’accompagnant ou son commentaire – mais c’est pour mieux nous leurrer mes enfants. La lettre comme art poétique surjoué. Le commentaire détournant sa fonction d’explication et créant un nouveau texte d’une grande férocité parodique.

Le poème est toujours en miroir de lui-même, en interrogation permanente et instable dans une composition sérielle qui nie toute notion de grand’œuvre démiurgique. Un lieu qui dérange et déroute.

samedi, novembre 18, 2006

Enfin une bonne nouvelle !




Yapou bétail humain
de Shozo Numa, dont on parlait ici et dont on a beaucoup parlé ailleurs, a reçu le Prix Sade ! Le deuxième tome sortira en janvier.

mercredi, novembre 15, 2006

Pain Killers mes amis…



Quand je pense que j’avais réussi à me convaincre de l’intérêt et de la drôlerie d’une invit’ inattendue au Lasserre – avec célébration de Michel Schneider en prime –, tout ça pour la louper à la dernière minute pour cause de baptême de morphine… (nouveau coming’in à prévoir ?) Enfuie la séquence Disney…

Ça rappelle les oreillons aux sports d’hiver, les genoux couronnés avant carnaval, l’énooorme bouton la veille de la boum, la rage de dents pendant le concert…

C’est un drôle de moment – mais c’est le seul que j’ai trouvé, faute de – pour se plonger dans le dernier Peter Sotos, commotionnant et cru. Peut-être cette fébrilité fortuite pourrait-elle exprimer un état de vulnérabilité à rechercher pour se laisser, atteindre, justement, par des écritures et des expériences de l’excès. Pas au sens propre bien sûr. Juste déstabiliser ses attentes, ses réflexes de lecture, ses rejets. Et goûter la constellation offerte par Laurence Viallet à travers les éditions Désordres – qui viennent de publier un nouveau livre : Émile perverti de René Schérer… va falloir passer à la Vitamine C pour faire diminuer un peu les piles « à lire »…

dimanche, novembre 12, 2006

happy happy



« … Le corps est une machine, une machine mise à notre disposition pour une durée finalement et quoi que les philistins puissent en dire, suffisante. Une quarantaine d’années peut-être. Autant dire l’immortalité, plusieurs immortalités. Beaucoup de ciels déchirés au-dessus de nos mains, beaucoup de souffle qui manque. Si on compte qu’à l’âge de quinze ans au plus tard la clarté se fait sur eux et nous, la clarté sur nos choix et nos urgences, la clarté sur la quantité d’hostilité que nous vaudront nos choix et nos urgences, ce sont dix mille matins environ qu’on pourra sculpter.

Ce corps est le support par où peut sortir la beauté, des films, des livres, des tableaux. L’état de ce corps qui écrit et filme des histoires est sans intérêt, les histoires ne parleront pas de ce corps en particulier qui tient la main à plume ou à caméra, mais plutôt de tous les autres corps, de la centaine de corps qu’il aura colonisés, de ces hommes et de ces femmes de tous âges et de toutes conditions qu’il aura pénétrés par toutes leurs coutures, du rapport entre ces corps et où ils vivent, du rapporte entre ces corps et d’où ils viennent.

(…)

On choisira pour chaque film un corps de douleur, un homme, une femme, peu importe cette fois, qui sera lentement broyé par nous tous. Ce seront des histoires simples, de pauvres mélos. Une vieille femme et un travailleur immigré, un marchand de fruits et légumes qui pousse son cri dans les cours, un prolo exploité jusqu’à l’os par le milieu bourgeois où il s’est introduit par effraction. Il faudra que le spectateur soit exaspéré par la victime, par Maman Küsters, Ali ou Fox, qu’il ait envie de les rouer de coups pour les réveiller un tout petit peu, que le sentiment soit mis à mort, que les victimes se précipitent vers leurs bourreaux pour embrasser la crosse de leur fusil. Que le spectateur s’impatiente un peu, trouve tout cela un peu trop théâtralisé, un peu trop systématique, vous ne trouvez pas ? Que sa méfiance se relâche, qu’il adresse à son voisin un sourire de connivence, un sourire de spectateur cultivé à qui on ne la fait pas, qu’il ait son petit prurit de cinéphile averti qui croit avoir reconnu une forme, qu’il trépigne, qu’il mijote déjà des phrases brillantes, des commentaires implacables. Et que sur l’écran soudain sans crier gare des suppliciés fassent des signes sur leurs bûchers.

Passée la rage sans mélange des débuts, on introduira ensuite un bon gros rire par le groin, un peut comme ce coupe de karaté qui détend les chairs avant de les déchirer. Pour le dire simplement, on s’efforcera de massacrer le spectateur. Avec sur l’écran de la haine et de l’amour, du sang et des larmes. Pour massacrer le spectateur il faut le toucher, et pour le toucher il ne faut pas le mépriser. C’est une marque infinie de respect que l’assassinat. On ne méprisera pas Hollywood qui sait raconter des histoires. On sortira bien vite du ghetto cinéphilique, on ne grenouillera pas parmi les happy fews.

Mon corps n’est qu’une courroie de transmission entre des corps sentis, sentis de très près, et le film où seront représentés les corps croisés, les corps pénétrés, reformulés en plans et en coups, avec pour seule philosophie la lumière et le maquillage. Il n’y a pas de génie, il n’y a pas de disposition particulière, pas de sensibilité qu’on aurait ou non, foutaises que tout cela, contes de bonnes femmes, courbes de filles, hanches et seins que tout cela, il n’y a que ce qui passe à travers mon corps et la qualité de ce passage, et pour que cette métamorphose se fasse bien il ne s’agit que d’être éveillé, d’avoir les yeux bien ouverts sur ce que sent et respire notre corps, d’être concentré, de franchir ce mur épais entre ce qu’on sent et ce qu’on peut exprimer, et de la qualité forcément, inévitablement croissante de ce que nous exprimons naîtra une qualité non moins croissante de ce que nous ressentons. Sentir, décrire, changer ça en plans, progresser sur l’éclairage, sur le maquillage, sur la direction des acteurs, et parallèlement mieux sentir. À termes supprimer tout à fait le corps, se passer de cet intermédiaire rongé par les dépressions et les fatigues, devenir caméra ou stylo, Dziga Vertov… »


Alban Lefranc, extraits de : Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige, Le Quartanier & Hogarth Press II – avec pour personnage principal Fassbinder.