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vendredi, mars 16, 2007

mardi, décembre 05, 2006

Antonia (le temps se traîne)



De l’allure de grands romans à grandes héroïnes (Anna Karénine, Emma Bovary, Nana...), Antonia Bellivetti fait résonner son nom en couverture avec voyelles ensoleillées et cadence majeure, de l’éclat raffiné d’une Italie littéraire, les voyages de Stendhal, les dorures de la Renaissance, le visage doux et grave des madones... annonce d’un portrait qui ne saurait qu’être celui d’une femme extraordinaire, fascinante, exemplaire... mais { ici le sccrrratchhhh agressif d’un vinyle qui dérape après un accord de violon avec brushing André Rieu }

N O N

Il va falloir apprendre à se méfier des étiquettes, un jour, tout de même.
Et puis vous ne vous souvenez pas de la Jeanne d’Arc de Nathalie Quintane, « la sainte qui émet » incessamment plongée dans ses quant-à-soi ? De la tête farinée de l’anti-héroïne Capitaine Quintaine dans Mortinsteinck ?
On allait davantage heurter vos oreilles des feulements de Marilyn Manson que les charmer béatement d’un poupoupidou de Marilyn Monroe, c’est sûr...

L’exotisme du nom d’ « Antonia Bellivetti » est celui, populaire – plus « peperoni » que « gucci », sa sœur s’appelle Boulimi... – d’une ancienne immigration italienne* qui côtoie aujourd’hui, dans les cités, des populations arrivées plus récemment. « Antonia Bellivetti est un roman pour la jeunesse destiné aux adultes », annonce le quatrième de couverture. Antonia Bellivetti est le laps printanier d’une adolescence de banlieue évitant les écueils de la caricature. Ni héros encensés – self made banlieusards costard-cravatisés et repentis – ni personnages déchus – RMI-et-beuh-tu-perds-ton-sang-froid. Pas d’effet démago facile. On n’égrène pas les « ziva Kader pique la Benz », « mange tes morts bouffon», « grave le kiffe la dernière tournante » et autres images d’Épinal. On essaie au contraire de saisir de qui serait le reflet d’une réalité, par le biais d’une formulation non prédictive mais laissant voix à chacun des personnages, au bruissement continu de la télé, aux énoncés alentours. Le discours n’est pas assuré par un narrateur omniscient, une figure d’autorité, une héroïne lisse, portemanteau de vos oripeaux d’identification nostalgiques mais passe par la circulation de parole entre les adolescents.

Ouvrez le livre. C’est notre monde à travers le prisme d’une écriture qui montre qu’on peut être lucide sans être désespéré. Et même d’une euphorie critique ! Disposer d’une conscience politique, d’un regard acéré sans se laisser aller à un discours manichéen et/ou de supériorité. Ici, l’écrivain est dans le champ. Pas au-dessus. Nathalie Quintane ne choisit pas le mi mineur ou le do majeur et vas-y dans le rubato larmoyant ou l’accort martial. Non, tout est dans la modulation, les questions, les réponses, les hésitations, les choix.
La cité s’appelle Michel-Foucault. Le méga marché, Combat. La mode est une contrainte, comme partout. L’ennui englue tout. L’aliénation. La télé ronronne avec les chats pelés. Les jeux vidéos permettent de nouvelles destinées, rappelant tout de même que « chacun de vos actes est un choix ». Les immeubles sont des barres grises mais on arrive tout de même à y déceler quelques reflets bleutés, l’été, en cherchant bien. Vraisemblablement bien plus d’électroménager bon marché en panne que de cadavres en décomposition dans leurs caves : « ya toujours eu plus de choses dans les têtes que dans ces caves les têtes sont des caves ». Les enseignants : du médiocre au pitoyable. Les vacances : la Cité ou la Creuse (apprendre le point de croix à La Souterraine) ou trier des milliers de bouchons plastique pour trois jours d’océan pollué. Les familles éclatées. Les adultes presque absents, souvent résignés. Rongés par les dégradations sociales incessantes dont quelques échos** informent peu à peu les futurs adultes encore réactifs, comme Isabelle Ité qui parle ici à sa copine Antonia.: « Il ne faut pas être qu’un récipient des fables qui t’absorbent : histoire de ton père, histoires scolaires, hystérie de l’histoire. Ou alors c’est que tu n’espères d’elles que le puissant vomitif qui te permettra par la même occasion de te débarrasser de toi-même. Soi-même ne va pas de soi : fourre-toi ça dans le crâne. Ce n’est pas parce que tu te lèves le matin sans y penser, que tu bois ton bol sans y penser, que tu prends ta clef sans y penser, que tu ouvres et fermes des portes sans y penser, que tu discutes avec des copines sans y penser que tu regardes sans y penser, que ta prise en charge est automatique. (...) L’adolescence, ce n’est pas seulement trouver qu’on a de gros seins. Si la vie des cités est machinale c’est parce que les habitants des cités sont des machines. Ce qui nous tue, ce n’est pas l’ennui, c’est notre complaisance à l’égard de l’ennui et cette idée que seulement par l’ennui nous tenons une aristocratie possible alors que nous sommes les prolétaires de prolétaires, de génération en génération »...

