« Avec une chanson, nous chanterons. »
(Tarkos, Le signe =)
Il se tient debout. Le regard vers et le dos contre, comme c’est le protocole. Un mur (avec des œuvres, des livres...), des gens, l’arène de la « lecture ». Il se tient debout, tourné vers l’écoute, mais le regard est perdu, ne fixe pas, flottant sur d’autres regards, semblant parfois se poser, continuant sa route. Il se tient debout et des mots sortent de sa bouche, s’enroulent, se déroulent, forment un sens qui s’emballe comme sur une pente raide. Il ne lit pas. Pas de page, pas d’écrit. Les livres sont ailleurs. Nombreux, partout. Il ne récite pas. Le « par cœur » est un vague souvenir, les échos du « spectaculaire » sont élimés. On pourrait dire qu’il improvise, devient musique, le temps pour les mots de devenir pâte et la langue de se recréer, ainsi, en direct, sous nos yeux. Le sac se vide, des nappes se forment, la poussé est forte, fait boule. Et nous de l’entendre, dans une expérience choquante, balbutier, sortir, déjà s’engluer en phrase, nous toucher, nous entraîner sans effets, juste nous mettre face à. Il y a aussi la beauté évidente, violente de cette urgence-là, dans la voix, dans les traits, la posture du corps ni assurée ni hésitante. Les gestes de Tarkos sont lents et précis. Il marche en sachant où chaque pas se pose, où il va, ou bien choisit de les égarer – ce qui revient au même. La clarté du regard décide, circonscrit. En même temps, il est opaque. Juste le dire, déroulé.
Manifeste chou : « Ça ne peut plus durer comme ça. Il y a quelque chose qui ne va pas. Dans l’utilisation faite du mot poésie, dans l’utilisation qui est faite du mot. Ce n’est pas possible. Il faut faire quelque chose. On se retrouve dans n’importe quoi, la divagation, on ne sait plus où l’on met les pieds, il y a tout et rien, personne ne sait plus ce qu’il fait, ça ne veut plus rien dire. La pensée créatrice, la beauté verbale sont réduites à des frivolités municipales, à des claquements de mains, s’engluent dans la bande sonore du championnat américain de basket, dans le chuchotement de phonèmes murmurés, ça tourne, ça peut tourner longtemps, occupe, occupe le terrain, lissé, bruisse, chauffe. » (Tarkos)
La résistance incarnée, sans romantisme, sans élan rebelle – et ça retombe toujours plus ou moins dans une flaque d’écueil, hein.
Parler contre les paroles, plus que jamais, au sens le plus aigu, au sein même de la
patmo, dans un mouvement d’affirmation, d’expansion, de recréation cosmogonique. On peut se balader à loisir dans l’univers Tarkos en soupeser tous les objets (« le pot », « le bidon », « la petite étoile », « un sac », « un bitonio », « une robe », « une chemise », « une serviette », « une limace », « une panoplie », « la mer », « la montagne », « la lune », « le soleil », du lait, une couverture, une passoire, un coussin, une théière, l’ombrelle, « le train »...), écouter les sentiments, les paroles, les rencontres...
Cf.
Ma langue est poétique :
... « Ma langue est poétique et musicale, ma langue est imagée et musicale, ma langue est souple, étincelante et merveilleuse, ma langue aime jouer de la musique, elle vibre et fait vibrer chacun de ses mots qui rayonnent de leurs contours et qui viennent s’enchevêtrer si précisément qu’il ne reste aucune tache à son brillant poli. Elle fait le bruit de tous les sons des instruments de musique, elle fait le bruit de tous les sons des animaux et des phénomènes naturels. Ma langue est musicale. Ma langue est poétique.
(...)
Ma langue abonde accélère accorde accumule additionne agresse ajoute alterne amalgame amorce amplifie annonce ânonne anticipe appelle applaudit articule aspire assimile associe attaque atteste attrape augmente avertir automatise bafouille bâille baise balbutie ballade banalise barre bégaie bénit biffe blanchit blasphème bonimente bouffonne bredouille brouille brise bruit cabotine cadence calque catalyse change chante charme chasse chiffre chuchote circule claque clive colle combine. » ...
