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dimanche, janvier 18, 2009

Albert Angelo

Loué soit Quidam éditeur ! J’espère que je l’ai déjà écrit ici, oui oui, ça y est, je m’en souviens, c’était à l’occasion de la sortie de L’Ami Butler de Jérôme Lafargue. Je voulais également parler de Rome, regards de Rolf Dieter Brinkmann et de Désirée de Marie Frering mais l’algie est passée par là, les journées sont trop courtes, les nuits, je ne vous raconte même pas, et puis…

Bref, j’espère un jour.
En attendant, puisque je me suis levée tôt et que j’ai séché un cours de CAF (oh la vilaine ! ), je vais vous parler d’Albert Angelo (s’il vous plaît, prononcez Albert Àndgelo, avec l’accent tonique au bon endroit, ça me fera plaisir, et cela rend le nom tellement ironique, ainsi…) de B.S. Johnson dont Quidam a déjà publié trois autres traductions :
R.A.S. Infirmière-Chef, une comédie gériatrique, 2003 (première publication en Angleterre : House Mother Normal, 1971) ;
Christie Malry règle ses comptes, 2004 (Christie Malry's Own Double-Entry, 1973, l’année du suicide de l’auteur) ;
Chalut, 2007 (Trawl, 1966 ) ;
le tout magnifiquement traduit de l’anglais par Françoise Marel (clap ! clap ! clap !) ;
et que je vais me hâter d’acquérir au grand dam de mon banquier sans attendre sagement le 2 février.

Quand on tape « B.S. Johnson » dans un moteur de recherche, on tombe immédiatement sur de l’ « english experimental novelist, poet, literary critic and film-maker » et autres présentations du même tonneau, bref, un peu de tout mais toujours « ex-pé-ri-men-tal ». Ce qui l’a sans doute soigneusement confiné à la littérature-prise-de-tête et les choses pas commerciales, les voiles, pauvre homme, malgré son succès critique indéniable.
Pourtant, le lecteur lambda (c’est-à-dire pas un {là, je me permets quelques lignes d'autocensure et j'évite de jouer ma vipère pour ne pas me faire égorger au cutter rouillé par mon attachée de presse}) qui a la chance d’ouvrir les pages d’Albert Angelo et de se plonger dans son univers à la fois sombre et électrisant serait bien en peine de sortir un qualificatif du genre « expérimental ». Ben voui, la belle affaire, pendant quelques pages, deux colonnes séparent le discours du héros-prof à ses élèves de ses pensées profondes. Vous voyez une éprouvette là-dedans, vous ? Cela ne semble-t-il pas, justement, traduire avec une grande simplicité formelle cette duplicité sociale ressentie par chacun au quotidien ? Un peu plus loin, la reproduction d’une carte de voyante. Mazette, c’est pas Laurence Sterne qui va se retourner dans sa tombe. Un peu plus loin encore, deux trous, dans la page, permettent de découvrir « le future de la fiction ». C’est pas gentil, ça, de donner au lecteur un peu d’avance ? De rendre le suspens un peu plus piquant ? Et dès l’orée, le plan, clairement annoncé, du livre : « prologue », « exposition », « développement », « désintégration », « coda ». On ne peut plus limpide, non ? Ah oui, d’accord, « désintégration » est très « méta » et parle du processus d’écriture et de mise à distance du biographique par la fiction… Personnellement, je trouve ça nettement moins « expérimental » comme expérience de lecture que la première merdasse dénichée par désespoir à 7 heures du mat’ (ou à 19 heures, juste après un Xanax) dans un Relais H avant un trajet de 5 heures, Ken plaquant Barbie qui, malheureuse, fait le point sur sa vie au passé simple (avec un usage plutôt douteux du subjonctif, m'enfin, passons) ce qui lui permet, un jour de printemps et après avoir enterré son père de rencontrer Blaine (Blaine ! pas le poète éponyme, hélas).

Bref, vous l’aurez compris, pour moi, B.S. Johnson est un grand écrivain de romans tout court. Pas un grand écrivain de romans expérimentaux.