>> Antonia Bellivetti, Nathalie Quintane, POL, août 2004.

//traverses ::
* Interprétation liée à un détail mémoriel : devant la porte de l’école primaire dite « du Centre », à Bastia, dans les années 80, une inscription murale pouvait laisser perplexe. À côté des classiques « francesi fora » (« français dehors »), « arabi fora » (« arabes dehors »), « vinceremu » (« nous vaincrons ») et autres « a droga basta » (« plus de drogue ») – pour le soupçon de justification démagogique –, on pouvait lire « italiani fora » (« italiens dehors »). Or là, vraiment, difficile d’en saisir le contexte : on était tous d’une plus ou moins lointaine origine italienne avec tous ces « i » et « a » à la fin des noms... Un adulte tenta une explication. Cette île avait la mémoire longue et qu’on y mettait plusieurs générations avant de songer à effacer une inscription murale ; on n’en était plus à une contradiction près entre un drapeau à tête de Maure (coupée) et une économie dépendant du continent. On raconta les souvenirs de la guerre (Mussolini), les italiens, premiers ouvriers – avant les maghrébins, etc. Et puis que de toute façon on était toujours l’étranger de quelqu’un. Ainsi – revenons à notre roman – l’étonnement courroucé d’Antonia Bellivetti qui se fait, de façon saugrenue, « traiter » de chinoise (p. 27) sans en comprendre la raison : expression de l’arbitraire des exclusions, des étiquettes, des clichés culturels...

** ... « L’utopie néolibérale consistait à rendre la force de travail aussi flexible et aussi fluide que le capital (...), la stratégie managériale consistait à renforcer la mise en concurrence des salariés les uns avec les autres et bientôt ce serait à l’individu lui-même d’entretenir ou de reconstituer son « employabilité... (...) Il fallait absolument (...) ne pas être indifférent au malheur des hommes ni à sa propre indignité, ne pas se comporter comme des larves... »( p. 107)

lundi, novembre 20, 2006

Jack Spicer de Nice



Dans C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça (traduction Éric Suchère, préface Nathalie Quintane), on découvre un Jack Spicer vraiment féroce, n’épargnant rien ni personne, dont l’ironie est totalement délectable.

Ça casse.


« Ferlinghetti est une syllabe sans signification inventée par Le Poète. »

« Dis à chacun d’avoir les couilles
Fais-le toi-même
Ayez des couilles jusqu’à ce que les couilles
Pénètrent les marges »

« Merde, Robert Duncan, il y a seulement un bordel.
Un oreiller. Mais un seul tapine vers ce qui provoque la poésie
Leurs voix hautes
Leurs queues raides
Quand ils nous rencontrent.
Et c’est ça la rhétorique. L’avertissement le mien
Pas le leur.
Words-
Worth
Acquiesce
Il cumule bien
Poète gris
Département d’anglais dans son crâne. »

« Pute de Pound
S’étonna Homère »

