lundi, décembre 17, 2007

« On ne naît pas animal, on le devient. »

Sur le dernier volet de l’énorme fresque masochiste de science-fiction Yapou, bétail humain.

Cette fresque post-moderne crée le fictif, futuriste EHS (Empire of Hundred Suns), gouverné par les femmes (des femmes d’origine anglo-saxonne majoritairement blondes) et au sein duquel la « race jaune », les « Yapous » – variation transparente de Japan – ne sont plus considérés comme humains mais comme une matière première intelligente et servile servant au confort et aux caprices de l’élite blanche. Une conscience « viandeuse » à modeler selon ses besoins et désirs. « Les Voyages de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait seule de faire des narrations utopiques (je préférerais dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité quotidienne » écrit Shozo Numa dans une postface de 1970. Reprenant cette tradition, il imagine qu’un vaisseau spatial chute sur terre dans les années 196X, découvert par un jeune couple : Clara Cotwick, une Allemande et Sebe Rinichiro, un Japonais. Les deux jeunes gens découvrent ainsi l’étrange univers d’EHS que nous décrit l’auteur avec force détails dignes d’un Jules Verne loufoque, alternant adresses au lecteur (dont l’humour pourrait également faire penser, parfois, à Laurence Sterne) et digressions techniques diaboliques de précision et d’arborescences, des digressions se créant dans les digressions, assorties de notes, etc. On devine aisément, dans un tel monde, quels seront les sorts respectifs de la jeune femme allemande à la peau laiteuse, aux joues roses et aux yeux clairs, et de son fiancé japonais, tout intellectuel et judoka soit-il, sans pouvoir s’attendre au débordement d’imagination de l’auteur qui stupéfie, commotionne parfois, à chaque page. Car Shozo Numa parvient à reconstruire tous les éléments d’une civilisation en imaginant de nombreux livres scientifiques ou philosophiques, des études, des machines, des inventions… dans une surenchère permanente d’outrance et de merveilleux. L’œil écarquillé, comme dans Orange mécanique1 , on ne peut que s’abreuver sans jamais se rassasier de cette fable atroce.

Dans le tome I, nous avions assistés, en voyeurs fascinés malgré nous2 , à la renaissance de Rinichiro en Yapou, d’abord révolté par son sort – même si le machiavélisme de cette société prévoit tout : de la peau tannée permettant de supporter les plus grandes chaleurs comme le plus grand froid, en passant par le vers symbiote rendant inutile la contrainte de la nutrition et de la défécation, en passant par la production d’hormone annihilant l’esprit de révolte et supprimant toute velléité de suicide – puis de plus en plus résigné à passer sa vie auprès de son ancienne fiancée d’une façon qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Non pas homme mais chose viandeuse tirée en laisse, modelée à loisir, dans la douleur et l’humiliation – notion absente, bien sûr de la pensée d’EHS, puisque les Yapous y sont considérés comme des animaux.

Le deuxième volume dévoile dans un luxe de détails les différents types de Yapous qu’on n’avait pas encore croisés dans le premier volume (dont la typologie était déjà bien fournie), tout en répondant à l’ellipse temporelle qui nous avait tenue en haleine : qu’a t-il bien pu se passer pour qu’en l’an XL une minorité blanche ait réduit les Noirs en esclavage et transformé les asiatiques en Yapous ? Comment les femmes ont-elles pris un pouvoir si absolu sur les hommes ? Rinichiro, Yapou de frais tanage, découvre donc les premiers emplois que sa maîtresse veut bien lui offrir, d’une cruauté raffinée. Il lui sert notamment de sofa et assiste, impuissant, à son idylle naissante, avec un Apollon d’EHS portant talons aiguilles et courte jupette – ainsi qu’il est d’usage pour les hommes d’EHS. Les anciens amants sont à présent reliés télépathiquement après le rituel de la « Saint-eau », Rin peut ainsi satisfaire aux moindres désirs de sa maîtresse tandis que celle-ci exerce une emprise absolue sur lui. Doris Jansen, l’une des ladys d’EHS et Clara font un pari : si Doris, à l’issue d’un nouveau voyage temporel, parvient à ramener la sœur de Rinichiro sur EHS – pour la yapouniser et la faire s’accoupler avec son frère – Clara lui donnera les « boules » (testicules) de son cher TEVIN 1267 qui lui ont été retirées lors de sa castration3.

