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mercredi, décembre 23, 2009

L’ivraisse et le gué

Entre deux trucs à finir en urgence, je vous signale que j’ai écrit un texte sur Mort de Bunny Munro de Nick Cave – traduit par Nicolas Richard, à paraître en janvier – que vous pouvez lire sur le tout nouveau tout beau blog de La Revue Littéraire animé par Florent Georgesco. Les textes qu’il reçoit sont mis en ligne après relecture, une façon pour les lecteurs d’assister à la constitution de la revue en temps réel.



Je précise que la photo ci-dessus n'est pas une photo du bureau de Florent Georgesco, mais ça pourrait...

mercredi, novembre 18, 2009

Sous réserve

… Je me rends compte que je n’avais pas mis en ligne l’article sur le premier livre d’Hélène Frappat, Sous réserve, publié dans La Revue Littéraire n°6 en 2004. Voilà qui est fait, pomme C pomme V :

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et qui n’aura jamais de successeurs »... mais – pourrait-on ajouter – beaucoup de prétendants à la « confession » pourtant : la traque minutieuse du moindre mensonge, la présentation aux yeux du monde dans le plus simple appareil d’une conscience qui se lave en public.
Objectif ? Susciter le réflexe cathartique d’une compassion (il ou elle vaut autant que moi, je vaux autant que lui, pas mieux pas pire, j’ai moins honte de mes faiblesses en découvrant les siennes – + supplément voyeurisme – , telle est la nature humaine, toujours trébuchante mais si attachante, alors ya pas de raison pour que quiconque d’entre nous grille en enfer, hein, même en alignant tous les petits forfaits, toutes les petites lâchetés... = la grande fraternité solidaire des h-u-m-a-i-n-s trop humains...). Voilà pour l’émotion facile d’un genre aujourd’hui galvaudé ; passons à l’analyse singulière d’un objet qui ne l’est pas moins.

Roman composé de 477 fragments entrecroisés, Sous réserve se veut ainsi un livre à contraintes : « Règle numéro 1. Il ne doit se trouver, à l’intérieur de ce livre, aucun mensonge. Règle numéro 2. Je dois y avouer, sans exception, tous mes mensonges ».
Sous le haut patronage du Rousseau des Confessions1, Hélène Frappat fait alterner citations (Kant et correspondance de Kant, Rousseau et correspondance de Rousseau, Hawthorne, François Lyotard, Dante, Wittgenstein...) et révélations personnelles, dans une progression narrative, celle d’une vie – qu’il conviendra au lecteur de découvrir : l’enfance, la scolarité, la lutte contre le négationnisme et l’engagement, les histoires d’amour, leurs trahisons, la famille et ses silences... Un trajet signifiant qui démontre formellement vouloir éviter l’écueil de l’exemplarité et de l’érection d’une statue narcissique.

L’originalité de cette structure n’a rien d’un artifice. La narratrice – multipliant les actes de langage extérieur dans un jeu de caché montré – y développe sa volonté de ne pas se laisser empêtrer dans les leurres qu’elle exhibe à dessein : le « mensonge », la « vérité », pouvoir distinguer les deux comme le blanc et le noir, monde acéré mais rassurant du manichéisme : « 14. (...) Je croyais au secret, à l’imposture, au mensonge. 15. Lorsqu’il renonce au militantisme, Jean-François Lyotard quitte un groupe où l’on pense que la vérité ne transige pas. Des années plus tard, il racontera comment, abandonnant la théorie-vérité, il est devenu un artiste de la théorie-fiction. 16. Le moment est venu d’interrompre la terreur théorique. Le désir du vrai, qui alimente chez tous le terrorisme, est inscrit dans notre usage le plus incontrôlé du langage, au point que tout discours paraît déployer naturellement sa prétention à dire le vrai, par une sorte de vulgarité irrémédiable. Or le moment est venu de porter remède à cette vulgarité, d’introduire dans le discours idéologique ou philosophique le même raffinement, la même force de légèreté qui se donne cours dans les œuvres de peinture, de musique, de cinéma dit expérimental, évidemment aussi dans celle des sciences. Ce qui nous fait défaut est une diablerie ou une apathie telle que le genre théorique lui-même subisse des subversions dont sa prétention ne se relève pas ; que le vrai devienne une affaire de style.»

Révéler sans croyance en la révélation, exhiber son incessant questionnement théorique sur la question de la « vérité » tout en narrant « naïvement2» ses mensonges, ses tricheries, ses choix.

Fantomette combat pour la vérité... masquée !

Loin de chercher une voie médiane, acceptable, la vraisemblance d’un caractère, d’un destin, Hélène Frappat fait siens ces paradoxes pour offrir un portrait diffracté, vibrant, une myriade de polaroïds contradictoires sans que se trouve là l’essentiel de ce roman. Pas un panégyrique du « moi » mais la recherche du « style » – la « diablerie » d’un « style » – dans la vibration entre énoncés hétérogènes, le frottement des citations, les collisions temporelles, la rencontre de figures historiques et personnelle.