1996. Avec
Olivier Quintyn, on accroche des grands A3 de
Oui, photocopiés, sur les murs, entre une carte de France, le plan d’évacuation de la salle et le planning des colles. On nous regarde bizarrement. « Tss, tss », haussements d’épaules, sourires entendus. « Ah, l’avant-garde ! l’expérimentation ! la jeunesse... Vous ne croyez pas en la Littérature ?...» On accroche. Des grandes pages de «
op op apnée », de «
op op je sais lire », de «
op op, le texte est expressif », des grandes pages de «
peut produire », des grandes pages de
«ATTENTION
ATTENDS
ALERTE
APPELLE
AVANCE
ECOUTE
AVANT
ENERVE
AVALE
ENTENDS
FLOTTE »
C’est un peu con, très naïf sans doute, mais ça nous fait bien rigoler et on se dit qu’il en restera toujours quelque chose. Que ça pourra toujours vriller un peu. Fausser la serrure. En feuilletant mon exemplaire de
Oui, je retrouve une photo servant de marque-page. Une photo de Tarkos pendant une manifestation avec les sans-papiers. J’avais dû la prendre ou bien
Laurent Cauwet. Il a les yeux un peu plissés par le soleil qui le frappe, de face. On peut lire des pancartes, à l’envers : « LA FRANCE POUR TOUS », « DES PAPIERS POUR TOUS ». Et puis on devine des bribes « POUR RESTER » / « DES » / « LA VIE » / « OUVRIERS »... Je me souviens du texte de Tarkos dans
Ouvriers vivants, de l’aventure d’
Ouvriers vivants. Et puis, noir sur blanc, je fais le rapprochement entre les A3 aux murs, penchant un peu sur la droite, penchant un peu sur la gauche, et ces morceaux de draps inscrits qui flottent, de travers, avec des trous pour laisser passer les mains, brandir. Et le sourire de Tarkos, noir sur blanc Sokrat.
1998, sans doute. C’est une lecture au Tipi (Beaubourg, Paris). Oh, la caricature de lecture ! C’est long ! Il y a des lectures bien, géniales même, ce n’est pas le problème, toutes les stars sont là (si une bombe avait explosé à ce moment-là, cela aurait été un coup dur pour l’expérimentation poétique) mais déjà qu’à la messe et lors de toutes sortes de cérémonies, on doit trouver mille subterfuges pour passer le temps, chanter des chansons, tout bas, compter les barbus, se ronger les ongles... sursaut de survie : décider qu’on a huit ans et qu’on est un sale gosse. Le corps suit, courbatures, la chaise est dure, on s’agite, on en a marre, on a des fous rires à cause d’un voisin qui fait le pitre – grimaces, imitation de poète... C’est tout petit un Tipi, circulaire. Le convivial contraint. Heureusement, Stéphane Bérard débarque avec sa caméra, filmant le public pendant qu’un mec maigre, sur scène, torse nu, chante un absurde « moi, je ne mange pas de bananes »... quelques « hmm, hmm » gênés... mais les lectures reprennent, quelle scie... on regrette de s’être assis au beau milieu d’une rangée... on lance des regards d’envie vers les quelques personnes qui vont et viennent près de la sortie... on se demande combien de gens sont en train de se faire chier, pareillement, en prenant un air convenu parce que quand même faut pas déconner, hein, on est à une lecture de poésie contemporaine à Beaubourg et on est des intellectuels, des gens dont la curiosité et la soif de gestes artistiques n’ont pas de limite, parce qu’on fait le présent, tu comprends, on est là, on écoute, on assimile et on chie et on est une grande famille... et soudain on entend quelqu’un applaudir, lentement... Tarkos, qui avait « lu » (dit) auparavant, applaudit au beau milieu d’une lecture, sans agressivité, décalant juste un peu un geste rituel, « bravo ! » et là tous les sourires figés en forme de petites parenthèses horizontales, tristes, se dessinent dans la salle, leur vacuité autiste, toutes les faces crispées en masque, dont on fait soi-même partie, qui s’emmerdent ferme depuis plus d’une heure et feraient tout pour être ailleurs (au lit, devant la télé, au bar, au resto, au ciné, à faire l’amour, à discuter...), se regardent enfin, un peu hébétées... quelle est donc cette force qui oblige les culs à rester assis sur les chaises et les gestes à ne pas dépasser ? quelle est donc cette liberté qui surgit parfois ?