« “Les slips de ce garçon“ est une référence évidente à Eurydice. »


Jack Spicer était un drôle de personnage qui croyait aux fantômes. Il pensait que c’était eux qui lui dictaient sa poésie. Ses fantômes n’étaient pas des substances éthérées à apparitions brumeuses mais des mots donnés. Un flux offert de langage. Dans le mystère de ce don. « Le poète est une radio. Le poète est un menteur. Le poète est une radio à contrepoing. » Les Caspers de Spicer - comme les appelle Quintane - sont des subterfuges bien pratiques qui permettent autant de prosopopées en guest stars – Federico Garcia Lorca, par exemple, en correspondant post mortem.

Les poèmes de Jack Spicer ne sont pas satisfaits d’eux-mêmes. Leur créateur avait fréquemment tendance, dit-on, à tout vouloir jeter aux orties. D’où le rapport polémique permanent qui s’instaure entre ce qui est écrit et le geste l’écrivant. La pompe et la baudruche crevée, dans une dialectique ricanante. L’auteur fait ainsi mine de livrer le poème et un supplément : une lettre l’accompagnant ou son commentaire – mais c’est pour mieux nous leurrer mes enfants. La lettre comme art poétique surjoué. Le commentaire détournant sa fonction d’explication et créant un nouveau texte d’une grande férocité parodique.

Le poème est toujours en miroir de lui-même, en interrogation permanente et instable dans une composition sérielle qui nie toute notion de grand’œuvre démiurgique. Un lieu qui dérange et déroute.

dimanche, mai 21, 2006

Mon oncle d’Amérique – et celui de Picardie



{Sur Cavale de Nathalie Quintane, Éditions POL}

Tout comme dans Mortinsteinck – du même auteur, le livre du film éponyme de Stéphane Bérard – le moteur de Cavale est un meurtre. Un meurtre tout bête, quoique peu commun dans sa réalisation improvisée – à la boule de bowling, avec une bouchée de Sachertorte (ce gâteau très chocolaté) et une gorgée de bière dans la bouche – sans motif véritable. Juste la suppression d’un être humain de la surface de la terre par un autre être humain au détour d’un agacement, d’un hoquet de parcours, et les conséquences qui en découlent pour ce dernier. Des conséquences éminemment, caricaturalement romanesques, donc, de l’ordre de la fuite, de la rencontre, du (faible) remord, de la dissolution de son existence – de laquelle émerge une paradoxale liberté – dans cet acte puni par la société. Une trame ordinaire, vue et revue tous les jours, du quotidien à la série télé, en passant par le film de première partie de soirée, le thriller ou le tabloïd dans lequel on peut apprendre qu’ « elle a mangé ses trois petites filles après les avoir tuées. L’aînée avec du ketchup, la cadette à la moutarde, la plus jeune nature. » Une trame en cela idéale quand on n’en a que faire de l’« efficacité romanesque » et de l’ « originalité thématique » car on peut y accrocher ses mélodies, son rythme, ses accrocs, sa langue, ses drôles de personnages claudicants… comme sur un sapin illuminé. Un squelette-consensus à habiller pour l’hiver que Nathalie Quintane emmitoufle avec brio.

S’il est moteur, ce meurtre américain et sucré n’est pas démarrage, Cavale s’annonçant comme un « roman excentré » proposant 21 ouvertures possibles. Un roman sans abscisses ni ordonnées définies, donc, sans réflexes conditionnés ni sens de l’histoire. L’inverse d’un « roman cible » où tout convergerait dans un sens : effet de suspens, évolution des personnages, construction de l’intrigue… vers un « soulagement » final de l’action et du lecteur que d’aucuns nomment « résolution » en insistant sur le plaisir replet qui en découle – et qui s’apparente pourtant bien souvent davantage à l’évacuation hygiénique d’une fiction trop lourdement lardée. Non, pas de toboggan narratif, pas de saveur passe-partout du style : ici, il faut naviguer entre les 21 débuts qui sont aussi la « réserve théorique et pratique du livre » : la pêche au silure (et par extension la passion de la pêche), la France de Bonnot, la noyade, la coquille (le raté, la faute, le lapsus), la « voix » du récit, sa dualité, les deux oncles de part et d’autre de l’Atlantique, l’aller-retour entre les deux (le même ?), le vol du cerf-volant, la nécessaire « sympathie » du personnage… une série d’éléments comme les pièces d’un puzzle étalées sur la table et qui viendront s’assembler gentiment à la Fantasia – vous n’aurez pas à vous casser la tête ; ceci est un roman fragmenté, pas un supra Da Vinci Code mutant pour excités du bulbe ayant épuisés énigmes et Sudokus.