« —La page est un espace sur lequel je dois pouvoir déposer les signes qui, d’après moi, transmettent le plus justement possible ce que j’ai à transmettre : j’utilise donc, dans les limites du budget de mon éditeur et de la patience de mon imprimeur, des techniques typographiques qui transgressent les limites contraignantes du roman conventionnel. Rejeter de telles techniques en les traitant d’artifices, ou refuser de les prendre au sérieux, c’est laisser passer l’essentiel. » (Albert Angelo, p. 180)



Albert est architecte. Mais en fait, il ne vend aucun de ses plans. Et d’ailleurs, il les rêve plus qu’il ne les exécute, ses grands projets architecturaux. Au quotidien, histoire de payer son loyer et les bières qu’il descend en cohortes avec son meilleur pote d’infortune (les deux ont été cocufiés/plaqués et sont inconsolables), il est professeur vacataire. Dans des collèges « difficiles ». Donc (Oliv’ et JB, lisez ce livre), il distribue des beignes entre deux exposés de géologie. Et il bande devant les fesses rebondies des filles de 3e à qui il prête tous les vices. Il envie presque ces « sauvageons » (ce n’est pas une citation de l’auteur, vous l’aurez compris) pour leur liberté inaliénable, leur absence de crainte face à toute forme d’autorité, professorale ou policière. Bien évidemment, au-delà de cette trame, ce qui importe, ce qui fait le sel et la terre de ce récit, c’est la plume de B.S. Johnson, acide et jubilatoire, passionnée et désabusée, n’hésitant même pas à offrir au lecteur une blague obscène en bonus track…

Je ne puis donc que vous conseiller impérieusement de toute la force de ma persuasion de vous ruer dans votre librairie bien-aimée et de lire fissa Albert Angelo.

Lekti-Lecriture.com a mis également en ligne un article très intéressant sur Chalut.
Et si vous lisez l’anglais sans douleur, vous pouvez également vous procurer ceci, dont j’ai emprunté l’illustration : Like A Fiery Elephant : The Story Of B. S. Johnson de Jonathan Coe (pas de réclamations, je précise que je n'ai pas goûté et approuvé ce dernier titre ; si certains connaissent, n'hésitez pas à m'en parler, j'ai toujours la flemme de lire en anglais, même pas ashamed...)

>> Ajout du 21 janvier :
Hourra ! La bio de B.S. Johnson par Jonathan Coe va être publiée, toujours par Quidam fin 2009/début 2010.
Et en octobre ou novembre – chez Quidam, toujours – vont paraître Les Malchanceux de B.S. Johnson, « le livre-boîte dont les 27 sections ou chapitres peuvent être battus comme des cartes et être lu(e)s selon l'ordre imposé par le hasard, le seul impératif restant de lire la section "Début" au début et la section "Fin" à la fin » m'explique l'éditeur, Pascal Arnaud.
C’est drôle, Emmanuel Rabu me rappelait hier qu’il m’avait parlé de ce livre, ainsi que de Albert Angelo il y a plusieurs années, enfin, pas précisement : il avait lu un article dessus et avait évoqué un livre troué et un livre sous forme de cartes combinatoires. En épluchant ses archives rougéennes, nous n’avions pas réussi à remettre la main dessus et donc à identifier l’auteur et les œuvres… Mieux vaut tard !

vendredi, août 15, 2008

« Tout cela. Oui, c’était malheureusement la vérité. »

Quand il était jeune, Arno Schmidt vénérait Alexandre le Grand et sa haute stature de conquérant. Le propagateur armé de la culture hellénique à l’Orient barbare. Revenu de la seconde guerre mondiale, après avoir été combattant et prisonnier, il ne l’admirera plus du tout. En 1949, Alexandre ou qu’est-ce la vérité (qui fait partie de ses récits « antiques » *) exprime violemment ce rejet, à travers le journal d’un admirateur d’Alexandre, peu à peu désabusé.

Lampon de Samos est un jeune élève d’Aristote, timide et naïf, adulant Alexandre le Grand. Il doit rejoindre son oncle qui est un officier de sa garde rapprochée, et pour cela, descendre le fleuve Euphrate, long voyage qu’il accomplit en compagnie d’une troupe de comédiens rencontrée par hasard. À son grand étonnement, tous ne semblent pas partager son aveugle vénération, même pas l’affolante Monika, danseuse et chanteuse au pied léger qui anime le récit d’une grâce gourgandine.