Sous réserve s’ouvre d’ailleurs sur une lettre de Maria von Herbert à Kant, l’appel au secours poignant d’une lectrice désespérée au philosophe : par un « grand mensonge », elle a perdu son grand amour ; la fréquentation assidue des œuvres du philosophe ne lui est plus d’un secours suffisant, elle a besoin d’une réponse directe. Et le grand Kant, depuis son refuge de Königsberg pourtant bien éloigné des vicissitudes amoureuses, sera touché et lui répondra...

Les héros de ce vaudeville philosophic’autofictionnel, donc : le mensonge (/la vérité), la honte (/plaisir et « péché »), la sanction (/la mort). La dénudation par petites touches et brouillage référentiel pléthorique d’un secret-matrice, moteur de cet auto « épluchage » (p. 48) minutieux exhibant sa vacuité avec l’énergie d’un désespoir qui ne s’avoue pas.

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Notes :
1- « 30. Je m’étais choisi un compagnon, un modèle, un maître, et c’était Rousseau. Je me souvenais avec terreur du silence qui accueille son aveu dans les dernières lignes des
Confessions. » (p. 20)
2- « 24. (...) « La
naïveté est l’explosion de la droiture originellement naturelle à l’humanité contre l’art de feindre devenu une autre nature » ». (Kant, Critique de la faculté de juger).

Hélène Frappat, Sous réserve, Allia, 2004.

vendredi, février 08, 2008

Sinon rien, j'aime beaucoup ce que vous faites...

Je vous conseille les lundis de la Fondation Paul Ricard et notamment les deux prochains :

Lundi c'est Théorie
Lundi 11 février à 19h - Entrée libre

Thème de la conférence : Sport 2000

Avec Patrice Blouin, Emmanuelle Lainé et Erwan Higuinen.

(Proposé par Fresh Théorie)





Fiction / Lectures performées
Lundi 18 février à 19h - Entrée libre

La Fondation d'entreprise Ricard inaugure une nouvelle programmation, "Fiction/Lectures performées" : une proposition de Christian Alandete et Agnès Violeau, commissaires d'expositions et critiques d'art, fondateurs de la revue J'aime beaucoup ce que vous faites….
Cette proposition constitue un laboratoire d'expérimentation qui aborde l'oralité ou la plasticité du texte en associant des artistes de champs différents : plasticiens, écrivains, performeurs....

Cette première édition réunira deux créations inédites : une de l'artiste Pierre Bismuth, et la seconde, de l'écrivaine Danielle Mémoire, associée à Steve Arguelles, instrumentaliste, et fondateur du label Plush.

(Proposé par la revue J'aime beaucoup ce que vous faites)

jeudi, juillet 26, 2007

Arrêter d'écrire


(Oui, un simple débat à la BNF pourrait être une raison suffisante. Meuh non, allez...)


« Un livre, c’est la mort d’un arbre. »

(Saint-John Perse… d’après David Markson in Arrêter d’écrire, p.36)

Contrairement à ce que suggère le titre – et l’annonce du livre qu’on peut lire un peu partout – je ne pense pas que l’auteur souhaite réellement arrêter d’écrire. Ou alors il le souhaite autant que moi, autant qu’un chanteur souhaite arrêter de chanter, un danseur de danser, un banquier de gagner de l’argent. Non, pour moi ces infinitifs signifieraient davantage accepter la mort, son horizon. Accepter qu’à un moment tout s’arrête, ouf, après tant d’agitation (ou d’inaction) on dépose les armes et le reste est posthume. Ce n’est donc pas un vœu mais une considération stoïcienne qui inscrit le travail artistique à l’échelle de la vie humaine. Un memento mori qui dégonfle les baudruches de la gloire et de l’hypertrophie égotique de l’artiste. D’ailleurs, le titre anglais est : This is not a novel. Comme dans « ceci n’est pas une pipe »1 . Ceci n’est pas un roman, on ne peut pas en suivre l’intrigue trépidante, on ne peut pas s’identifier aux personnages, on ne peut pas en disséquer la psychologie, on ne peut pas y trouver des chapitres, des scènes de résolution, des dialogues convaincants… Ceci n’est pas un roman mais l’image d’un roman, un miroir de roman, un méta-roman dans lequel l’auteur dresse une liste des causes de décès d’artistes, de leurs maladies, d’anecdotes les concernant, tout en écrivant – oui, tout de même – l’« art poétique » de son anti-roman :


« Écrivain est plus que las d’inventer des histoires. (…)

Écrivain est tout aussi las d’inventer des personnages. (…)

Un roman sans la moindre indication d’une histoire quelconque, voilà ce qu’aimerait inventer Écrivain.
Et sans personnage. Pas un seul. (…)