{Lire l'Erratum du 6 décembre concernant le paragraphe ci-dessus}Manifeste chou : « Ça ne peut plus durer. Cela part dans tous les sens, les poètes créent sans se soucier des lois des phores. On ne sait plus ce qu’on dit. Les établissements ont leurs poètes, qui écrivent des poèmes qui n’ont plus de noms, qui jouent sans peine, et trouvent par-ci par-là, comme par hasard, de quoi poursuivre, c’est un miracle, dans tous les sens, ils trouvent de quoi vivre, des raisons, ils n’arrêtent pas. Ça continue. Ça va continuer, ce n’est pas impossible... » (Tarkos)
Le signe = n’équivaut pas. Il déplace. Alerte. « alerte totalement conscient / alerte totalement sourd / alerte totalement muet / alerte totalement aveugle ». On tourne les pages et, de plus en plus, il faut plisser les yeux, jusqu’au « Noir » (un « sol » en clôture, inachevé, ouvert, à ras). Le corps (la taille des caractères) rétrécit à mesure que la dissection de la parole se fait précise. On plisse, on plisse. Le texte vibre. On glisse, on se rattrape, on peine. Et on avance, pas à pas, dans la
pâte-mot. Le signe = n’équivaut pas. Le sens n’est pas un miracle dévoilé. Ni avènement ni utilité. « La lettre fait référence au halo qui entoure la lettre. Le rouge ne fait pas rouge, il fait seulement rouge. La métrique est remplacée par le sac ». Fourre-tout du langage qui créé sans cesse des équivalences, tente de comparer, faire valoir, signifier, signifier, signifier. « Le sac des phrasés, de la phraséologie, des phrases, des morts, des morts momifiés, des sarcophages, des sacs pour les morts, de l’ensachement, des lacs, des fleurs des jardins, des flots, le sac de le compréhensible, le attenant, le joint, le collé, l’accident... ». Alors quoi ? Agir ? « être oublieux » ? Et on apprend « Comment barrer la route au dégoût », tel est du moins le programme, une initiative pragmatique entre « Les relations » et « La bouillie ». Ainsi encerclé, l’effet déceptif est inévitable. On devine donc plutôt qu’on ne peut pas. On n’y arrivera pas. Le dégoût est un tout, un flot, la totalité d’un monde, voluptueux et écœurant. Le dégoût est un tout, la bouche une entrée ténue. « On ne peut pas avaler en entier le dégoût (...) quelle est donc la bonne méthode si ce n’est pas de le manger en entier ? C’est d’accepter le dégoût comme on ne peut pas le boire en entier et comme on ne peut pas s’en enlever, le mieux est de prendre le dégoût et de le de le de le, de ne pas le boire, de ne pas le manger de le prendre, on ne peut pas s’en débarrasser alors le mieux est de le prendre comme il est de le prendre».
1996. La BPI (bibliothèque de Beaubourg) est en travaux. Sa population bigarrée se transporte vaille que vaille à la Bibliothèque François Mitterrand qui vient d’ouvrir. Les premiers jours, chacun cherche ses marques, mal à l’aise dans la moquette rouge et les meubles de bois, les variateurs de lumière. Luxe. Finis les clochards de la BPI dormant des journées entières derrière des murailles de livres, le bruit continu des escalators, le désordre permanent, les annonces de vols « prenez garde à vos affaires personnelles ». Petit à petit, la disposition des habitués se reproduit, étrangement. À gauche de l’étudiant en philo qui se mute en Michel Foucault de mois en mois (on en est déjà au pull rouge à col roulé et au crâne rasé) et à droite du maniaque à petits carnets de cuir remplis d’une fine écriture illisible. Tarkos est surveillant, dans la salle littérature. Et nous, comme de l’autre côté d’une barrière, lecteurs. Ah, ah. Renversement. Lui le regard, nous les scrutés, lisant. Tarkos travaille. Il est salarié. Donc ailleurs. En fait, ce n’est sûrement pas lui, à ce moment-là, que l’on croise. Des journées entières il déambule, prend un livre, le tourne et le retourne sans l’ouvrir. Le repose sans le classer (il n’est pas magasinier). Se rassied. Nous fixe. C’est un peu étrange de bosser sur des programmes littéraire obligés, université oblige (Racine, Balzac, Molière, Malraux...) tout en croisant le regard de Tarkos dès qu’on lève la tête. Puis, à 18h45, de rangée en rangée, il lance un « c’est l’heure », « c’est fini » voire « cassez-vous » et on n’a plus qu’à rentrer. Dehors il fait déjà nuit.