Le troisième tome poursuit l’aventure de l’insertion de Clara dans cette société qui semble avoir été créée sur mesure pour elle, dans un va et vient temporel entre le « présent » du récit et des extraits de son journal, postérieur, qui ne laissent aucun espoir concernant l’avenir de Rinichiro et des Yapous. L’horizon est décidément albiniste même si à la fin l’auteur cède son « pinceau » au lecteur pour continuer la fable. L’idylle discrète entre Clara et William, un héritier Jansen se poursuit tandis que son charme conquiert toute la bonne société d’EHS. Le système de rétroprojection historique mis en place par Shozo Numa dans le tome II – permettant de relire tous les mythes fondateurs de l’humanité à l’aune de la civilisation d’EHS – est développé pour former une toile d’une cohérence diabolique, tantôt cruelle – dans le tome II on apprend que les angelots des tableaux de la Renaissance sont en vérité des « pangels », sorte de mini-Yapous ailés – tantôt drôle – dans le tome III la Vénus de Botticelli représente une noble d’EHS gagnant une course de coquilles Saint-Jacques géantes – tirée, bien sûr, par des Yapous amphibies. Elle va jusqu’à l’atroce, justifiant, sans tache aucune, la domination de la race aryenne : à Clara, mal à l’aise quant au passé nazi de son peuple, on répond que la Shoah aurait été l’œuvre d’un Yapou voulant se venger de son maître, juif, lors d’un voyage temporel. Comment expliquer autrement les manipulations de masse d’Hitler ? Si ce n’est par la technologie d’EHS concernant l’hypnose et le contrôle des consciences, manipulée par un Yapou ? Le système, diabolique, ne laisse aucune échappatoire, comme le plus machiavélique des négationnismes. Sa rigueur mime de façon effrayante un totalitarisme aux rouages parfaits. Shozo Numa développe avec minutie les aspects de cette culture « cul-visage » qui inverse systématiquement tous les codes dans un carnaval atroce, mutant, que n’aurait pas renié Bakhtine. Car ce renversement décharne le mécanisme de hiérarchies qui régente notre monde, décalque délavé de la dystopie d’EHS. Un passage clef à mon sens clef est celui où Rinichiro, réduit à l’état de siège suivant Clara dans ses moindres déplacements lors d’une réception de la noblesse ehsienne, observe le comportement d’une Yapomb : une Yapou « haut de gamme » servant de ventre à un futur héritier Jansen. Se croyant délivrée des chaînes de sa condition, elle use des siens, Yapous, avec autant de dédain qu’une « blanche », un pas de plus dans leur humiliation, une autre façon, pour Shozo Numa, de ne pas épargner les victimes. Un nouveau seuil a été dépassé pour Rin : après avoir été divan, il a été décidé qu’il serait « setten », toilettes vivantes avalant pisse et merde de son aimée ainsi que de son futur mari. Car EHS est « un monde sans ordure », un « âge de chair(s) » s’entredévorant. Tout s’y recycle, les Yapous en étant l’alpha et l’oméga : à la fois poubelles et nourriture puisqu’on découvre, lors d’un banquet, que certains Yapous sont élevés pour être mangés. À la broche ou sur canapé. Même le tabou du cannibalisme ne sera donc pas oublié permettant de mesurer la dépendance extrême des citoyens d’EHS à leurs Yapous. Et de se souvenir de la dialectique du maître et de l’esclave. Et de toutes les œuvres de science-fiction qui mettent en scène une révolte des machines, des robots, des clones, des soumis. Et de se dire que finalement, oui, on pourra l’utiliser sans frein le pinceau de Shozo Numa.

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1- Il a été un moment question que Stanley Kubrick et David Lynch adaptent Yapou, bétail humain au cinéma (source : Lire).
2- ou pas
3- Son pénis ayant été transformé en fouet avec lequel il est puni jusqu’au sang lorsqu’il tente d’exprimer une conscience humaine.

Yapou, bétail humain volume III de Shozo Numa, traduit du japonais par Sylvain Cardonnel, Éditions Désordres/Laurence Viallet.

Article à paraître dans la prochaine Revue Littéraire, sortie le 11 janvier 2008.

2 commentaires:

Blandine a dit…

Yapou ou... Yahoo ?

Bel article, en tout cas, dans lequel je me retrouve (et retrouve Shozo Numa).

Blandine
http://blongre.hautetfort.com/

gmc a dit…

post amusant, tenez, un petit truc écrit lundi:

BUBBLE WRAP SMUGGLE

Le papier-bulle est une substance marine qu'on extrait directement de l'écume en pressant du jus de vent. Le mélange obtenu est ensuite savamment oxydé, puis poli et tanné, éventuellement bronzé suivant les milieux sociaux-culturels auxquels il est destiné. Pour des besoins exclusivement liés à la satisfaction de la clientèle, on le burine afin de lui donner une patine dite baroudeur, très en vogue actuellement dans certaines couches aisées de la population. La fin du process consiste en une voire plusieurs injections de fictions plus ou moins parfumées afin de doter cette enveloppe d'un historique vaguement intéressant, pedigree surfait et entièrement fictif mais qui présente l'avantage notoire de distraire les clientes, ce qui leur évite moults désagréments, au vu des oscillations palpitantes - non, pas hystériques, restons modestes - de leurs systèmes nerveux ainsi que des difficultés rencontrées par elles dans leurs tentatives d'obtention d'une licence adulte. Le papier-bulle est un produit d'excellente qualité, à l'autonomie avérée, d'une durée de vie oscillant en moyenne entre 50 et 80 ans sauf exceptions et dont les qualités biodégradables après usage sont reconnues par l'ensemble de la profession.