Parallèlement à cette initiation progressive à la lucidité, on retrouve, comme toujours chez Arno Schmidt une peinture saisissante des paysages et des ambiances qui annihile la distance temporelle et physique avec ce 323 avant JC à Babylone, des tableaux qui s’impriment en détails chromatiques, odorants et petite phrases lancées à la vue qui défile. Hop, on est sur le bateau, on sent le roulis et tout éclate à l’imagination dans une évidence aux couleurs inconnues.

Et justement, si tout est là (artillerie de vocabulaire hellénistique, fragments d’Histoire réelle, allusions à Aristote…) pour nous entraîner dans cette Antiquité suréelle, c’est bien de coïncidence des temps qu’il s’agit, Arno Schmidt osant une explicite superposition – faisant fi des anachronismes, comme toujours – entre Alexandre le Grand et Adolf Hitler à travers de nombreux détails, comme ce « jour de la Phalange » qui fait référence au « jour de la Weirmarch » (p. 9) ; ou encore « La Source vitale » : « Un ordre du jour d’Alexandre en personne (que nous écoutâmes attentivement) : installation de “ La Source vitale ” qui prendra en charge les enfants nés de “ l’union de ses soldats ” avec des femmes asiatiques. Liquidation discrète garantie. » (p. 16) qui rappelle une fondation SS, « La Source de vie » (« Lebensborn ») destinée à recueillir de tels enfants nés hors mariage – pour peu qu’ils ne présentent pas de tares héréditaires…

Cette ombre du IIIe Reich contamine même l’imaginaire du héros : « Midi passé : un rêve idiot : j’étais un aigle qui volait autour de ma tête. Avec par intervalles des choses ineptes : me laissais nourrir de petits pains et abondamment admirer par de jeunes ouvrières. » (p. 36)

La condamnation du tyran Alexandre, ex héros, vainqueur déchu, peut s'appliquer mot pour mot à Hitler : « À propos d’Alexandre, je songeais aussi à ceci : celui qui est chargé de porter une coupe de feu à travers la vie prend le risque de la voir projeter des étincelles (déborder, écumer). Mais cela serait plutôt une image pour le poète, pensai-je aussi ; pas du tyran : celui-ci court comme un flambeau et incendie villages et cités. » (p. 28, 29) Même si l’interrogation de Lampon de Samos porte plus lucidement encore sur la responsabilité du peuple, dont il fait partie : « Encore un exemple de l’incapacité du peuple à rendre compte de manière fiable d’un fait, en eût-il été le témoin oculaire. » (p. 14) « … mais une isophrène (une ligne de bêtise égale : amusant !) relie tous les humains sans exception. Et tous les peuples. ” (…) Mais si Alexandre est un salaud, que dire de nous autres ?! (…) C’est-à-dire : peu à peu j’en arrive à tout envisager. » (p. 31) « “ Le peuple ne se rend-il pas compte de la tyrannie ?! ” demandai-je. “ Non, non ” répondit-il, “ 95 pour cent sont vraiment pour lui ; aveuglés par le cirque, saoulés par l’idée d’une hégémonie mondiale ; chacun aspire en permanence à avoir une des innombrables décorations, à accéder à un échelon supérieur. » (p. 56) On imagine la portée de telles paroles sous la plume d’un ancien soldat de l’armée allemande, écrivant après la défaite, après l’illusion, après la vérité. « Tout cela. Oui, c’était malheureusement la vérité. » (p. 30) La violence de la culpabilité d’avoir fait partie de cette séquence d’histoire inconcevable. « J’ai appris nombre de choses, mais j’ai trop peu réfléchi. » (p. 44)

La prospective de Lampon et de ses compagnons va plus loin encore : « “ Oui, oui : dans mille ans on en sera au point où il y aura sur l’agora de chaque cité un appareil muni d’une poignée et de cette inscription : Tire la poignée et tu pulvériseras le globe ! ” » (p. 19) Et l’étrangeté des derniers jours de l’empire macédonien de ressembler étrangement à la folie des guerres contemporaines. Ces quelque 96 pages ne décrivent pas un navire en 323 avant JC transportant des personnages au quotidien révolu, elles sont une machine à penser, un navire intemporel peuplé de tyrans, d’écrivains et de lecteurs, une arche qui aurait accepté l’humanité tout entière, transmettant la conscience de ce qui a été et de ce qui pourrait être encore si on se laisse aveugler, abuser d’orgueil et de gloire : « Notre manière de nous déplacer a valeur de symbole : le monde a commencé de basculer. » (p. 31)

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* Qui comptent, outre Alexandre ou qu’est-ce que la vérité : Enthymésis ou C.J.V.H. (= combien je vous hais) en 1946, Gadir ou connais-toi toi-même en 1948, Cosmas ou la Montagne du Nord en 1955.