Les poèmes sont carrés. Ce sont des objets, ce sont des flots. Cf.
Carrés, puis
Caisses. Ils contiennent et se laissent déborder, d’un même mouvement. Carrés, les poèmes sont dans la réalité car ils sont la réalité et rien d’autre. Existent. Dialoguent. Les poèmes et les
Calligrammes qui sont des poèmes. « Pour moi la langue n’est pas en dehors du monde, c’est aussi concret qu’un sac de sable qui te tombe sur la tête, c’est complètement réel, complètement efficace, efficient, utile. » (
Deux nés, entretien C. Tarkos/Bertrand Verdier in ttc 3).
Dans
Anachronisme, Tarkos raconte que pendant le grand chantier du quartier de la Bibliothèque Nationale, avant qu’il y habite, il avait commencé un roman qui se déroulait à cet endroit, décrivant la construction d’un grand cube noir et puis des disparitions mystérieuses. « C’était un roman noir sur les disparitions massives de personnes qui ne donnaient plus de nouvelles. (...) On rentrait dans une salle, une salle d’attente, tout se passait calmement, on savait qu’on venait pour mourir (...), on attendait dans la salle d’attente pour mourir à notre tour, il n’y avait rien dans cette salle, cette salle d’attente orange aux fauteuils en fer chromé, ce qui n’allait pas est ce qu’on ne faisait pas, est qu’on n’allait pas en attendant chier partout, pisser partout, dans tous les coins, et, à l’aide d’une grenade, se faire exploser le ventre pour salir, pour salir le plus possible, pour qu’il y ait un temps de nettoyage de la salle à chaque mort, pour laisser des traces sur les murs, pour le passage de chaque personne, pour faire un obstacle, pour avertir, pour rendre plus difficile la tâche de tuer en masse et au compte-goutte toutes les personnes qui attendent leur tour sagement seules dans la salle d’attente commune, vide, propre, sans rien à casser, à brutaliser, à salir, à achever, à marquer, à tracer, à coller, à salir, un avertissement avant de partir pour le tour qui vient en ouvrant la porte de la salle d’attente... »
La vie, l’amour, la mort – on n’est guère avancés.
Carré noir sur fond noir, carré, 2001 Odyssée, projeter, à noir.
Je me souviens de la colère de
Serge Pey à la sortie du
Bâton, forcément. (Un bâton est un bâton est). Du moins on m’a rapporté l’écho de cette colère (rumeur ?). Mais ça n’a duré qu’un temps.
Je me souviens de
Julien Blaine et de Tarkos et du lien et qu’il y a des choses simplement belles, ainsi.
À Beaubourg (encore !). Après 2000, sans doute en 2002. Un Polyphonix ou une autre soirée d’Art Action. La salle est bondée. Tarkos est déjà malade. Il continue à monter sur scène, malgré tout. Ou plutôt on le fait monter, on l’assied. Il faut continuer. Mais le regard n’est plus le même. Et il garde son chapeau. C’est un duo avec Joëlle Léandre. Il commence une phrase, très lentement. La suspend. Tension. Il s’agit d’une vache. Une vache et puis. On ne sait pas où ça va. Le public, en majorité, ne sait pas ce qu’il en est, croit à un effet comique, à un sketch. Quelques rires fusent dans la salle, de bon cœur. Et quelques personnes écartelées entre la douleur et le désir de participer à cet élan de vie, malgré tout, puisque même Tarkos finit par sourire, sur scène, d’un air facétieux mais le corps si lourd. Certains appelleraient sans doute cela le tragique. L’écart. Joëlle Léandre tient le dialogue, le force à coups d’archet. La phrase ne continue pas. Soudain Joëlle s’arrête aussi, mutisme pour mutisme. Toise Tarkos dans un long silence, un défi. En fait, elle lui tend la main, sans geste, sans mots. Il finit par réagir, tourne la tête vers elle, reprend la phrase, l’histoire de la vache. S’interrompt à nouveau, au même endroit. Ça n’ira pas plus loin. Alors Joëlle Léandre s’arque, tend son instrument dans un long geste pour en sortir un gigantesque « meeeuuuhhhhh »-pirouette qui éclate en un grand rire général.
