mardi, février 16, 2010

Impressions fugitives

Parfois, en rangeant la machine à écrire améliorée qui me sert d’outil, je retrouve des textes comme celui-ci, sur Impressions fugitives de Clément Rosset, écrit pour La Revue littéraire n°2. Ça me rappelle que j’ai quelques Rosset de retard...


Depuis Le Réel, traité de l’idiotie – fondateur pour bon nombre d’écrivains et d’artistes contemporains – Clément Rosset ne cesse d’interroger les figures du double comme symptôme de l’appréhension du réel, le principe de cruauté, le démon de la tautologie... À travers ce nouveau volume, ce sont les catégories de l’ombre, du reflet et de l’écho qui sont analysées en tant qu’elles constituent des « signatures » du réel, des compléments nécessaires qui en sont ses « attributs obligés ». De même que le héros de Gogol qui perd son nez part, en le recherchant frénétiquement, à la découverte de lui-même, se confrontant à étrangeté du monde extérieur, de même l’absence d’ombre, de reflet ou d’écho dans un objet esthétique (œuvre littéraire, tableau...) ne fait que mieux ressortir les lois immuables de la réalité en en révélant certains fondements sous-jacents.

Notre ombre, fidèle compagne de corps réels se mouvant dans un monde réel, peut, au gré des imaginations créatrices, se détacher du corps et s’enfuir à jamais – laissant un corps démuni, presque inexistant – ou même acquérir plus de réalité encore que le corps dont elle procède et tenter de se venger de lui1... Ainsi se dévoile la perspective inquiétante d’un monde inversé dans lequel l’obscurité – pour exploiter la polysémie du mot ombre –, ici une obscurité peuplée de doubles sadiques – prendrait le pas sur la réalité... Car l’ombre est une figure de l’esclave, une incarnation de la soumission, son émancipation jubilatoire – souvent l’ombre enfuie se déplace rapidement, avec espièglerie – pouvant être interprétée comme l’avènement débridé des désirs dans un monde normatif : « il existe en chacun de nous une espèce de désirs qui est terrible, sauvage et sans égards pour les lois. On la trouve même chez le petit nombre de ceux qui sont selon toute apparence mesurés »2. Le tout, lorsque la lumière revient, est d’être sûr de savoir reconnaître le Docteur Jekyll de Mister Hyde...

Autre forme de réflexion complémentaire, le reflet serait une sorte de versant positif de l’ombre puisque dédoublant l’objet reflété sans l’obscurcir. Sa disparition, quoiqu’en apparence moins démoniaque, s’avère en fait tout aussi funeste, le reflet envolé ou dérobé abandonnant un corps monstrueux, mutilé, voire vampire. Une éclairante analyse du mythe de Narcisse permet en outre à Clément Rosset de faire le point sur la question du dédoublement de soi et de l’introspection. Ainsi, De l’autre côté du miroir trouve t-on un monde inversé laissant parfois libre cours à la folie – dans la mesure où le monde « réel » serait empreint de sagesse...

L’écho, enfin, est le versant sonore de ces figures du dédoublement. Il possède toujours un effet de surprise car nécessitant des conditions spécifiques pour se manifester... On sursaute toujours en découvrant son écho avant de jouer avec lui ; gêne et plaisir caractérisent ce rituel de reconnaissance un peu onanique. On ne peut s’empêcher d’interpeller un écho, voire de lui poser des questions qui resteront forcément sans réponse et se répéteront ironiquement comme une allégorie de notre impuissance à maîtriser le réel, écharde métaphysique plantée au cœur de notre prétention gnoséologique. Ou comment les Impressions fugitives que sont l’ombre, le reflet, l’écho peuvent-elles, tout en constituant des outils matérialistes, être le théâtre de révélations ontologiques...

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Notes
1- Cf. « L’Ombre » de Andersen.
2- In Les Lois de Platon.



Impressions fugitives de Clément Rosset, Éditions de Minuit, coll. Paradoxe.

Photo © 6 R.M.E.

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