Alexandre ou qu’est-ce que la vérité, Arno Schmidt, Tristram, 96 pages.
Note à paraître dans La Revue Littéraire, aux Éditions Léo Scheer, le 15 septembre.

lundi, mai 01, 2006

Cryo génie



... Si nos savants démiurges, entre un clonage condamné par la morale et une invention transgénique quelconque, avaient réussi à faire revivre des morts, le temps d’une visite guidée des progrès et événements survenus après leur disparition, avec quelle personnalité du passé aimeriez-vous vous entretenir ? Marylin Monroe, pour connaître les circonstances de sa mort ? Diderot, pour retrouver un peu d’esprit subversif et éclairé ? Che Guevara parce que l’esprit de guerilla se perd ? Elvis Presley, pour obtenir de sa bouche la recette originale du sandwich à la banane et au beurre de cacahuète ? Einstein, des fois qu’il révèle un nouveau théorème révolutionnaire ? Daniel Balavoine pour l’inviter en guest surprise à la Star Ac’?… En ce qui concerne Arno Schmidt, c’est Goethe que son récit d’une fantaisie irrésistible a décidé de faire revivre, le temps d’une rencontre, entre écrivains… un Goethe davantage intéressé par les femmes, le vin et la grandeur de sa postérité que par l’histoire ou la politique. Évaporé comme un songe 24 heures plus tard, le revenant laisse un sentiment partagé, entre ironie et admiration...

Goethe et un de ses admirateurs de Arno Schmidt, Éditions Tristram.

dimanche, mars 26, 2006

Cocain Cola

… Où l’on découvre l’enfance malheureuse de Marlon Brando (icône kitch à ses heures), le taux de cocaïne contenu dans le Coca Cola d’origine, le complexe d’Œdipe négatif de Sade, les origines de Winnie l’Ourson, les culottes de golf et les concours de poésie qu’appréciait l’Empereur Hiro-Hito, les talents de Nancy Reagan en matière de fellation, le fusil à deux coups de Burroughs, l’admiration de Mussolini pour Mae West, la résolution du dilemme « nourriture ou sexe ? » (ne pas choisir), la carrière de footballeur ratée de F. Scott Fitzgerald, la blondeur naturelle d’Elvis Presley dissimulée sous sa teinture noire de héros de Comics, l’appétit sexuel de Einstein…

Balayage rétrospectif de notre siècle & beyond à renfort d’intelligence acérée et d’humour traversant le ciselage précis de formules efficaces – façon « la chapelle Sixtine de la punkitude » (sur Mad Max) ou « … nombreux {sont} ceux qui considèrent déjà Joyce et Proust comme la meilleure approximation du Valium. » –, Millénaire mode d’emploi fait le tour des mythologies et des icônes de notre époque pour mettre à jour une série d’éléments récurrents, obsessionnels, pouvant agir comme l’exosquelette d’une autobiographie possible de J.G. Ballard. Une autobiographie comme une galerie de portraits, de sujets de fascination, d’objets de désirs et de répulsion. La vision du monde à la fois euphorique (l’engouement de l’émotion esthétique) et cruelle (la cruauté de l’Histoire) d’un honnête homme non pas contemporain mais futur car résolument tourné vers la science-fiction.