Processe imbrique. Les mots, les données, les listes, les paroles, les définitions, les attitudes.
Processe débute comme une relique. Les restes de ce saint éponyme (« Processe : Saint, époque inconnue, dont les restes sont dans le fond droit du transept de la Basilique Saint-Pierre, à Rome »), l’énonciation d’une « trinité » constitutive (« Procéder : lien qui unit le Saint-Esprit à la Trinité »). Et puis rapidement, ça s’emballe, ça enfle, se ramifie : « Processif : caractère paranoïaque marqué par une tendance à lancer continuellement des revendications », « Processeur : circuit intégré de l’ordinateur qui effectue des fonctions logiques »...
Processe est donc l’entrelacement de suites, de listes, d’anecdotes, de fragment d’histoires, de fragment d’Histoire, en « procession » ; des carrés qui cette fois forment des sculptures de mots se dépliant sur la surface de la page, gagnant en volume. Corps monstrueux, hétérogène, un corps qui ne serait qu’une accumulation de membres, de sourires, de voyelles, de citations, de temps, d’événements.
« Il n’y aura pas d’autres fragments. Il n’y aura pas de balbutiement. Il n’y aura pas de trous d’ascendants. L’article L est défini. C’est difficile de sortir du ciel, de sortir de la matière, de l’espace visible, de la nuit, de ce désir d’en parler et d’en raconter davantage, de ne pas rester sans bouger longtemps sous le ciel, de ne pas le regarder, de ne pas rester sans bouger sans le regarder. La chose dit la vérité, elle dit ce que je crois parce que je crois ce qu’elle dit et que cela m’apaise parce qu’elle ne dit pas ce que cela veut dire, ma mère dit c’est écrit, je ne sais pas ce que cela signifie, et je pense à quelque chose qui va la pensée va et qui ne va pas s’arrêter.
Dieu est très petit.
Welcome to all pleasures. »
Tarkos déambulant dans son quartier de la Place d’Aligre, le quartier de son atelier plus exactement (il faut passer par la rue
Crozatier, depuis Bastille, pour y accéder), avec un gros bouquet de menthe fraîche à la main, presque une gerbe, on parle cuisine, cuisine exotique, je crois, il tend de la rue à la voiture une liasse de feuilles,
Anachronisme, qui sent la menthe. Lui et Laurent (Cauwet) viennent de manger un bœuf au cacao dans un restaurant africain. Ils sont malades mais heureux. Une sorte de grand sourire un peu jaune. Leur euphorie nauséeuse semble – demeure – assez inexplicable.
Un autre jour, il parle des femmes qui portent des robes à fleurs. Des femmes, des robes, des fleurs.
Les doigts tiennent le petit bout du mégot de cigarette roulée tout près des lèvres, avant une autre roulée. Ça, c’est dans les cafés.
Alors on en vient au je en je.
Anachronisme. Au je qui est le temps, qui n’est que dans le temps, instantanés, fragments, car il ne saurait en être autrement. (À moins de piédestal, statue, monument... mais nous ne parlons pas bâtiment). Pas un portrait, des traits : « Quel est le dessin laissé par les verbes, par les verbes inscrits dans la suite, par tous les événements ? Tous les verbes, tous les événements tombent, glissent, se mettent à leur place, trouvent une passe, donne un dessin, cela me donne une figure, je ne suis pas absent, cela forme, le tri, une figure de moi... ». Pavés, donc, moments. Déambulations, rencontres, rêves, listes, descriptions. Vécu, imaginé, noté, l’écriture est « à la recherche d’un personnage » puis oublie, se suspend, poursuit, inscrit, note, fait se succéder les événements, sans ordre, sans hiérarchie. Le je dit je, le je dit nous, le je rencontre, aime, sourie, accepte, refuse, tend la main, tâte le sol, déambule.
Anachronisme accumule et répète, additionne, éreinte. Dit que le souvenir est inépuisable, la liste, par définition ouverte. Basse continue ? « La maladie du temps », il ne saurait en être autrement. C’est l’« enclenchement » qui compte, op op, le saut, l’enclenchement des séries, leur déroulement, leur succession. Enchâssées, inextricablement. D’ailleurs ce sont des chiffres, en une suite qui ne semble pas logique, qui closent
Anachronisme, en creusant une brèche, l’étendant à l’infini, arborescence subjective, en marche.
Il n’y aura pas d’adieu.