Passé ces 21 incipit-indices, on peut observer au ralenti la chute de la boule de bowling sur le crâne de la grosse victime russe – en imaginant le goût de la Sachertorte mâchée piquée de bulles de bière bon marché dans la bouche du meurtrier – et sauter sur le porte-bagage du fugitif qui choisit le vélo comme véhicule…

> La suite et beaucoup d’autres choses dans Les Lettres Françaises du 1er juillet (in L’Huma)

mardi, mai 09, 2006

Un certain vermillon cavale



« Et après ça, tout serait kif-kif ? Le règne du kif-kif pour les amateurs de kif-kif ? Le kif-kif à volonté en suspension autour de la planète et pour les extra-terrestres aussi ? Alors pourquoi ces multiplications de licences ? Un vrai kif-kif n’en a pas besoin ! C’est juste la poursuite du kif-kif qu’on figure sur les écrans, ou : regarde, mon kif-kif est plus kif-kif que le tien.

Ce à quoi l’on s’attache, au contraire, en revanche, c’est l’envers du kif-kif, son retour, son inversion, ce kif-kif inverti qui est notre antique motif : la mise en valeur, la dé-couverte, le vermillonage.
Comment mieux voir en radiographie les détails naturels d’une tête humaine sciée en deux ou l’intérieur d’un cœur de chien encore jamais pénétré ? Comment échapper à l’indifférenciation rétinienne ? À la mal-vue ? À la grande myopie ? À la tache aveugle ? Par le vermillon ! Le cœur de chien doit être injecté au vermillon, sinon il n’est pas cœur – il n’est pas endocarde, péricarde, oreillette, valvule, ventricule. La tête humaine aussi doit être injectée, sans quoi elle n’est que tête à coiffeur ! L’animal, le végétal et le floral vermillonnés. L’animal, le floral, le végétal, l’atomique, l’anatomique et le cosmique vermillonnés, repoussant toujours plus loin les limites du vermillonnage par la confection de tubes, de couloirs, tunnels où viennent et ne viennent pas, mais viendront, quantités de d’ores et déjà vermillonnés, là uniquement parce que vermillon. Le sujet, le sujet qu’on course, ne l’est pas, pas plus que tête de chien ante-traitement ou que que ce soit ante-traitement, le vermillon est ce sujet ! Hors vermillon, pas de sujet, pas de tête de chien, pas de naine blanche, pas de kif-kif – car le kif-kif lui-même n’est que vermillonné (à condition du vermillon). Il n’y eut pas extirpation de la masse mais injection dans la masse pour coloration de la masse et distinction dans la masse ; photo, mention, fixation (clous, punaises, patafix, dossier, fenêtre), sous condition de vermillon, mettant en valeur les propriétés spécifiques du vermillon et organisant une pensée vermillonnée vermillonnante.

Vous ne pourriez me voir, ni mon vélo, si nous n’avions été préalablement injectés. Et si vous pouvez lire, c’est que ça a été vermillonné. Quand ça vous dit quelque chose, c’est du vermillon. Difficult to manifest present conditions not suitable. C’est le contraire qui est surprenant ! C’est le contraire qu’il faut sans cesse préparer, cultiver, et puis orchestrer : des conditions suitables. Suitèbeule condichones. La suitabilité des conditions conditionne au deux tiers le temps. Nous travaillons à cette suitabilité, et lorsqu’elle est atteinte, voilà. »

CAVALE de Nathalie Quintane p. 92-94 – POL, avril 2006.