Partie intégrante de l’œuvre et de la vie de J. G. Ballard, la science-fiction apparaît, selon lui, comme le seul horizon possible pour la littérature : « … je crois fermement que la science-fiction est la littérature authentique du XXe siècle et qu’elle est probablement la dernière forme littéraire qui existe avant la mort du mot écrit et la domination de l’image visuelle. » (p. 25). En revanche, les réalisations cinématographiques de sciences-fiction le laissent en général perplexe sauf quelques exceptions parmi lesquelles on pourrait citer Alphaville de Jean-Luc Godard ou La Jetée de Chris Marker, donnant lieu à des articles aussi précis que subtiles. J. G. Ballard est ainsi souvent tourné vers des extrapolations futures, parfois fantasques, souvent irrésistibles : « Une littérature invisible prolifère autour de nous aujourd’hui – télécopies, courriers électroniques, communiqués de presse et notes de service, obscurs romans d’aérogares habillés de couvertures métallisées, que nous remarquons à peine sur le chemin de la boutique hors-taxes. Un jour, dans un futur proche, lorsque le dernier siège de société aura été démoli et que nous gagnerons tous notre vie devant nos terminaux domestiques, des anthologies de notes de services du vingtième siècle seront peut-être aussi recherchées que la correspondance de Virginia Woolf ou de T. S. Elliot. » (p. 96)

C’est à travers cet esprit d’un humour tranchant au vif des hypocrisies et du mauvais goût que J. G. Ballard recompose les jalons de notre culture qui se mue en défilé bariolé de mythes, de dictateurs, de catastrophes, de chef-d’œuvres, de nanards, de héros, de célébrations, de tristes sires, de souvenirs, de bouffons, d’innocents… Outre cette sélection d’articles, Millénaire mode d’emploi se compose également d’un texte à proprement parlé autobiographique, « La fin de ma guerre », narrant l’enfance de J. G. Ballard dans un Shanghai tout juste libéré, en ruines ; un passage sensible et analytique, d’une facture rappelant celle de ses romans, dévoilant la matrice de nombreuses obsessions (également développée dans l’article consacré aux « espaces intérieurs » des écrivains).

Cette cosmogonie ne serait pas complète sans un glossaire en célébrant les icônes = « CHAPLIN – La grande réussite de Chaplin a été de discréditer le corps et de ridiculiser tout concept de la dignité du geste. (…) PASOLINI – Le sociopathe comme saint. (…) PROTHÈSES – Le complexe de castration élevé au niveau d’une forme d’art. (…) RÉPONDEURS – Ils nous entraînent patiemment à penser dans une langue qu’il leur reste à inventer. »

On aura compris – on le savait sans doute déjà – que J. G. Ballard est un auteur majeur, et plus encore, en ce qu’il parvient à faire se rencontrer l’exigence de la littérature avec une thématique qu’elle a trop longtemps relégué au rang de para- ou d’infra- par snobisme suranné : la science-fiction. Il fait œuvre des stéréotypes qui nourrissent notre quotidien – la violence, la technologie, la culture de la célébrité… – en en mettant à nu les rouages dans une langue d’une beauté grinçante, magnétique.


Millénaire mode d’emploi de J. G. Ballard, Éditions Tristram.
Note publiée dans La Revue Littéraire.

samedi, février 18, 2006

« These boots are made for walking, and that's just what they'll do »



« BIO : Lester Bangs est né à Escondido, Californie, en 1948. Il a grandi à El Cajon, Californie, qui signifie “ la boîte ” en espagnol, et où il a fait des choses telles que laver des assiettes, vendre des chaussures de femmes, et travailler comme assistant pour une équipe – mari et femme – d’arrangements floraux artificiels, tout en rédigeant des critiques de disques en pigiste, feignant l’aller en fac jusqu’en 1971, quand il partit à Détroit travailler pour le magazine Creem… »