Sans intrigue. Sans personnage.
Mais incitant le lecteur à tourner néanmoins les pages. (…)

Sans action, insiste Écrivain.
Autrement dit, sans une suite d’événements.
Autrement dit, sans que soit marqué le passage du temps.
Mais bon, en arrivant quelque part malgré ça. (…)

Un roman sans décor 2. Sans prétendu mobilier. (…)

Un roman entièrement dépourvu de symboles. (…)

Au final, une œuvre d’art sans même un sujet, souhaite Écrivain. (…)

Écrivain existe-t-il même ? Dans un livre sans personnages ? (…)

Visiblement, Écrivain existe. N’étant pas personnage, mais l’auteur, ici. Écrivain écrit, bon sang… »


Il n’y a pas plus écrit que cette compilation motivée par la paranoïa et l’hypocondrie – topique – de l’écrivain. Pas plus composé que la juxtaposition de ces éléments hétérogènes, faisant alterner détail morbide et anecdote irrésistible, par exemple :


« Rembrandt travaillait si lentement, surtout à la fin de sa vie, qu’il devint de plus en plus difficile pour lui de trouver des modèles.
Ce qui explique en bonne partie les cent et quelques autoportraits.

Luisa Tetrazzini est morte sans le sou.

Tolstoï à qui l’on demandait s’il avait lu une pièce récente de Materlinck :
Pourquoi l’aurais-je lu ? Ai-je commis un crime ? » (p. 58 )


Ou encore :


« Rilke aimait cirer les meubles.

Jackson Pollock faisait des tartes.

Origène s’est castré.

Aucun artiste ne tolère la réalité, a dit Camus. » (p. 108)


Le monde de l’art apparaît sous des couleurs drôles, certes, voire grotesques, mais aussi acides et cruelles – la jalousie et les médisances des artistes entre eux, notamment. (Les critiques n’étant pas épargnés). Le monde de l’art apparaît peuplé de mortels dotés de corps fragiles, soufrant, se répandant, mourant tous, mourant bêtement, un jour, à l’échelle de six ou sept par page, achevés d’une phrase. Et d’ailleurs, « Écrivain » ne se sent pas très bien non plus, il a mal à la tête, mal au dos, mal à la tête, mal au dos… et s’inscrit donc dans ce futur cimetière (après la page 192) à compléter, sans fin.

David Markson ne cesse, au cours de livre, comme on l’a vu dans la première citation, de questionner les possibilités de son anti-roman : une absence de roman ? un catalogue ? une étude approfondie sur les maladies de la vie artistique » (p. 89) ? en insistant sur le fait que ce qu’Écrivain décrète, l’objet le devient – puisque l’objet n’existe qu’à travers l’énonciation même d’Écrivain. Il semble conclure ainsi :

« Ou n’était-ce peut-être rien de plus qu’un genre fondamentalement identifiable tout ce temps, en dépit de tout ce qu’a affirmé Écrivain.
Rien de plus ou de moins qu’une lecture ?
Simplement une lecture non conventionnelle, globalement mélancolique bien que parfois même espiègle et s’achevant maintenant ? » (p. 187)


Je souscrirai davantage à l’option de l’autobiographie (p. 60). Au sens ou Télex n°1 de Jean-Jacques Schuhl, Garance Rose d’Hélène Bessette, Louve basse de Denis Roche ou Un ABC de la barbarie de Jacques-Henri Michot pourraient être des autobiographies. Les plus réussies du genre contemporain, d’ailleurs, selon moi (avec une certaine adaptation historique et en guise de matrice on pourrait même ajouter Vie de Henri Brulard à la liste). Des textes cernant un moi écrivant à travers le prisme d’éléments d’écriture hétérogènes, des montages, des listes… détournant la question de l’abondance écœurante de « je » et de « moi » mais poursuivant néanmoins une quête auto-réflexive et d’identité. Même si celle-ci reste, bien sûr, toujours un peu flottante :

« Vous n’êtes pas oune escrivain, vous êtes oune araignée, et au Mejico nous abattons les araignées. » (p. 177)


Note écrite pour La Revue Littéraire n°32 à paraître le 24 août prochain (la suite dans la revue, donc...)

Arrêter d’écrire de David Markson, traduction Claro, collection Lot 49 au Cherche Midi, 192 pages, 15 euros.

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1 Dont le titre est : La Trahison des images. (la trahison du roman ?)
2 Bon, on va dire que je suis obsessionnelle (ce qui n’est pas faux) mais un parallèle : « Roman sans paysage. Pas de décor. Pas le temps de décorer. Sans décoration. Siècle de la vitesse. Le lecteur est pressé. La romancière est pressée. Le lecteur lit à 60 à l’heure. à 80 à l’heure. à 35 nœuds. à 400 à l’heure. Et : LES PERSONNAGES SONT PRESSES. — RITE. ALLONS. DEPECHEZ-VOUS. VITE ». maternA, Hélène Bessette, incipit.