mardi, août 19, 2008

L'effet papillon



Mesdames et messieurs, ce n’est pas un livre, La Funghimiracolette, pas un mais au moins neuf, dont deux romans et de nombreuses utopies ! Mille opéras sous couverture jaune que vous avez la possibilité d’inventer, rien que pour vos synapses, grâce aux directives poétiques d’Olivier Mellano.
En fin d’ouvrage, neuf parcours thématiques permettent d’associer les courtes « pièces musicales imaginaires » : « Recettes par ordre de difficulté croissante » (commençant et finissant par « Cage »), « À portée (roman) », « Hors de portée (roman) », « Ce qui chante », « Ce qui échappe », « Les tortures du roi Khouloud », « Musipark », « Singes » et « Signes ». Une architecture qui fait penser à une partition d’orchestre symphonique – ce qu’il faut de concentration et de vision pour écrire à la verticale les partitions des cordes, des bois, des cuivres… en écho à la virtuosité de l’écriture.

Dès le premier mouvement, l’ambiance s’installe, onirique et intense. On papillonne d’une page à l’autre des « papillons sur neige » aux « chuteurs de harpe », prenant conscience, en crescendo, du bruissement des pages tournées. Si on suit les parcours thématiques, la main droite fait office de capodastre tandis que la main gauche trouve les nouvelles harmonies. Pas besoin de médiator, cela se joue au doigt et à l’œil. On découvre des machines de rêve : le « corpositeur » qui crée des sons à chaque mouvement du corps ; le « gelaudi », substance tirée du « corpositeur » qui permet de conférer la même sonorité aux objets inanimés ensuite adapté en « gelauditecture », la musique à portée de la Tour Eiffel ou de la Sagrada Familia. Un peu plus loin, des cordes tendues en plein air au début de l’été sont coupées à la rentrée des classes. Les chats de Venise ont disparu mais restent les chats de Denise. Une note passe d’individu en individu, en une chaîne infinie, à qui le tour ? On frémit en lisant l’histoire de cet homme qui invente, en 2046, une machine complexe, dévorant son espace vital, pour revivre fugacement une belle journée de juin 1979 à Messanges avant d’ouvrir le gaz. On a envie de partir en vacances sur l’île de la « Funghimiracolette » dont l’étrange faune semble s’échapper du livre pour envahir l’espace alentour. Peu à peu, on n’entend plus le vrombissement des voitures comme avant, ni le moteur du frigo, ni la sonnerie du téléphone. On repère bien le sol sol# ré de la SNCF. Le chat sur le lit, cousin des chats de Denise, rêve aux chats de Venise. On imagine enduire la toussante voisine de « gelaudi » à moins qu’on lui réserve l’une des « tortures du roi Khouloud »… Le mélange d’humour et de cruauté de ces élucubrations mélodiques n’est pas sans rappeler les tribulations de Plume de Henri Michaux. Sa déambulation aventureuse qui se heurte à l’étrange et rencontre souvent la violence. « Les tortures du roi Khouloud » et leurs situations ubuesques font également songer à La Pamukalie d’Eugène*, ce « pays surréel » plus vrai et fou que nature. Cette séquence sanglante et tintinabulante porte la même verve et la même invention. Ainsi qu’une portée politique qu’on retrouve, en cherchant bien les harmonies sympathiques, dans chaque mesure de La Funghimiracolette. Les suppliciés de Khouloud ne se plient pas à ses fantaisies : Fretton Carpeaux « a regardé ses pieds pendant le royal lâcher d’oiseaux plats », Oslave Pouilloux « n’a pas dodeliné de la tête lorsque les cloches ont sonné », Bitlibe Cardon « a bayé aux corneilles alors qu’il fallait saluer les drapeaux »… mais la dernière victime est Khouloud lui-même, qui « a fait de son peuple un troupeau mou ». Et cette utopie en cent huit textes dédiée, noir sur blanc, à la musique, est une ode à la recherche de la beauté et à la conscience de l’être au monde : « Qu’en est-il ici de la politique ? Deux théories. Les cartonistes pensent que la beauté est diffractée dans le monde et qu’on se doit d’en extraire les plus belles bribes pour recomposer l’Agencement Originel aussi nommé le Tôte. (…) Dans leurs manifestations, on peut lire : “ La beauté est partout, regardez BIEN ”, “ Utilisez tout, faites-vous utiliser ”, “ Recombinaison totale du Tôte ”, “ Tout existe, rangeons-le ”, “ Sensistes, fainéants ”… Ils ont l’air concentré et regardent en l’air mais sont assez peu productifs. Les sensistes disent que la beauté n’existe que dans le mouvement qui la cherche, c’est le Sprüng. (…) Dans leurs meetings, on scande : “ Le beau nous dépasse, dépassons-nous ”, “ Sprüng = vie, Tôte = mort ”, “ Cartonistes ! Bricoleurs ! ”… Ils ont l’air inspiré et regardent en l’air mais sont assez peu productifs. D’autres ne se mêlent pas de ça et suivent leur route. Chaque camp essaie de les récupérer. » En fin de volume, en écho au deuxième texte, « Les papillons sur neige », on apprend qu’il faut toujours se méfier des « effets papillon ». Les conséquences de La Funghimiracolette risquent d’être bien plus stridentes que la douceur de sa prose ne le laisserait présager.

La Funghimiracolette, Olivier Mellano (suivi de « Un théâtre des machines », postface d’Emmanuel Tugny), MF Éditions, 160 pages, 12 euros.

* La Pamukalie d'Eugène, Éditions Autrement, 2003.

1 commentaire:

Juliana Bratfisch a dit…

Je suis étudiante de Lettres français à l'USP et cette fois a été la première fois que je viens à votre blog, effectivement, grâce à votre collaboration au site Cronópios. J'ai aimé votre traduction de Ana Cristina César là-bas. Avez-vous traduit quelques poèmes d'elle? Je voulais connaître plus ce que vous, écrivains français pensent sur notre littérature et aussi connaître les contemporains.