Lester Bangs a écrit ces quelques lignes de biographie un an ou deux avant sa mort. On peut donc imaginer, connaissant le contrôle extrême de son écriture aux faux airs d’impro de fin de soirée noyée dans les prod, qu’il y ait soigneusement pesé chaque élément comme sur un jeu d’échec intime. Poker avec bluffs très très référencés pour emporter la partie du style. Mythologie post-moderne réfléchie, théâtre du moi recomposé quelques dizaines de milliers de pages après le premier cri rauque – merde, de l’air – poussé du fin fond de Escondido, sa ville de naissance, signifiant « caché » en espagnol. Lester Bangs préfère traduire le nom de la petite ville où il a grandi, « La Boîte » (= le bled, le trou…), vraisemblablement une espèce de La Souterraine sauce américaine, avec bien plus de soleil – on imagine que ça change tout. Enfin on espère. Et le maïs, toujours du maïs à la place des patates, toujours des patates. Suit le petit boulot dans les « arrangements floraux », l’expression faisant irrésistiblement penser à un « arrangement musical » . Il souligne qu’il s’agit de fleurs synthétiques, ce qui confère à cette activité quelque chose à mi-chemin entre le morbide quotidien (bouquets empoussiérés de restaurants miteux, d’administrations en ruines, couronnes mortuaires oubliées) et l’inscription dans une exagération de la modernité vers le tout plastique : couverts plastique, disques plastique, meubles plastiques, chaussures plastiques, fleurs plastiques. Après ces débuts dignes d’une épopée – le héros sortant de son « trou » et faisant l’expérience symbolique de la mort en toc à travers la contemplation de ces espèces de sous-vanités contemporaines que sont les fleurs en plastique aux couleurs passées par le soleil… – Lester Bangs passe à l’archétype américain de l’ado faisant la plonge en décrassant des assiettes incrustées de restes de hamburgers/frites/ketchup avec supplément donnut les bons jours, rentrant chez lui sentant la frite et la frustration sexuelle, pour poursuivre par une activité moins traditionnelle d’employé dans un magasin de chaussures pour femmes – la boutique s’appelait Streicher’s Shoes.

{lire la suite}


Le fait que Lester Bangs ait travaillé, tout jeune homme, comme vendeur de chaussures pour femmes semblerait n’avoir aucun rapport avec la carrière de critique rock ultra bright qu’on lui connaît ensuite. Que nenni. N’oublions pas que c’est Lester Bangs lui-même qui place cet indice aux prémices de sa biographie… Son œuvre répond à une logique implacable habilement dissimulée sous des hoquets d’alcoolique shooté aux sirops, d’addictif à tout et n’importe quoi du sexe au sandwich au thon sur pain de seigle, de délires de post-névrosé nourri de proses de témoins de Jéhovah… une logique digressive construisant une œuvre cosmogonique et sensible usant de métaphores et d’allégories.


« Un beat féroce comme les godasses d’un gang… »

Excessive, emportée, irrésistible, la prose de Lester Bangs est loin de se réduire au genre de la critique musicale. Ce qui la caractérise, bien au contraire, c’est son mouvement de destruction d’une linéarité, vers une écriture composite, digressive, mêlant les genres et les tonalités tout comme elle joue sur les registres de l’amour le plus frénétique – la vénération d’un nouveau dieu du rock chaque semaine, à la vie, à la mort… jusqu’à la semaine suivante – et de la haine teintée de haussement d’épaules méprisant façon pfffff, tout ça pour ça, comment j’ai pu aimer ce truc, quelle daube. De même, c’est un « critique » qui n’édicte pas de dictat ou de ligne esthétique générale. Il ne juge pas les albums sortis selon la logique de ses choix antérieurs. C’est bien connu, Lester Bangs avait coutume de pouvoir encenser un jour ce qu’il avait exécré la vieille sans jamais trahir la cohérence de son univers. Un talent fort rare, nécessitant l’inscription de la matière-rock dans un système de valeurs plus large, celui d’un univers esthétique prenant en compte les reliefs biographiques, l’acuité des sentiments, les bouleversements socio-historiques. Car le rock n’est pas une science exacte ou un plat dont on devrait respecter la recette… Le rock est révolutions, excès, passion, rencontres, prises de risques, surexposition, miroir. Et surtout, c’est un art en interaction étroite avec la vie du musicien et de l’auditeur. Ainsi l’écoute d’un disque change t-elle selon l’âge, l’humeur, l’évolution de la culture musicale, l’épanouissement ou la frustration sexuelle, la prise de drogue, le degré d’alcoolémie…
Lester Bangs n’hésite jamais à toucher au vif le talon d’Achille de ses icônes prises, selon sa sensibilité du moment, sur le fait d’un dérapage plus ou moins contrôlé de leur talent : « Rolling Stones : la grande débandaison », « Miles Davis : musique pour les morts-vivants », « Le cri lointain de Captain Beefheart : il est vivant mais la peinture aussi. Et vous ? », « Monolithe ou monotone ? Metal Machine Music de Lou Reed »… Il sait toujours reconnaître la pointure adéquate, à la première écoute…


« VLADIMIR — La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu’est-ce que tu fais ?
ESTRAGON — Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ? »


Si. À lui aussi. Et il agite bien ses chaussettes sous notre nez, en plus. Diva de la contre-culture, jouisseur détaillant ses orgies, Lester Bangs ne pose pas la musique comme un objet extérieur à lui-même dont il pourrait parler avec des abscisses et des ordonnées, sobre, parfumé et bien rasé. Non, il se déchausse et déballe. Sa vie, les péripéties de sa biographie, l’amplification de ses déboires sentimentaux, de ses enthousiasmes, de ses exploits sexuels… son histoire est intimement liée à son appréciation des albums et des artistes. Ainsi le rock n’est-il pas simplement un aspect de la vie, euphorique, inscrit dans un laps de temps donné, mais l’incarnation de notre rapport au monde, tragique et éternellement noyé d’espoirs. Une facette suraiguë de l’intensité de la vie et de la proximité permanente, fascinante, de la mort. C’est en ce sens qu’on peut parler de Lester Bangs comme d’un « nouveau moraliste ». Certains textes se transforment rapidement, de façon sous-jacente, en méditation quasi philosophique sur l’horizon de la mort et l’énergie de la destruction. Une ombre présente dès les titres, par exemple : « James Taylor doit mourir », « Où étiez-vous quand Elvis est mort ? », « Richard Hell : la mort, c’est de ne jamais devoir dire qu’on est incomplet », « La mort peut être votre Père Noël »…

Chaque critique de Lester Bangs pourrait constituer un chapitre d’un grand roman tentaculaire, à la fois autofiction, roman générationnel, road novel, pamphlet... Davantage encore, son œuvre, dans son éparpillement et la diversité de sa forme pourrait incarner le stade ultime de la déconstruction du roman contemporain, une déconstruction généreuse et populaire, loin des expérimentations mono-référentielles.
Un roman qui abolirait les frontières entre écriture critique, roman, billet d’humeur, philosophie… tout en rendant caduque l’intégrité d’un support : non plus un livre mais des milliers de pages dispersées, en interaction avec leur contexte, et tout autant d’albums de musique. Mais c’est sans oublier un fétichisme, si ce n’est supérieur, du moins tout aussi intense :


« Une fille sur un pied (botté de mauve),
l’autre pied levé (demi-botté de noir) ;
une autre avance puis recule
avance puis recule
avance puis recule
avance puis recule
avance puis recule »


Une chaussure + une fille = le rock. Le rock + une chaussure = une fille. Une fille + le rock + une chaussure = l’amour ! so, Lester said :

« … j’ai laissé un peu ma bonne vieille main errer sous le bureau, sur sa chaussure, putain, que c’était subtil, oh c’était sympa, ça n’était pas comme d’être aspiré sous mescaline par la Nonne Volante pendant qu’on est pendu au sommet de l’Empire State Building à siroter de la tequila, mais c’était sympa quand même, et elle ne semblait pas se plaindre non plus, aussi, bien que mon cœur ait commencé à battre de manière inquiétante à intervalles irréguliers j’y suis allé comme un vrai chien fou et je l’ai bel et bien laissée REPOSER sur la dite chaussure. Aucune réaction. Mais J’Y ÉTAIS ! Touchant au but ou tout du moins assez près pour commencer à penser au sommet de l’Empire et aux douces lèvres de Sally en habit sacerdotal [ NDLR : T’as oublié que la Nonne Volante n’a fait son apparition à la télé que quelques années plus tard, pauvre taré !] et brûlant et perdant la tête, je me suis mis à bouger gauchement les doigts sur la surface de la chaussure, essayant quelques caresses aléatoires – il faut se lancer dans les expériences et tester tout un gros tas de cajoleries nouvelles quand on a affaire à un matériau alors aussi peu familier que le cuir – et j’ai trouvé enfin la grâce de laisser mes doigts errer et dériver sur ses petits boutons et agrafes, m’aventurant de temps à autre jusqu’aux intervalles psychologiquement appropriés tels que les calculait l’abaque dans mon cerveau, oui, m’aventurant sur cette fraction de centimètre supplémentaire et cruciale pour toucher réellement la faible étendue de pied au-dessus du rebord de la chaussure et sous ses chevilles qui, chose intéressante, ne semblaient pas avoir grand attrait pour moi. Elle n’a jamais laissé voir qu’elle était consciente de quoi que ce soit, encore moins irritée, aussi ai-je pressé mon avantage pensant que peut-être son pied était endormi et ah quelle heureuse journée ce doit être pour moi de tomber sur un tel trésor au moins trois ou quatre pouces de chair féminine aussi ai-je joué plus hardiment avec l’extrémité inférieure de son membre gauche et ai-je fini par prendre la chaussure dans ma main comme si c’était une sorte de téton frit et l’ai-je pressé en plein délire. Elle a aussitôt hurlé à voix basse : « Aïe ! Qu’est-ce que tu fais ! » et ramené avec indignation ses tatanes si tentatrices vers la zone défantasmatisée sous son pupitre… »

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Les citations sont tirées de Psychotic reactions & autres carburateurs flingués ainsi que de Fêtes sanglantes & mauvais goût de Lester Bangs (éditions Tristram) sauf deux citations-titres en gras : En attendant Godot + Rose poussière.

mercredi, février 08, 2006

Nancy tout risque (special dedicace to O. Q.)



« … Des observateurs du ménage Reagan ont souvent épilogué sur « the gaze », le regard attentif et plein de ravissement dont Nancy couvait le Président chaque fois qu’il parlait en public, mais Nancy utilisait depuis longtemps des masques de nature variée pour se protéger de tout ce qu’elle préférait oublier. Des pans considérables de son passé avaient été lyophilisés et dissimulés dans un tiroir obscur de son esprit, d’où ils étaient censés ne jamais ressortir. Fille d’une actrice de répertoire ambitieuse et d’un vendeur de voitures raté – dont Nancy prétendait qu’il était diplômé de Princeton – elle fut élevée dans sa petite enfance par ses oncles et tantes lorsque ses parents eurent divorcé. Cette période de séparation forcée semble l’avoir rendue à jamais insensible. Plus tard, Nancy ne prit jamais contact avec son père biologique, reportant toute son affection sur le Dr Loyal Davis, un taciturne neurochirurgien de Chicago que sa mère avait épousé lorsque sa carrière avait décliné.
Avec le recul, d’aucuns ont estimé que c’est cet homme d’extrême droite, animé d’un racisme haineux – il ne pouvait jamais se résoudre ne serait-ce qu’à prononcer le mot « juif » –, qui a formé la vision politique du monde de Ronald Reagan et a transformé le Démocrate qu’il était en un Républicain pur et dur. (…) L’actrice en herbe Nancy Davis (…) partit pour Hollywood où l’attendait un bout d’essai chez MGM arrangé par les bons soins de Spencer Tracy. Plutôt vieux jeu – comme elle le serait toujours –, elle choisit une voie traditionnelle pour lancer sa carrière, optant pour la promotion canapé lorsqu’elle entama une liaison prolongée avec Benny Thau, responsable du casting chez MGM. Suivirent un certain nombre de films sans éclat, dans lesquels elle jouait plutôt les énergiques ménagères en robe de grossesse tandis que, loin des plateaux, elle s’octroyait des liaisons avec une succession de premiers rôles masculins de Hollywood, dont Robert Walker eet Peter Lawford, qui appréciaient particulièrement ses talents pour la fellation.
Mais le destin frappa finalement à sa porte sous les traits d’un autre acteur de série B en déclin affligé d’une enfance malheureuse, le président de la Screen Actors Guild, Ronald Reagan. Bientôt, les Reagan laissèrent Hollywood derrière eux et commencèrent à viser le gouvernorat de l’État de Californie, et, au-delà, les premiers rôles dans le film suprême, la présidence des Etats-Unis, où il serait la vedette et elle la réalisatrice, les second rôles étant tenus par des monarques européens, des hommes d’État russes et des milliardaires californiens. »

J. G. Ballard, Millénaire mode d’emploi, « Biographie à la tronçonneuse », à propos de Nancy Reagan : biographie non autorisée par Kitty Kelley (1991).
Millénaire mode d’emploi est un recueil d’articles sur le cinéma, l’art, la littérature, la vie des personnages publics, les médias de masse, l’avenir de la société de consommation… publiés par les éditions Tristram.